DIX-HUITIEME CHAPITRE TRAITS CARACTÉRISTIQUES DE CELUI QU'ANIME L'AMOUR EXTATIQUE
Rupa Gosvami décrit ensuite les divers traits qui marquent celui en qui s'est manifestement épanoui un amour extatique pour Krsna:
Le juste emploi du temps Le pur bhakta en qui s'est développé un amour extatique pour Krsna use toujours de ses paroles pour offrir des prières au Seigneur. Ses pensées, toujours il les porte sur Krsna, et avec son corps, il se prosterne devant la Murti, ou accomplit quelque autre service. Et parfois, dans le cours de ces activités pleines d'extase, il verse des larmes. Ainsi, sans jamais se laisser distraire par aucune autre préoccupation, il emploie chaque instant de sa vie à servir le Seigneur. La persévérance On qualifie de placide et persévérant celui qu'aucun élément perturbateur ne peut troubler. Le roi Pariksit exemplifie ces traits lorsqu'à l'heure de sa mort il s'adresse en ces termes aux sages présents devant lui:
"O brahmanas, puissiez-vous à jamais voir en moi votre serviteur soumis. Si je suis ainsi venu sur les rives du Gange, c'est à seule fin de m'abandonner tout entier aux pieds pareils-au-lotus de Sri Krsna. Aussi vous prie-je de m'accorder la grâce de pouvoir me rendre agréable à Mère Gange. Et que prenne effet le sort lancé sur moi par le fils du brahmana [Srngi]; cela n'a guère d'importance. Je n'ai qu'une requête, et c'est qu'à l'heure de mon dernier souffle vous entonniez tous le Saint Nom de Visnu, que je puisse réaliser Ses Attributs spirituels et absolus." Maharaja Pariksit, par cette exemplaire démonstration de constance et de paix profonde, jusqu'à l'instant même de sa mort, illustre bien ce qu'est la longanimité. Et c'est là un des traits marquants de la personnalité d'un bhakta animé d'un sentiment d'amour extatique pour Krsna. Le détachement Les sens recherchent constamment le plaisir, mais que naisse dans le coeur du bhakta un amour absolu pour Krsna, et laissent dès lors les désirs matériels de troubler ses sens. C'est ce sentiment qu'on nomme le détachement. L'exemple suivant le dépeint d'ailleurs fort bien:
"Telle était la fascination qu'exerçaient sur l'empereur Bharata les pieds pareils-au-lotus de Krsna, que malgré sa jeunesse, il perdit tout attrait pour sa femme, ses enfants, ses amis et son royaume... , tout comme s'il s'agissait d'intouchables excréments." L'empereur Bharata est l'exemple même du détachement. Bien qu'il possédât toute chose désirable en ce monde, il renonça à tout. Aussi faut-il comprendre que le détachement ne consiste pas à se couper artificiellement des charmes de l'attachement, mais bien plutôt à ne plus en sentir l'attrait, même en leur présence. Il est bien entendu préférable pour le néophyte de se garder à l'écart de toute forme d'attachement illusoire, mais un bhakta parvenu à maturité ne se sentira captivé d'aucune manière, fût-il en présence de tous les objets de plaisir. Voilà la véritable marque du détachement. L'effacement, ou l'absence de prétention On qualifie d'effacé le bhakta qui possède tous les attributs propres à la réalisation parfaite, mais que sa position n'infatue d'aucune manière. Le Padma Purana enseigne à cet effet qu'il était un roi du nom de Bhagiratha qui, empereur, régnait sur tous les autres rois. Or, il conçut pour Krsna un amour si extatique qu'il se fit mendiant, et partit demander l'aumône, frappant même à la porte de ses ennemis politiques et des intouchables. Si grande son humilité qu'il allait jusqu'à se prosterner respectueusement devant eux. L'histoire de l'Inde nous offre de nombreux faits semblables. II y a encore à peine deux cents ans, un riche propriétaire de Calcutta du nom de Lal Babu se fit vaisnava et partit vivre à Vrndavana. Lui aussi allait mendier à toutes les portes, et même à celles de ses ennemis politiques. Celui qui demande l'aumône doit être prêt à essuyer les insultes de ceux qu'il visite; c'est là chose naturelle. Il lui faut tolérer ces outrages au nom de Krsna. Ainsi le bhakta peut-il, pour le service du Seigneur, accepter n'importe quelle position. La conviction profonde On désigne par le mot sanskrit asa-bandha la conviction intime que l'on recevra la grâce du Seigneur. Celui qu'anime l'asa-bandha songe en lui-même: "Parce que je m'efforce d'observer au mieux les principes journaliers du service de dévotion, je suis assuré de retourner à Dieu, en la Demeure originelle." Une prière de Rupa Gosvami suffit à décrire cette espérance:
