TROISIÈME CHAPITRE QUALITÉS REQUISES POUR PRATIQUER LE SERVICE DE DÉVOTION
Grâce à la compagnie de mahatmas, d'âmes magnanimes tout entières vouées au service du Seigneur, il est possible de faire naître en soi un premier attachement pour Sri Krsna, tout en gardant des liens étroits avec l'action intéressée et le plaisir des sens. Celui qui postule dans cet esprit n'est pas encore disposé à pratiquer les diverses formes du renoncement. Néanmoins, si son attachement pour Krsna se renforce, et devient sans défaillance, il trouve qualité pour accomplir le service de dévotion.
En vérité, cet attrait pour la Conscience de Krsna, acquis au contact de purs bhaktas, est le signe d'une grande fortune. Sri Caitanya Mahaprabhu le confirme lorsqu'Il dit que seul un être fortuné peut, par la grâce de Krsna et d'un maître spirituel authentique, recevoir la semence du service de dévotion. Et Krsna Luimême déclare à Uddhava:
"Sache qu'on ne s'attache à Moi que par une fortune exceptionnelle. Et même celui qui ne s'est pas encore parfaitement détaché de l'action intéressée, ou qui ne s'est pas encore lié totalement au service de dévotion, qu'il soit sûr que rapidement la pratique de ce service portera ses fruits." On peut distinguer trois ordres de bhaktas. Le plus élevé d'entre les trois montre un grand art dans l'étude des Ecritures essentielles ainsi que dans l'exposition de leurs enseignements. Ainsi peut-il habilement amener des conclusions définitives, avec une sagesse accomplie, et scruter d'un oeil perçant les voies de la dévotion. Il réalise pleinement que le but ultime de la vie consiste à accéder au service d'amour sublime offert à Krsna, et comprend Krsna comme l'Objet ultime d'adoration et d'amour. Ce bhakta de premier ordre a dans ses débuts, en accord avec les Ecritures, observé avec une rigueur sans défaillance les divers principes régulateurs sous la tutelle d'un maître spirituel authentique, envers lequel il a fait preuve d'une fidélité totale. On le considère comme un bhakta de premier ordre parce qu'ayant reçu une formation parfaite, il peut lui-même enseigner et devenir maître spirituel. Sans jamais s'écarter des normes établies par les autorités spirituelles, et à force de déductions et de raisonnements divers -toujours appuyés sur les Ecritures-, il obtient de développer en elles une foi ferme. Il ne porte aucun intérêt aux voies vaines et arides de la spéculation. En bref, peut être tenu pour un bhakta de premier ordre celui qui a développé une inébranlable détermination dans la pratique du service dévotionnel. Le bhakta de second ordre se caractérise par les traits suivants: bien que sans habileté particulière pour convaincre sur la base des préceptes scripturaires, il possède cependant une foi ferme quant au but à atteindre. Ou si l'on veut, malgré la fermeté de sa foi dans le service de dévotion offert à Krsna, il ne parvient pas toujours à la traduire en arguments décisifs qui imposeraient la vérité des Ecritures, face à un contradicteur éventuel. Il n'en possède pas moins la certitude intérieure que Krsna représente l'Objet suprême d'adoration. Le bhakta de troisième ordre, le néophyte, ne possède ni ferme conviction, ni grande connaissance des Ecritures, sa foi vacillante peut facilement être altérée par la force d'arguments opposés. Comme le bhakta de second niveau, il est malhabile à user des vérités et des arguments contenus dans les Ecritures, mais il lui manque en outre la foi résolue dans le but à atteindre. La Bhagavad-gita pousse plus loin la description du néophyte, et en dénombre quatre types: le malheureux, le curieux, l'homme qui poursuit la richesse et le sage qui désire connaître l'Absolu. Tous quatre s'engagent dans la pratique du service de dévotion et approchent le Seigneur en vue de