Explication du verset Atmarama du Shrimad-Bhagavatam

Chapitre 15

Le Seigneur Chaitanya expliqua ensuite un verset très célèbre du Shrimad-Bhagavatam (1.7.10), le verset atmarama, qui se lit comme suit :

atmaramas cha mounayo
nirgrantha apy ouroukrame
kourvanty ahaitukim bhaktim
ittham-bhouta-gouno harih

Le sens général en est qu

e les âmes libérées qui puisent en elles-mêmes le contentement deviendront en temps voulu des dévots du Seigneur. Cela s'applique tout spécialement aux impersonnalistes, qui n'ont aucune connaissance de Dieu, la Personne Suprême. Quoiqu'ils s'efforcent de trouver la satisfaction dans le Brahman impersonnel, Krishna est si fascinant, si puissant, qu'Il attire leurs pensées. Voilà ce qu'il faut retenir de ce verset.

Ce même verset avait déjà été expliqué à Sarvabhauma Bhattacharya, un grand védantiste. Après avoir reçu l'enseignement de Chaitanya, Sanatane Gosvami fit allusion à cet incident et pria le Seigneur d'expliquer à nouveau le verset atmarama. Appréciant l'explication du Seigneur, l'auteur du Chaitanya-charitamrita avait glorifié Shri Chaitanya dans ses prières. Se prosternant de tout son long aux pieds du Seigneur, Sanatane Lui demanda donc de réitérer l'explication donnée à Sarvabhauma Bhattacharya pour qu'il en acquière quelque lumière.

Ainsi prié, le Seigneur répondit : " Je ne comprends pas pourquoi Sarvabhauma a tant apprécié Mon exposé. Quant à Moi, Je ne Me souviens guère de ce que J'ai pu lui dire. Mais puisque tu Me le demandes, J'essaierai d'expliquer tout ce qui Me reviendra en mémoire grâce à ta présence. " Ainsi l'orateur et l'auditoire sont-ils intimement liés, le premier étant éclairé par la présence du second. L'orateur, ou le maître, peut parler avec éloquence de sujets spirituels selon l'entendement de l'auditoire en la matière; aussi le Seigneur Chaitanya dit-Il : " Je ne suis pas généralement apte à expliquer un verset sanskrit, mais J'essaierai tout de même puisque Je bénéficie de ta présence. "

Le Seigneur enchaîna en découpant le verset atmarama en onze éléments : 1) atmarama, 2) cha, 3) mounayah, 4) nirgrantha, 5) api, 6) ouroukrama, 7) kourvanti, 8) ahaitukim, 9) bhaktim, 10) ittham-bhouta-gounah, 11) harih. Le Seigneur entreprit ensuite d'expliquer chacun de ces éléments. Prenant le terme atmarama, Il affirma que le mot atma sert à désigner : 1) la Vérité Suprême et Absolue, 2) le corps, 3) le mental, 4) l'effort, 5) l'intelligence, 6) la conviction et 7) la nature. En conséquence, quiconque puise sa joie dans la culture du savoir de ces sept principes est qualifié d'atmarama. Le Seigneur définit ensuite les diverses catégories d'atmaramas, ou spiritualistes.

Quant au mot mouni, il désigne les grands penseurs. On l'applique aussi parfois à ceux qui sont très graves, et les grands sages, ascètes, mystiques et doctes érudits comptent également parmi les mounis.

Le mot nirgrantha désigne l'affranchissement des chaînes de l'illusion, mais aussi " quiconque n'a aucun lien avec les préceptes scripturaires ", grantha signifiant " Écritures révélées ". Il existe en effet nombre d'instructions scripturaires à l'égard de la réalisation spirituelle, et ceux qui n'entretiennent aucun lien avec ces règles et principes sont également appelés nirgrantha. Nir est un préfixe qui a trois significations : " absence de lien ", " construction " et " interdiction ". Nombreux sont les êtres bornés, de basse naissance et de mauvaise conduite qui n'ont pas accès aux Écritures révélées et à leurs préceptes, ce qui leur vaut le nom de nirgrantha. Mais puisque grantha fait aussi référence à l'accumulation des richesses, nirgrantha peut également désigner quiconque demeure privé de richesses bien qu'il ne cesse de songer à en accumuler.

