Le pur amour de Krishna

Chapitre 30

L a différence entre les simples pratiques religieuses et le service de dévotion est immense. En accomplissant des rites religieux, on peut obtenir les plus grands bienfaits matériels qui soient, notamment la prospérité, la satisfaction des sens ou la libération - se fondre dans l'existence du Suprême. Mais les fruits du service de dévotion diffèrent totalement de ces bienfaits matériels temporaires. Le service dévotionnel du Seigneur est d'une fraîcheur sans cesse renouvelée et procure une satisfaction spirituelle grandissante. Il y a donc un abîme de différence entre les fruits du service de dévotion et ceux qui découlent des rites religieux. La puissante énergie spirituelle connue sous le nom de jadadhishthatri, ou mahamaya - qui régit l'univers matériel -, les administrateurs responsables des différents secteurs de la Création - les devas - ainsi que tous les produits de l'énergie externe du Seigneur Suprême ne sont que des reflets dénaturés de l'opulence du Suprême. Les devas sont en réalité des serviteurs de Dieu chargés d'assurer sous Ses ordres la gestion de la Création matérielle. La Brahma-samhita (5.44) stipule par ailleurs que Dourga - la toute-puissante surintendante de l'univers matériel - n'est que l'ombre du Seigneur Suprême. Le Soleil, lui, agit comme l'œil du Seigneur, et Brahma, comme une réflexion de la radiance du Suprême. Ainsi tous ces devas, de même que l'énergie externe en personne - Dourgadevi - et les responsables des différents secteurs de la Création ne sont-ils que des serviteurs du Seigneur Souverain dans l'univers matériel.

Dans le monde spirituel existe une autre énergie, soit l'énergie spirituelle supérieure, ou interne, qui agit sous la direction de la yogamaya, à savoir la puissance interne du Seigneur Suprême, elle-même sous Sa direction, mais dans l'univers spirituel. Lorsque l'être vivant se place sous la tutelle de la yogamaya plutôt que de la mahamaya, il devient peu à peu, par grâce, un dévot de Krishna. Mais ceux qui recherchent l'opulence et le bonheur matériels s'en remettent plutôt à l'énergie matérielle - mahamaya - ou à des devas - tel Shiva. Le Shrimad-Bhagavatam nous apprend que les gopis de Vrindavane, désireuses d'avoir Krishna pour époux, prièrent l'énergie spirituelle - yogamaya - d'exaucer leur vœu. Le Sapta-shati mentionne pour sa part que le roi Sourath et un marchand du nom de Samadhi adorèrent la mahamaya pour accéder à l'opulence matérielle. Il ne faut donc pas commettre l'erreur de mettre la yogamaya et la mahamaya sur un pied d'égalité.

Puisque le Seigneur est absolu, il n'existe aucune différence entre Son Saint Nom et Sa Personne. Et des noms, Il en a beaucoup, dont Paramatma (l'Âme Suprême), Brahman (l'Absolu), Srishtikarta (le Créateur), Narayane (le Transcendant), Roukmini-ramane (l'Époux de Roukmini), Gopinath (l'Amant des gopis) et Krishna. Ainsi le Seigneur possède-t-Il divers Noms correspondant à Ses multiples attributs. La perception du Seigneur Suprême en Sa qualité de Créateur diffère de celle de Narayane, par exemple. Cela dit, certains noms servant à désigner le Seigneur comme le Créateur ont été imaginés par des matérialistes, et on ne peut de toute façon saisir pleinement l'essence de Dieu, la Personne Suprême, en Le désignant comme " le Créateur ", puisque la Création matérielle relève de Son énergie externe. Une telle conception de Dieu ne couvre donc que Son aspect externe.

Quant à ceux qui désignent Dieu sous le nom de " Brahman ", ils n'acquièrent aucune compréhension des six excellences du Seigneur Suprême. En effet, la réalisation du Brahman ne donne pas d'appréhender pleinement les six excellences du Divin, de sorte qu'elle n'en livre pas une entière compréhension, fondée sur la reconnaissance de Ses attributs d'éternité, de félicité et de savoir. La réalisation du Paramatma, de l'Âme Suprême, reste également incomplète, car l'omniprésence du Seigneur Souverain ne constitue qu'un aspect de Sa grandeur absolue. Même la relation spirituelle qu'entretient un dévot avec Narayane à Vaikountha ne permet pas de saisir la nature d'une relation avec Krishna à Goloka Vrindavane. Les dévots de Krishna n'éprouvent d'ailleurs aucun attrait pour la dévotion à Narayane, car le service dévotionnel de Krishna est si fascinant qu'ils ne désirent adorer aucune autre forme.