satisfaire leurs propres intérêts. Ils se rendent en quelque lieu de culte et y prient Dieu, ou de soulager leurs souffrances matérielles, ou d'accroître leurs richesses, ou encore de satisfaire leur curiosité. On compte aussi parmi les néophytes l'homme qui a la sagesse première de reconnaître la grandeur de Dieu. Mais tout néophyte peut s'élever au second et même au premier niveau s'il entre au contact de purs bhaktas. Un exemple de bhakta néophyte nous est offert en la personne de Maharaja Dhruva, qui entreprit la pratique du service de dévotion d'abord pour obtenir le royaume de son père. Mais il se trouve qu'une fois complètement purifié, il refusa de recevoir du Seigneur toute bénédiction d'ordre matériel. Pareillement Gajendra, tombé dans l'affliction, pria d'abord Krsna de le protéger, mais devint par la suite un pur bhakta. Citons encore Sanaka, Sanatana, Sananda et Sanat-kumara, tous grands sages pleins de vertu, qui ressentirent eux aussi un attrait pour le service de dévotion, ou les sages de la forêt de Naimisaranya, avec à leur tête Saunaka Rsi; pour s'être enquis sans cesse de Krsna auprès de Suta Gosvami, ils purent bénéficier de la présence du pur bhakta qu'il était, et devenir eux-mêmes de purs dévots du Seigneur. Telle est la voie du progrès spirituel. Quelle que soit la condition où l'on se trouve, si on a la fortune d'entrer au contact de purs bhaktas, on s'élève rapidement aux sphères plus élevées du service de dévotion. Le septième chapitre de la Bhagavad-gita, qui décrit ces quatre ordres de néophytes, les présente tous comme des êtres pieux. Car, en vérité, nul, s'il n'est vertueux, ne peut accéder au service de dévotion. La Bhaagavad-gita explique à cet effet que seul l'auteur d'actes de vertu répétés, et dont les conséquences des actes coupables ont été complètement effacées, adopte la Conscience de Krsna. Nul autre ne le peut. Ainsi déterminera-t-on à quel ordre appartient un bhakta néophyte selon le niveau de ses actes vertueux. Le malheureux qui n'accomplit aucun acte de vertu, devient tout simplement un agnostique ou un communiste, ou quelque chose du meme genre. Sa foi en Dieu étant trop faible, il croit bientôt pouvoir refuser l'idée même de Son existence, et remédier par lui-même à son malheur. Krsna explique cependant dans la Bhagavad-gita que dans ces quatre ordres de néophytes -le malheureux, le curieux, l'homme qui poursuit la richesse et celui qui désire connaître l'Absolu-, lui est spécialement cher le sage qui n'a d'autre but que de Le connaître, car lorsqu'il s'attache à Lui, c'est libre de tout désir de recevoir en retour quelque bienfait matériel -soulagement d'une souffrance ou venue de la richesse. Cela signifie que dès le commencement, le principe fondamental de son attachement à Krsna est en quelque sorte l'amour. Par la suite, sa sagesse, alliée à l'étude des sastras, lui permet de comprendre pleinement que Krsna est Dieu, la Personne Suprême. La Bhagavad-gita confirme d'ailleurs que la sagesse véritable, acquise après de nombreuses existences, est celle de qui s'abandonne à Krsna, Vasudeva, en pleine connaissance de ce qu'Il est l'Origine de tout et la Cause de toutes les causes. C'est ainsi qu'il demeure attaché aux pieds pareils-au-lotus de Krsna et développe peu à peu son amour pour Lui. L'être doté d'une telle sagesse est donc particulièrement cher à Krsna, mais il n'en faut pas moins considérer comme magnanimes ceux qui, affligés par le malheur ou la disette, cherchent refuge en Krsna pour obtenir satisfaction. 