Le terme ouroukrama sert à désigner une personne d'une grande puissance. Le mot krama signifie notamment " enjambée ", de sorte qu'ouroukrama qualifie une personne dont les enjambées ont une envergure exceptionnelle. L'exemple par excellence en est celui du Seigneur Vamanadev, qui couvrit l'univers entier en seulement deux enjambées, et que désigne par conséquent le mot ouroukrama. Ce Divertissement peu commun est expliqué comme suit dans le Shrimad-Bhagavatam : " Personne ne peut évaluer les inconcevables puissances de Vishnou. Serait-il capable de compter tous les atomes de l'univers matériel, nul ne peut estimer les différentes énergies du Seigneur Suprême qui, dans Sa Forme de Vamanadev, couvrit tout l'univers, depuis Brahmaloka jusqu'à Patalaloka, et ce, en quelques enjambées. Telle est Sa puissance. " (S.B., 2.7.40)

Les énergies inconcevables du Seigneur se diffusent à travers Sa Création entière. Omniprésent, Son énergie soutient tous les systèmes planétaires; et dans un même temps, grâce à Sa puissance de félicité, Il demeure dans Son séjour personnel, Goloka. Le déploiement de Son opulence établit Sa présence sur toutes les planètes Vaikountha en tant que Narayane. Et en déployant Son énergie matérielle, Il crée d'innombrables univers aux astres sans nombre. Ainsi nul ne peut-il évaluer les merveilles qu'accomplit le Seigneur Suprême, d'où le qualificatif d'ouroukrama, ou d'acteur prodigieux, qu'on Lui attribue.

Le dictionnaire Vishvaprakasha définit le mot krama comme voulant dire " habile déploiement d'énergies " ou " enjambée fort rapide ", et le mot kourvanti, " travailler pour autrui ". Un terme semblable sert à désigner les actes accomplis pour la satisfaction de ses propres sens, mais kourvanti désigne précisément ceux qu'on accomplit pour la satisfaction du Suprême. Ce mot ne peut ainsi s'appliquer qu'au service spirituel offert au Seigneur.

Le mot hetou indique la cause, ou la raison. De façon générale, on s'engage dans des activités spirituelles pour trois raisons, soit pour trouver le bonheur matériel, acquérir des pouvoirs supranormaux ou s'affranchir de l'esclavage matériel. En ce qui concerne les plaisirs matériels, ils s'avèrent si variés que personne ne saurait en dresser la liste. Les pouvoirs supranormaux sont au nombre de dix-huit, et on compte cinq formes de libération. L'état d'être où toutes ces variétés de jouissance brillent par leur absence s'appelle ahaitouki et cette qualification est spécifiquement citée du fait qu'elle donne d'obtenir la faveur du Seigneur quand on l'applique à Son service.

Le mot bhakti peut s'employer de dix façons différentes, dont une désigne la sadhana-bhakti, ou la pratique réglementée du service de dévotion. Les neuf autres se regroupent sous le nom de prema-bhakti, l'amour de Dieu. Les personnes établies dans la neutralité atteignent le niveau de perfection qu'incarne l'amour de Dieu. Celles qui vivent une relation de serviteur à maître avec Dieu développent leur amour pour Lui jusqu'au stade de l'attachement. Celles qui sont liées au Seigneur par l'amitié développent l'amour de Dieu jusqu'à la fraternité. Celles qui éprouvent un amour parental pour le Seigneur sont élevées jusqu'au point de l'émotion. Mais seules celles liées à l'Être Suprême par l'amour intime, ou conjugal, peuvent connaître la plus haute des extases. Ainsi le mot bhakti revêt-il différentes significations.