"Je n'ai pour Krsna aucun amour. Non plus que je n'ai d'attrait pour ce qui le suscite, a savoir l'écoute et le chant des gloires du Seigneur. Quant au bhakti-yoga, qui permet d'absorber sans trève sa pensée en Krsna et de garder en son cœur les pieds pareils-au-lotus du Seigneur, je n'en trouve ici encore nulle trace en moi. Je n'entrevois pas non plus le moment où je pourrai cultiver le savoir philosophique ou me livrer à des actes de vertu. Et par-dessus tout, je n'ai même pas su naître au sein d'une bonne famille. Aussi ne puis-je que Te prier, ô Gopijana-vallabha [Krsna, le Soutien et le Bien-aimé des gopis]. Je souhaite seulement de pouvoir, d'une façon ou d'une autre, m'approcher de Tes pieds pareils-au-lotus. Mais cet espoir, en vérité, me ronge et me brûle, car je me vois inapte à marcher vers ce sublime et parfait achèvement de la vie." Comprenons par là que, sous l'égide de l'asa-bandha, nous devons continuer d'espérer contre tout espoir la faveur d'approcher un jour, d'une manière ou d'une autre, les pieds pareils-au-lotus du Seigneur Suprême. La soif d'atteindre le but désiré On nomme samutkantha le désir -et il doit s'agir là d'un désir total- de parfaire le service de dévotion. En fait, cette ardeur représente le prix du succès dans la Conscience de Krsna. Tout objet a une valeur propre, et pour l'acquérir, il faut certes en payer le prix. Or, les Écritures védiques enseignent que pour obtenir le plus précieux des biens -la conscience de Krsna-, il faut développer un intense désir d'y parvenir. Bilvamangala Thakura a exprimé cette soif ardente de fort belle manière dans son Krsna-karnamrta. Il écrit:
"Je brûle dans l'attente de voir cet enfant de Vrndavana, dont le charme et la beauté captivent l'Univers entier, Lui dont les yeux se parent de noirs sourcils, et s'épanouissent tels des pétales de lotus, Lui qui toujours pose sur Ses dévots Son regard aimant et Se meut doucement, deça, delà. Ses yeux sont toujours perlés de larmes, et d'entre Ses lèvres cuivrées émane un chant qui rend plus fou encore que ne peut l'être un éléphant ivre. Je désire tant Le voir, à Vrndavana !" L'attachement au chant des Saints Noms du Seigneur D'autres propos décrivent ceux-là le chant de Radharani. Une compagne de Radharani dit:
"O Govinda, la fille du roi Vrsabhanu verse maintenant des pleurs, et chante désespérément Ton Saint Nom -Krsna! Krsna !" L'enthousiasme à décrire les Attributs spirituels et absolus du Seigneur L'ouvrage poursuit, décrivant ainsi l'ardeur à glorifier le Seigneur: "Que puis-je faire pour Krsna, dont le charme dépasse toute notion de volupté, Lui plus espiègle que les plus turbulents bambins? Mon cœur s'émeut à la pensée de Ses Actes merveilleux, et je ne sais que faire !" Le désir de vivre en un lieu où Krsna manifeste Ses Divertissements Rupa Gosvami:, dans son Padyavali, discourt en ces termes sur Vrndavana:
"En ce lieu vivait le Fils de Nanda Maharaja, auprès de Son père, qui était roi de tous les pâtres. Et c'est là que Krsna brisa la charrette où s'était caché l'asura Sakata. C'est en ce lieu encore que Mère Yasoda Le lia, Lui Damodara, qui peut trancher le nœud qui nous retient à l'existence matérielle." Le pur dévot de Krsna préfère habiter la région de Mathura ou de Vrndavana, où il peut visiter tous les sites qui servirent de théâtre aux Divertissements de Krsna. En ces lieux sacrés, Krsna montra Ses Divertissements d'enfance en la compagnie des jeunes pâtres et de Sa mère, Yasoda. Il est une pratique encore courante chez les dévots de Krsna, d'entreprendre autour de chacun de ces endroits une marche circulaire. Et tous, lorsqu'ils viennent à Mathura et à Vrndavana, y puisent un plaisir spirituel sans cesse renouvelé. En vérité, celui qui s'y rend éprouve aussitôt la douleur d'être séparé de Krsna, qui lorsqu'Il Se trouvait présent en ces lieux, S'y livrait