Selon le même ordre d'idées, les gopis de Vrindavane n'aiment pas voir en Krishna l'époux de Roukmini, si bien qu'elles ne L'appellent jamais " Roukmini-ramane ". À Vrindavane, on désigne plutôt Krishna du nom de " Radha-Krishna ", soit " Krishna, propriété de Radharani ". Bien qu'à toutes fins utiles l'Époux de Roukmini et le Krishna de Radha soient au même niveau, dans le monde spirituel, ces noms correspondent à des perceptions différentes de la personnalité transcendantale de Krishna. Quiconque tient Roukmini-ramane, Radha-ramane, Narayane et tout autre nom du Seigneur Suprême pour équivalents procède à un mélange indu de saveurs, une erreur techniquement connue sous le nom de rasabhasa. Les dévots accomplis n'admettent pas pareil amalgame de conceptions et de perceptions de Dieu, la Personne Suprême, car elles vont à l'encontre de l'objet même du pur service de dévotion. Cela dit, dès qu'on établit une distinction nuancée entre différentes approches à Dieu, beaucoup d'hommes et de femmes de moindre intelligence n'y voient que du sectarisme.

Bien que Shri Krishna, Dieu, la Personne Suprême, incarne en Soi la beauté et l'excellence ultimes, quand Il Se trouve au milieu des jeunes filles de Vraja, Il devient celui que Ses dévots nomment Gopijana-vallabha, et incarne la plus haute perfection qui soit à leurs yeux. Il est de fait impossible de goûter davantage la beauté du Seigneur Suprême. Le Shrimad-Bhagavatam (10.33.6) confirme d'ailleurs que, même si Krishna, le fils de Devaki, représente le summum de la beauté et de l'excellence, quand Il Se tient parmi les gopis, Il devient tel un joyau incomparable serti d'or d'une finesse que seul le Divin peut produire. Certes, Chaitanya reconnut qu'il s'agit là de la plus haute réalisation du Seigneur Suprême en Sa qualité d'Amant Suprême, mais Il pria néanmoins Ramananda Raya d'aller plus loin encore.

Ramananda Lui fit alors remarquer que c'était la première fois qu'on lui demandait de pousser son entendement de Krishna au-delà de Sa relation avec les gopis. Une intimité transcendantale règne sans nul doute entre les gopis de Vraja et Krishna, mais il reste que la relation conjugale qui, d'entre toutes les gopis, unit Shri Radharani à Krishna s'impose comme la plus parfaite. Aucun être ordinaire ne peut comprendre l'extase qui caractérise l'amour incommensurable qu'échangent Krishna et Radharani, pas plus d'ailleurs que la saveur sublime de l'amour qu'échangent Krishna et les gopis. Et pourtant, quiconque s'efforce de marcher sur les traces des gopis a la possibilité d'atteindre le plus haut niveau de l'amour spirituel. D'ailleurs, quiconque aspire à s'établir à ce niveau de perfection ultime se doit de suivre l'exemple des jeunes filles de Vraja en leur qualité de servantes des gopis. Chaitanya Mahaprabhou, quant à Lui, vivait et exprimait pleinement le sentiment qu'éprouve Shrimati Radharani lorsqu'Elle est jointe par Shri Krishna depuis Dvaraka. Un amour aussi parfait et absolu reste inaccessible à l'homme moyen; aussi faut-il se garder de chercher à l'imiter. Qui désire toutefois partager leur compagnie peut marcher sur les traces des gopis. Nous lisons dans le Padma Pourana qu'au même titre que Radharani, le Radha-kounde (l'étang de Radha) est infiniment cher à Krishna. Radharani est la seule gopi qui soit plus chère à Krishna que toutes les autres. Le Shrimad-Bhagavatam (10.30.28) enseigne d'ailleurs que Radharani et les gopis offrent le service d'amour le plus parfait au Seigneur, qui en est si comblé qu'Il ne souhaite point quitter la compagnie de Shrimati Radharani pour aller ailleurs.

Quand le Seigneur Chaitanya entendit Ramananda Raya parler des amours de Krishna et Radharani, Il dit : " Va plus loin, Je t'en prie, parle encore. " Le Seigneur ajouta qu'Il goûtait au plus haut point la description des échanges amoureux entre Krishna et les gopis : " C'est comme si une rivière de nectar coulait de tes lèvres. " Alors qu'Il dansait avec toutes les gopis, Krishna pensait : " Je ne porte aucune attention spéciale à Radharani. " Comme Radharani n'était pas vraiment l'objet d'un amour spécial en présence des autres gopis, Krishna L'enleva du lieu de la danse rasa pour Lui montrer une faveur particulière. À ces propos de Shri Chaitanya, Ramananda Raya dit : " Goûtons maintenant les amours divins de Radha et Krishna, amours auxquels rien en l'univers matériel ne peut être comparé. " Lors d'une célébration de la danse rasa, Radharani en quitta soudain le cercle comme si Elle était fâchée qu'on ne Lui porte aucune attention spéciale. Désirant la présence de Radharani afin d'accomplir le but de la danse rasa, Krishna devint très malheureux et partit à Sa recherche. On trouve dans la Gita-Govinda un verset selon lequel, Krishna, l'ennemi de Kangsa, désirait Lui-même Se livrer à des échanges amoureux avec le sexe opposé et enleva ainsi Radharani, faussant compagnie aux autres jeunes filles de Vraja.