Le Seigneur expliqua ensuite les différentes significations des termes ittham-bhouta et gouna. Par ittham-bhouta, on entend essentiellement la plénitude absolue, comparée à laquelle le plaisir transcendantal qu'est le brahmananda fait figure de maigre fétu de paille. D'où ces propos d'un dévot que rapporte le Hari-bhakti-soudhodaya : " Ô Seigneur Suprême, le seul fait de Te voir ou de Te connaître procure une telle félicité que celle qu'on qualifie de brahmananda en devient insignifiante. " (14.36) Autrement dit, le bonheur qui découle de la connaissance de Krishna tel qu'Il est - en tant que l'infiniment fascinante Source de plaisir et le Sanctuaire de toute saveur délectable jouissant de toutes les vertus spirituelles - attire notre attention sur la dévotion à Sa Personne. En vertu d'un tel attrait, on peut délaisser l'action intéressée et tout effort en vue de la libération, ou encore l'ardent désir de réussir dans la pratique du yoga des pouvoirs supranormaux. L'attrait qu'exerce Krishna s'avère si puissant qu'on peut, sans égard à quelque autre voie de réalisation spirituelle, s'abandonner à Dieu, la Personne Suprême.

Le terme gouna, pour sa part, désigne essentiellement la forme dite sach-chid-ananda de Krishna, aux attributs aussi sublimes qu'infinis. De par Sa félicité, Son savoir et Son éternité, Il est aussi parfait que complet, et Sa perfection s'accroît davantage lorsqu'Il devient subjugué par l'attention de Son dévot. Dieu est si bon, si miséricordieux, qu'Il est capable de Se donner en retour du service que Lui offre Son dévot. Ses qualités sublimes sont telles que la perfection de Sa beauté, la parfaite réciprocité d'amour entre Lui et Ses dévots et la saveur de tous Ses attributs spirituels fascinent divers ordres de spiritualistes et d'âmes libérées quand Il les manifeste de différentes façons.

À titre d'exemple, Il captiva le mental de Sanak Koumar grâce aux simples effluves émanant des fleurs qui Lui sont offertes. Le mental de Shoukadev Gosvami, lui, fut captivé par les Divertissements spirituels de Krishna, et celui des jeunes filles de Vrindavane, par Sa beauté personnelle. L'attention de Rukmini fut captivée par Ses traits corporels et Ses qualités spirituelles, et le mental de la Déesse de la fortune fut charmé par Son jeu de flûte et Ses autres traits sublimes. Krishna séduit l'esprit de toutes les jeunes filles, mais aussi celui des aînées par Ses Divertissements d'enfance, ainsi que celui de Ses amis par Ses activités empreintes d'amitié. Lorsqu'Il apparut à Vrindavane, Il attira même à Lui les oiseaux, les animaux, les arbres et les plantes. Tous furent attirés par amour et par affection pour Krishna.

Quant au mot hari, bien qu'on lui attribue différentes significations, deux d'entre elles prédominent. La première veut que le Seigneur soustraie Son dévot à tout ce qui serait funeste; la deuxième, qu'Il attire le mental de Son dévot en lui conférant l'amour de Dieu. Krishna est si fascinant que quiconque S'en souvient d'une façon ou d'une autre est soulagé des quatre conditions de vie misérables. Veillant sur Son dévot avec une sollicitude tout spéciale, le Seigneur bannit en lui les diverses formes d'actes répréhensibles qui entravent le progrès sur la voie de la dévotion. C'est ce qui s'appelle dissiper l'influence de l'ignorance. Le seul fait d'entendre parler du Seigneur nous permet de développer notre amour pour Lui. Tel est le cadeau du Seigneur. D'une part, Il balaie tout élément funeste et, d'autre part, Il confère ce qui s'avère le plus propice. Voilà la signification du mot hari.

Quand une personne développe de l'amour pour Dieu, son corps, son mental et tout son être sont attirés par les sublimes attributs du Seigneur. Tel est l'ascendant qu'exercent les qualités spirituelles et les activités empreintes de compassion de Krishna. Il est si fascinant que, par attachement, le dévot délaissera les quatre principes de la spiritualité : la piété, l'essor économique, la maîtrise des sens et le salut.