à tant d'Actes merveilleux. Cette attirance pour le souvenir des Actes de Krsna, c'est bien Lui être lié d'amour. Il est cependant des philosophes impersonnalistes et des yogis qui affichent une certaine attitude dévotionnelle, mais qui, au fond, souhaitent se fondre en l'existence du Seigneur Suprême. Ils cherchent parfois à imiter les sentiments qu'éprouve le pur bhakta en visitant les lieux saints où Krsna montra Ses Divertissements, mais dans tous leurs actes, ils ne visent que le salut. Eux ne sont donc aucunement liés à Krsna. Rupa Gosvami explique que les karmis, ou ceux qui s'attachent aux fruits de leurs actes, et les jnanis, ou ceux qui se livrent à la spéculation intellectuelle, ne pourront jamais approfondir en leur cœur le sentiment qui unit à Krsna le pur bhakta, car cet attachement dans la plus pure conscience de Krsna, est si rare que de nombreux êtres libérés restent impuissants à le saisir. La Bhagavad-gita enseigne par ailleurs que c'est à partir du moment où l'on est affranchi de la souillure matérielle qu'il devient possible d'obtenir le service de dévotion. Celui qui aspire uniquement à la libération, ou à se fondre dans le brahmajyoti, ne concevra jamais d'attachement pour Krsna. Cet attachement à Sa Personne, Krsna le garde très jalousement, et ne l'accorde qu'aux seuls purs bhaktas. Même ceux de Ses dévots qui ne montrent pas de traits dévotionnels précis ne le peuvent acquérir! Comment dès lors le pourraient ceux dont l'action intéressée, avec ses fruits, ainsi que diverses spéculations, souillent encore le coeur? Nombreux les prétendus bhaktas qui rêvent trompeusement aux Divertissements de Krsna qu'on regroupe sous le nom d'asta-kalikalila. Certains les imitent même, d'ailleurs tout aussi faussement, et feignent de s'entretenir avec Krsna dans Son aspect de jeune enfant, ou prétendent que Krsna et Radharani sont tous deux venus les voir pour s'entretenir avec eux. De tels signes s'observent parfois chez les impersonnalistes, et il arrive qu'ils captivent les innocents ignorant tout de la science dévotionnelle. Or, dès qu'il est donné à un bhakta expérimenté d'assister à d'aussi risibles exhibitions, il peut en percer la sottise. Même si un simulateur semble mû par un certain attachement pour Krsna, on ne peut accorder de valeur réelle à son sentiment. Mais disons tout de même qu'il donne à espérer qu'il s'élèvera peut-être un jour au niveau du service de dévotion pur. Ce simulacre d'attachement peut revêtir deux aspects, l'un de la nature de l'ombre, et l'autre dit para, ou spirituel. Le premier est celui que peut exhiber une personne n'ayant jamais adhéré aux principes régulateurs du service de dévotion ni obtenu les directives d'un maître spirituel authentique. Mais il advient qu'un être assoiffé de plaisir matériel ou de salut ait l'heureuse fortune d'entrer au contact de purs bhaktas, absorbés dans le chant des Saints Noms du Seigneur. Et si, par la bonne grâce du Seigneur, il se joint à eux et participe à leur chant, il verra l'envelopper les doux rayons pareils-à-la-lune qui émanent de leurs cœurs; or il se peut que par leur influence, il vienne à montrer les signes d'un certain attachement pour Krsna, mais né surtout de la curiosité, et pour cette raison très fragile. Si toutefois cette ébauche d'attachement suscite l'anéantissement de toute angoisse matérielle, alors il acquiert qualité spirituelle, et devient para. Ainsi, c'est par le contact d'un pur bhakta ou la visite de lieux saints comme Vrndavana ou Mathura que se forment ces deux types d'attachement. Et un homme ordinaire en qui se développe un tel attachement pour Krsna, s'il a en outre la fortune d'accomplir des actes de dévotion en compagnie de purs bhaktas, peut lui-même s'élever au niveau du service de dévotion pur. Pour conclure, retenons que la puissance de l'attachement spirituel est telle que s'il se manifeste dans le cœur même du plus commun des hommes, il peut, suffise qu'il soit attisé au contact de purs bhaktas, donner de s'élever à la plus haute perfection. Mais à moins d'être suffisamment béni par la présence de purs bhaktas, nul ne verra poindre en lui un tel attachement