11 s'avère impossible, pour celui qui ne s'élève pas au niveau du jnani, de l'homme de sagesse, d'adhérer de façon solide à l'adoration de la Personne Suprême. Car les intelligences inférieures, ou aveuglées par l'illusion, par les sortilèges de maya, s'attachent de préférence à différents devas, selon les gunas qui exercent sur eux leur influence. Le sage est celui qui a saisi, du plus profond de son être, sa nature véritable, qui est d'être âme spirituelle, au-delà de son enveloppe charnelle. Fort de cette connaissance -"je suis une âme spirituelle et Krsna représente l'Etre Spirituel Suprême"-, l'être perçoit que c'est avec Lui qu'il doit établir une relation profonde, et non pas avec son corps de matière. A l'opposé, le malheureux et l'homme en quête de richesses vivent tous deux dans une conscience matérielle de l'existence; leurs aspirations sont étroitement liées au corps. Le curieux, lui, se situe peut-être légèrement plus haut, mais n'en évolue pas moins, lui aussi, au niveau matériel. Ce qui caractérise donc le sage à la recherche de Krsna, c'est la connaissance ferme de son identité spirituelle, de ce qu'il est brahman, et Krsna l'Ame spirituelle Suprême, le para-brahman. Il sait également que, dépendante et limitée qu'elle est, l'âme spirituelle doit se vouer à Krsna, l'Ame Suprême et sans limite. Telle est la relation qui unit le sage à Sri Krsna. Pour conclure, nous disons que l'homme libéré de la conception fausse qui le lie à son propre corps trouve qualité pour accomplir le pur service de dévotion. La Bhagavad-gita le confirme lorsqu'elle enseigne que c'est après avoir réalisé le Brahman, et s'être affranchi des angoisses matérielles, pour atteindre le niveau où tous les êtres sont vus d'un oeil égal, qu'on devient qualifié pour entrer dans le royaume du service de dévotion. Comme nous l'avons déjà mentionné, il est trois formes de bonheur: matériel, spirituel et dévotionnel. Le service de dévotion et le bonheur qui en découle restent inaccessibles tant que se fait sentir l'influence de la matière. Et celui qui convoite les plaisirs matériels ou qui désire ne plus faire qu'Un avec le Suprême est sans conteste enchaîné à une vision matérielle. Car si l'impersonnaliste a pout but ultime de se fondre avec le Seigneur, c'est qu'il ne peut ou ne sait goûter le bonheur spirituel que procure la compagnie et les échanges d'amour avec Dieu, la Personne Suprême. Un tel concept impersonnel ne représente en vérité qu'un prolongement de la conscience matérielle. Dans l'Univers matériel, on le sait, chacun tente de s'élever aussi haut que possible, pour dominer autrui. Cette compétition, où chacun s'évertue à devenir le plus fort, le plus riche, le plus considéré, etc... se constate à tous les niveaux -au sein des communautés, des cités, des nations... Or, la soif de grandeur peut s'étendre à l'infini, et c'est alors que l'être désire ne plus faire qu'Un avec le Seigneur Suprême, le Grand d'entre les grands. Certes, une telle inspiration est le fait d'un être un peu plus évolué que la masse; mais elle ne s'en inscrit pas moins dans une vision matérielle. C'est dans la complète réalisation de notre condition originelle que gît le parfait entendement spirituel, et c'est fort de ce savoir que l'être s'engage dans le sublime service d'amour offert au Seigneur. Il faut comprendre combien on est limité, et que le Seigneur, Lui, est sans limites. Ainsi demeure-t-il à jamais impossible de ne plus faire qu'Un avec Lui, quels que soient les efforts pour y parvenir. Tant que subsistera dans l'être la moindre parcelle du désir de satisfaire ses sens en devenant toujours plus grand, plus important, aussi bien sur le plan matériel que spirituel, il ne saurait savourer la vraie douceur dont est rempli le service de dévotion. C'est pourquoi Srila Rupa Gosvami compare ces désirs de jouissance matérielle (bhukti) et de libération (mukti) aux sortilèges maléfiques d'une sorcière; l'un comme l'autre n'entraînent que malheur. Si l'on compare à un envoûtement la soif des plaisirs matériels, mais aussi le désir d'être libéré des angoisses qui en découlent pour ne plus faire qu'Un avec le Seigneur, c'est qu'aussi longtemps qu'elles vivent en l'être, il lui est impossible de goûter la véritable saveur du service de dévotion. Un pur bhakta ne se préoccupe jamais d'atteindre la libération. Sri Caitanya Mahaprabhu priait ainsi Krsna:
"0 Seigneur tout-puissant! Je n'aspire nullement aux richesses, je ne rêve pas de jolies femmes et ne recherche pas non plus de disciples. Je désire uniquement m'absorber sans fin, vie après vie, dans Ton service d'amour pur et absolu." Le pur bhakta porte ainsi toute son attention sur la glorification du Nom, de la Forme, des Attributs et des Divertissements du Seigneur; il ne se soucie plus de la mukti. Sri Bilvamangala Thakura précise à ce propos:
"Lorsqu'avec dévotion je Te sers, ô Seigneur, je vois Ta présence en tous lieux et en toutes choses. Quant à la libération, elle se tient, je pense, à ma porte, mains jointes, et prête à me servir. " Et Kapiladeva disait à Sa mère Devahuti:
"Mes purs dévots sont charmés à la vue de Mes diverses Formes, par l'éclat de Mon visage, et la grâce indicible de Mon Corps. Mon rire, Mes Divertissements ainsi que Mon regard les fascinent tant, que sans cesse ils absorbent en Moi leurs pensées, et leur vie, ils Me l'abandonnent. Parce qu'ils n'ont aspiré à aucune forme de libération ou de jouissance matérielle, je les prends auprès de Moi, parmi Mes compagnons éternels, en Mon Royaume absolu." Le Srimad-Bhagavatam donne ainsi au pur bhakta toute assurance de vivre un jour en la compagnie du Seigneur Suprême. Srila Rupa Gosvami souligne à ce propos que quiconque ressent en lui l'attrait des pieds pareils-au-lotus de Sri Krsna, ou du service qu'on Lui offre, tout celui dont le coeur, grâce à cette contemplation, déborde sans cesse d'extase spirituelle, naturellement n'éprouvera aucune convoitise pour la libération, si chère aux impersonnalistes. Le même ouvrage offre un passage similaire: Uddhava s'adresse à Sri Krsna en disant:
"Celui, ô Seigneur, qui s'engage dans Ton service d'amour sublime, n'a rien à attendre des observances religieuses, de la poursuite des richesses, du plaisir des sens ou de la libération, plaisirs qui lui seraient pourtant aisément accessibles. M'offrirais-Tu toutes ces grâces, ô Seigneur, je ne trouverais pas en moi le désir de les accepter. Ma seule prière est d'acquérir une foi et une dévotion fermes au service de Tes pieds pareils-au-lotus." Kapiladeva dit encore:
"Mes dévots, qui de tout coeur servent Mes pieds pareils-au-lotus, à chaque seconde, sont prêts à tout faire pour Mon plaisir, et c'est vrai particulièrement pour les fortunés, qui se rassemblent dans le but de scruter la nature sublime de Ma Forme, de Mes Divertissements et de Mes Attributs. Ainsi Me glorifient-ils, puisant dans ces actes une joie toute spirituelle, en sorte que jamais ils ne désirent se fondre en Moi, non plus d'ailleurs que régner comme Je fais en Mon Royaume, posséder des richesses semblables aux Miennes, ou même de vivre en Ma compagnie, avec des traits pareils aux Miens. Ils refusent même ces bienfaits si Je les leur offre, car le service de dévotion les a comblés." Et le roi Dhruva:
"Le Plaisir de l'impersonnaliste préoccupé de réalisation spirituelle ne peut, ô Seigneur, être comparé au bonheur spirituel qu'éprouvent les purs bhaktas à méditer sur Tes pieds pareils-au-lotus. Comment serait-il donc possible pour celui qui se voue à l'action intéressée, et dont l'aspiration la plus profonde sera peut-être d'atteindre les planètes édéniques, comment lui serait-il possible de Te connaître, et comment prétendre qu'il puisse jouir d'un bonheur semblable à celui du bhakta?"
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