Quant aux mots api et cha, il s'agit d'adverbes qu'on peut employer pratiquement à toutes fins. Néanmoins, le mot cha - " et " - peut ici prêter sept interprétations différentes à l'entière construction.

Le Seigneur établit ainsi la signification des onze éléments du verset atmarama, après quoi Il entreprit d'en expliquer la portée comme suit. Le mot brahman désigne le meilleur en tout. Personne ne surpasse le Seigneur quant à la richesse, la force, la renommée, la beauté, le savoir et le renoncement. Ainsi le mot brahman désigne-t-il Dieu, ou Krishna, l'Être Suprême. Le Vishnou Pourana (1.12.57) définit ainsi brahman : l'infiniment grand, dont la capacité de déploiement n'a pas de limite. On peut essayer d'imaginer la grandeur du Brahman, mais celle-ci s'accroît de telle façon que nul ne peut l'estimer.

On peut réaliser Dieu, l'Être Suprême, sous trois aspects, qui n'en forment pas moins une seule et unique Entité. La Vérité Absolue, la Personne Suprême, Krishna, existe de toute éternité. Le Shrimad-Bhagavatam (2.9.33) affirme qu'Il existait avant la manifestation du cosmos, qu'Il existe durant sa manifestation, et qu'Il continuera d'exister après son annihilation. Aussi est-Il l'Âme de toute chose supérieure. Omniprésent témoin, Il incarne la Forme Suprême de tout ce qui est. Les Écrits védiques mentionnent trois voies spirituelles pour comprendre et atteindre la perfection suprême qu'est la Vérité Absolue : la quête du savoir, le yoga des pouvoirs supranormaux et le service de dévotion. Les adeptes de ces trois voies réalisent la Vérité Absolue selon trois aspects différents. Ceux qui adoptent la première voie réalisent Son aspect impersonnel, appelé Brahman; ceux qui préfèrent la seconde réalisent Son aspect localisé, nommé Paramatma; enfin, ceux qui pratiquent le service de dévotion réalisent que la Vérité Absolue n'est autre que la Personne Suprême, Dieu, Shri Krishna. En d'autres mots, quoique le mot brahman désigne Krishna et rien d'autre, les spiritualistes découvrent le Seigneur selon trois aspects différents suivant la voie qu'ils empruntent.

Le service de dévotion, lui, se développe en deux temps. On l'aborde d'abord sous l'angle de la vidhi-bhakti, de la dévotion régie par les principes régulateurs; puis, à l'échelon supérieur, on accède au service de dévotion empreint d'amour pur, ou raga-bhakti.

Dieu, la Personne Suprême, incarne la Vérité Absolue, mais Il Se manifeste également par le déploiement de diverses énergies. Ceux qui adhèrent aux principes régulateurs du service dévotionnel atteignent en fin de compte les planètes Vaikountha du monde spirituel. Mais qui en vient à adhérer aux principes de l'amour dans la pratique d'un tel service rejoint le séjour suprême, Krishnaloka ou Goloka.

On compte par ailleurs trois ordres de spiritualistes. Le mot akama désigne ceux qui sont dénués de tout désir matériel; moksha-kama désigne ceux qui cherchent à s'affranchir des souffrances issues de la matière, et sarva-kama, ceux qui aspirent à la jouissance matérielle. Le plus intelligent des spiritualistes délaisse toute autre voie pour s'engager dans le service de dévotion du Seigneur, même s'il est saturé de désirs. On ne peut accéder à la plus haute perfection par le biais de quelque activité spirituelle que ce soit, non plus que par l'action intéressée, la culture du savoir ou la pratique du yoga des pouvoirs, sans y ajouter un soupçon de dévotion.