pour Krsna. La compagnie de purs bhaktas appelle donc l'attachement pour le Seigneur, et inversement, le détruisent les offenses commises à leurs pieds pareils-au-lotus. En clair, le contact de purs bhaktas peut faire que naisse en nous un attachement pour le Seigneur, mais le fait d'offenser un vaisnava peut très bien engloutir ce sentiment, qu'il appartienne à l'une ou l'autre des deux catégories que nous avons décrites. Cet engloutissement se compare au déclin progressif de la lune, laquelle finit par s'assombrir complètement. Gardons-nous donc, en la présence de purs dévots du Seigneur, de commettre la moindre offense à leurs pieds pareils-au-lotus. L'attachement spirituel diminuera en fonction de la gravité de l'offense commise. Ainsi, une offense très grave anéantira presque totalement l'attachement au Seigneur, alors qu'une offense mineure réduira l'attachement à un sentiment de second, voire de troisième ordre. Celui qui s'attache à son propre salut ou à la fusion avec le brahmajyoti, voit graduellement décroître ses sentiments d'extase spirituelle, jusqu'à retomber au niveau des attachements primaires -de la nature de l'ombre et para-, ou même de l'ahangrahopasana. Ce dernier terme traduit l'attitude de celui qui entame l'œuvre de réalisation spirituelle en s'identifiant au Seigneur Suprême. Cette étape dans la recherche de la réalisation spirituelle est également connue sous le nom de monisme. Le moniste croit ne plus faire qu'Un avec le Seigneur Suprême, et parce qu'à ses yeux nulle différence ne l'En sépare, il conclut qu'en se vénérant lui-même, il adore le Tout complet. On voit parfois un néophyte participer avec grand enthousiasme aux chants et aux danses à la gloire du Seigneur, alors qu'en son for intérieur, il croit ne plus faire qu'Un avec le Tout suprême. Or, cette vision moniste diffère totalement du service de dévotion purement spirituel. Si, par ailleurs, on note qu'une personne a atteint un haut niveau de dévotion sans même s'être soumise à l'application des principes régulateurs, il faut voir en cette manifestation peu commune du sentiment dévotionnel le fruit d'une évolution entreprise au cours d'une vie passée, et qui, pour une raison ou une autre, fut momentanément interrompue, vraisemblablement à cause d'une offense commise aux pieds pareils-au-lotus d'un bhakta. Maintenant, avec un essor renouvelé, dans des conditions favorables, la voilà qui se poursuit. En conclusion, donc, la compagnie des purs bhaktas donne seule de marquer un progrès suivi dans la pratique du service de dévotion. Si l'on s'élève peu à peu dans l'échelle de la dévotion, il faut savoir que c'est grâce à la miséricorde immotivée de Krsna Lui-même. Par suite, nul ne devrait envier le bhakta qui est parfaitement détaché des plaisirs matériels et qui a développé une dévotion pure, félicieuse, même s'il advient parfois, par accident, qu'il ne se montre pas à la hauteur des normes établies pour le service de dévotion. La Bhagavad-gita confirme ceci lorsqu'elle enseigne qu'il faut toujours compter parmi les purs celui qui témoigne d'une foi et d'une dévotion infléchissables envers le Seigneur, même s'il lui arrive malencontreusement de s'écarter des exigences strictes du service de dévotion pur. Car une foi ferme en le service de dévotion, en Sri Krsna et en le maître spirituel, élève grandement dans l'accomplissement du service de dévotion. Le Nrsimha Purana affirme:
"Si, extérieurement, on remarque, chez celui qui engage parfaitement son mental, son corps et ses actes dans le service du Seigneur Suprême, quelque action abominable, il faut comprendre que sa faute aura vite fait d'être réduite à néant par son implacable puissance dévotionnelle." On donne, à ce propos, l'exemple de la pleine lune, qui malgré ses taches à l'apparence de meurtrissures, n'en resplendit pas moins dans toutes les directions. De même, on ne doit pas s'attarder à une faute légère se glissant parmi un important volume d'actes dévotionnels. S'attacher à Krsna, c'est connaître l'extase spirituelle. Et dans un océan d'extase spirituelle, quel effet une goutte d'imperfection matérielle pourrait-elle avoir?
|