Très affligé par l'absence de Radharani et mentalement angoissé, Krishna partit à Sa recherche le long des rives de la Yamouna. Ne la trouvant pas, Il S'enfonça dans les bosquets de Vrindavane et laissa s'épancher Son chagrin. Ramananda Raya souligna alors qu'en approfondissant le sens de ces deux versets du Shrimad-Bhagavatam, on peut savourer le plus pur nectar des amours de Radha et Krishna.

Malgré la présence de nombreuses gopis prêtes à danser avec Lui, Krishna aspirait surtout à danser avec Radharani. Dans la danse rasa, Krishna Se plaçait entre chaque paire de gopis, mais Il était surtout présent auprès de Radharani.

Quoi qu'il en soit, Radharani était mécontente de la conduite de Krishna. Selon l'Oujjvala-nilamani : " La voie des relations amoureuses est semblable aux mouvements d'un serpent. On retrouve chez les jeunes amoureux deux sortes de mentalité, l'une ayant une cause et l'autre n'en ayant pas. " Ainsi, lorsque Radharani quitta le cercle de la danse rasa, furieuse de n'avoir pas reçu un traitement de faveur, Krishna regretta grandement Son absence au sein des gopis. La danse rasa était parfaite et complète en présence de Radharani, mais en Son absence, Krishna estimait cette danse interrompue. Aussi quitta-t-Il le cercle de la danse pour aller à Sa recherche.

Ne La trouvant pas, même après avoir visité plusieurs lieux, Il devint très affligé. Il est donc entendu que Krishna ne pouvait goûter Sa puissance de félicité même au milieu de toutes les gopis, alors qu'en présence de Radharani, Il était comblé.

Quand Ramananda Raya eût décrit l'amour spirituel entre Krishna et Radharani, le Seigneur Chaitanya admit : " J'étais venu vers toi pour comprendre les amours sublimes de Radha et Krishna. Je suis très satisfait de ta remarquable description. Je réalise, grâce à tes explications, qu'il s'agit de la plus haute condition amoureuse entre Radha et Krishna. " Néanmoins, Chaitanya s'enquit encore de Ramananda : " Quelles sont les caractéristiques transcendantales de Krishna et Radharani ? Quelles sont celles de leurs sentiments réciproques ? Quel est cet amour qui Les unit ? Si tu M'expliques tout cela, Je t'en serai très reconnaissant. Hormis toi, personne ne peut décrire toutes ces vérités. "

" Je ne sais rien, répondit Ramananda en toute humilité. Je ne fais que prononcer les mots que Tu mets dans ma bouche. Je sais que Tu es Krishna Lui-même; pourtant Tu aimes m'entendre parler de Krishna. Pardonne donc mon élocution fautive. Je ne cherche qu'à exprimer ce que Tu m'incites à dire. "

" Je suis un sannyasi mayavadi, protesta Chaitanya. Je ne connais rien des caractéristiques transcendantales du service de dévotion. La grâce de Sarvabhauma Bhattacharya ayant éclairé Mon esprit, Je M'efforce maintenant de comprendre la nature tangible de la dévotion à Krishna. Le Bhattacharya M'a recommandé de te rencontrer afin de comprendre Krishna, car selon lui, seul Ramananda Raya maîtrise le sujet de l'amour pour Krishna. Je suis en fait ici sur sa recommandation. N'hésite donc pas à Me décrire tous les échanges intimes entre Radha et Krishna. "

Ainsi le Seigneur Chaitanya nous montra-t-Il l'exemple en adoptant une position subordonnée devant Ramananda. Voilà qui revêt une grande importance. Quiconque désire sérieusement comprendre la nature absolue de Krishna doit approcher une personne vraiment consciente de Krishna. Il ne faut pas se montrer orgueilleux de ses origines, de sa richesse, de son éducation et de sa beauté matérielles, et chercher, grâce à elles, à conquérir l'esprit d'un élève évolué dans la conscience de Krishna.

Celui qui approche une personne consciente de Krishna dans cet esprit, pensant qu'il sera favorablement accueilli, s'illusionne sur cette science. Il faut plutôt le faire en toute humilité et poser des questions pertinentes. Si l'on adopte une attitude de défi devant une personne très avancée dans la conscience de Krishna, celle-ci ne nous sera d'aucun secours réel. Un être aussi vaniteux que défiant ne peut rien obtenir d'une personne consciente de Krishna, et continue nécessairement de croupir dans une conception matérielle de l'existence. Bien qu'issu d'une famille de brahmanes respectables et établi dans la perfection ultime du sannyas, Chaitanya montra, par Sa conduite, que même une âme élevée n'hésiterait pas à se faire instruire par Ramananda Raya, alors que celui-ci semblait être un chef de famille au statut social inférieur à celui d'un brahmane.

Ainsi le Seigneur Chaitanya montra-t-Il clairement qu'un disciple sincère ne se soucie guère de savoir si son maître spirituel est issu d'une famille de brahmanes ou de kshatriyas, ou s'il est un sannyasi de haut rang, un brahmachari ou quoi que ce soit d'autre. Quiconque peut nous enseigner la science de Krishna doit être reconnu comme notre gourou.