Toute voie spirituelle autre que le service de dévotion s'apparente aux appendices charnus qui pendent au cou d'une chèvre. On aura beau presser ces appendices, ils n'en sortira aucun lait. Pour atteindre la vraie perfection, il faut adopter le service de dévotion offert à Krishna. Nous lisons, dans la Bhagavad-Gita (7.16) que quatre ordres de néophytes aux antécédents vertueux pratiquent le service de dévotion : le malheureux, le curieux, celui ou celle qui poursuit la richesse et le sage, ou gyani. Quand ces quatre catégories d'êtres ont des actes pieux antérieurs à leur actif, ils adoptent le service de dévotion du Seigneur. D'entre les quatre, les malheureux et ceux qui sont en quête de richesses matérielles sont appelés " dévots habités par le désir ", alors que les deux autres groupes - les curieux et ceux qui recherchent la sagesse - sont dits " assoiffés de salut ". Mais parce qu'ils adorent Krishna, on les tient tous pour très fortunés. Avec le temps, s'ils se défont de tout désir pour devenir de purs dévots du Seigneur Suprême, on les qualifiera d'" extrêmement fortunés ".

Ces bienheureux néophytes ne peuvent s'épanouir qu'au contact de purs dévots de Krishna, grâce auxquels on peut soi-même devenir un pur dévot. Ce que confirme le Shrimad-Bhagavatam : " L'être d'intelligence - par le contact avec des purs dévots - gagne d'entendre les gloires et les activités de Krishna. " (S.B., 1.10.11) Ces activités s'avèrent si fascinantes que leur écoute ne nous incite guère à délaisser la présence du Seigneur.

Toute fréquentation autre que celle des purs dévots relève de la duperie, ou kaitava. Ce que confirme le Shrimad-Bhagavatam (1.1.2), où il est dit que toute voie trompeuse susceptible d'entraver la réalisation spirituelle doit être rejetée. Le Bhagavatam permet de comprendre la réalité telle qu'elle est, et un tel entendement aide à transcender les trois formes de souffrance matérielle. Compilé par le plus grand des sages, Vyasadev, cet ouvrage procède de son propre vécu et de sa grande maturité personnelle. La compréhension du Shrimad-Bhagavatam et la pratique du service de dévotion permettent de capturer aussitôt le Seigneur Suprême en son cœur. Le Seigneur Chaitanya expliqua ensuite que le mot projjhita signifie " désir de libération ". Un éminent commentateur affirme que la soif de libération représente l'obstacle le plus formidable qui soit sur la voie de la réalisation du Seigneur Suprême. Si, d'une façon ou d'une autre, un être vient à Krishna et commence à écouter Ses gloires, Krishna, dans Son infinie bonté, lui confère Ses pieds pareils-au-lotus. Doté d'un tel point focal, le dévot, ou spiritualiste, en oublie tout pour s'engager dans le service de dévotion du Seigneur.

Lorsqu'on approche le Seigneur avec dévotion, ou en pleine conscience de Krishna, l'Être Suprême devient Lui-même notre récompense. Une fois absorbé dans Son service, on ne demande désormais plus rien, au contraire du malheureux et de ceux et celles qui sont avides de biens matériels. La pratique du service de dévotion, ce service même et la compagnie des purs dévots par la grâce immotivée du Seigneur : ces trois éléments opèrent de façon si merveilleuse que le dévot - serait-il une âme en détresse, en quête de biens matériels ou curieuse, voire un sage qui cultive le savoir - peut délaisser toute activité pour absorber ses pensées en Krishna. Pour résumer, Krishna seul est désormais sous-entendu dans tous les mots du verset atmarama. Jusqu'ici, le Seigneur Chaitanya n'a fait qu'introduire ce verset. Il en abordera maintenant le sens profond.

Deux classes de spiritualistes s'adonnent à la culture du savoir : la première vénère le Brahman impersonnel et la seconde est en quête de libération. Comme les monistes vouent un culte à l'aspect impersonnel du Brahman, on les dit adorateurs du Brahman. Ceux-ci, à leur tour, se subdivisent en trois ordres : les néophytes, ceux qu'absorbent la réalisation du Brahman et ceux qui ont réalisé être eux-mêmes Brahman. S'il adopte aussi le service de dévotion, celui qui connaît le Brahman peut alors atteindre la libération; sinon, cela demeure impossible. Quiconque s'engage pleinement dans le service dévotionnel, dans la conscience de Krishna, est considéré comme une âme ayant déjà réalisé le Brahman. Telle est la puissance du service de dévotion que même ceux qui sont engagés dans l'adoration du Brahman peuvent être attirés par Krishna. Le Seigneur confère la perfection à Son dévot sous la forme d'un corps spirituel, et le dévot s'absorbe éternellement dans la nature transcendantale de Krishna. C'est lorsqu'il saisit les attributs sublimes de Krishna et qu'il devient fasciné par eux que le dévot s'engage de tout cœur dans le service de dévotion. À titre d'exemple, les quatre Koumaras et Shoukadev Gosvami étaient d'emblée des âmes libérées; ils n'en furent pas moins par la suite fascinés par les Divertissements de Krishna, si bien qu'ils devinrent Ses dévots. Des dévots comme les Koumaras - dont Sanak, qui ressentit l'attrait du parfum des fleurs offertes à Krishna - furent captivés par les attributs spirituels du Seigneur et adoptèrent donc Son service de dévotion. Les neuf mystiques dont fait mention le onzième Chant du Shrimad-Bhagavatam sont pour leur part reconnus comme des spiritualistes de naissance en vertu de leur écoute des attributs sublimes de Krishna, énoncés par Brahma, Shiva et Narada.

On sera parfois fasciné par Krishna et Ses attributs spirituels et absolus simplement en contemplant les traits de toute beauté de Son Corps transcendantal; on cessera alors d'aspirer à la libération pour s'engager dans le service de dévotion du Seigneur. Le dévot regrette d'avoir perdu tant de temps à la prétendue culture du savoir et devient sans plus tarder un pur dévot. On compte deux ordres d'âmes libérées, et ce, même si elles sont dotées d'un corps matériel : les âmes libérées par la pratique du service de dévotion et les âmes libérées par la culture du savoir. À la différence que, fascinée par les sublimes attributs de Krishna, l'âme libérée dans le cadre de la dévotion s'élève toujours plus; tandis que celle qui se livre à d'arides spéculations, ne cultivant que le savoir sans la dévotion, choit de sa position du fait de ses multiples offenses.

Le Shrimad-Bhagavatam le confirme en ces termes : " Ô Seigneur, impure demeure l'intelligence de ceux qui se croient libérés mais qui n'ont aucune dévotion. Même s'ils se hissent à l'apogée de la libération à force de rudes pénitences et austérités, ils ne peuvent que sombrer à nouveau dans l'existence matérielle, ayant omis de se centrer sur le lotus de Tes pieds. " (S.B., 10.2.32) Ce que confirme également la Bhagavad-Gita (18.54) : la personne vraiment établie dans la réalisation du Brahman n'a ainsi pas lieu de s'affliger ni de convoiter quoi que ce soit. Également disposée envers tous, elle est digne de pratiquer le service de dévotion.

Ce que reconnut aussi Bilvamangal Thakour qui, à l'automne de sa vie, se lamentait ainsi : " J'adhérais au monisme en vue de ne plus faire qu'un avec le Seigneur Suprême, mais je suis entré en contact, pour une raison quelconque, avec un garçon espiègle dont me voilà devenu le serviteur éternel. " En d'autres mots, les âmes qui se réalisent par la pratique du service de dévotion obtiennent un corps spirituel et, fascinées par les qualités sublimes de Krishna, s'absorbent pleinement dans le pur service dévotionnel.

Quiconque n'est pas fasciné par Krishna doit être considéré comme subissant encore l'envoûtement de Maya. Mais qui cherche à atteindre la libération à travers le service de dévotion est déjà libéré du charme de Maya. Le onzième Chant du Shrimad-Bhagavatam comporte d'ailleurs de nombreux exemples de dévots qui devinrent des âmes libérées de leur vivant, et ce, simplement en pratiquant le service de dévotion.