QUATRIÈME CHAPITRE LE SERVICE DE DÉVOTION TRANSCENDE TOUTE FORME DE LIBÉRATION
Maharaja Prthu (Adiraja) décrit dans la prière suivante l'attachement profond qu'éprouve le bhakta pour le service de dévotion offert à la Personne Suprême:
"Comment aurais-je, ô Seigneur, le moindre désir d'obtenir la libération si cette prétendue émancipation spirituelle doit me priver d'un nectar sublime: entendre Tes purs dévots Te glorifier du plus profond de leur coeur. Que Ta grâce m'accorde plutôt, ô Seigneur, des millions de bouches et d'oreilles, et que je puisse sans cesse chanter et écouter Tes gloires divines." L'impersonnaliste désire se fondre en l'Absolu, mais il y perd son individualité propre; comment pourrait-il alors entendre ou réciter les gloires du Seigneur Suprême? Parce qu'il ne peut concevoir Sa Forme toute spirituelle, il reste incapable d'écouter ou de chanter Ses Actes sublimes. En d'autres mots, nul, s'il n'a déjà dépassé la libération, ne peut goûter les gloires du Seigneur, ni accéder à l'entendement de Sa Forme spirituelle et absolue. Traitant du même sujet, Sukadeva Gosvami s'adressa ainsi Pariksit Maharaja:
"Le roi Bharata, âme magnanime, avait conçu un si grand attachement pour le service des pieds pareils-au-lotus de Krsna qu'il renonça sans peine non seulement au pouvoir souverain qu'il exerçait sur la planète entière, mais aussi à sa profonde affection pour ses enfants, son entourage, ses amis, son trésor royal et sa merveilleuse épouse. La déesse de la fortune elle-même se plaisait à le combler de tous les bienfaits matériels, mais jamais il ne les accepta."Sukadeva Gosvami poursuit en ces termes l'éloge du roi Bharata:
"Quiconque voit son coeur attiré par les sublimes Attributs de Madhusudana, ou Dieu, la Personne Suprême, n'a plus le moindre souci de la libération, que recherchent si ardemment les grands sages; comment chercherait-t-il encore la richesse matérielle?" De même Vrtrasura, s'adressant au Seigneur:
"Si j'abandonne Ton service absolu, ô Seigneur, peut-être atteindrai-je Dhruvaloka [l'étoile Polaire], ou encore deviendrai-je le souverain de tous les systèmes planétaires de l'univers. Mais tout cela ne m'attire pas. Je ne désire ni pouvoirs yogiques, ni même la libération. Mon seul souhait: pouvoir, ô Seigneur, vivre à Tes côtés pour éternellement Te servir." Siva parle dans le même sens lorsqu'il dit à Sati:
"Celui qu'anime la dévotion à Narayana [Krsna n'éprouve, ô Sati, nulle crainte. Qu'il s'élève jusqu'aux planètes édéniques, qu'il soit affranchi de toute souillure matérielle, ou qu'il se voie imposer des conditions de vie infernales, qu'importe; nulle peur ne l'agite. Parce qu'il a pris refuge aux pieds pareils-au-lotus de Narayana, il voit d'un oeil égal toutes conditions." Et Indra tint à Diti des propos analogues:
"O mère, celui qui laisse là tout désir, pour ne plus s'engager que dans le service de dévotion offert au Seigneur, asure connaître son véritable intérêt. Et parce qu'il sert ainsi son bien, on le dit maître accompli dans l'art de progresser sur la voie de la perfection." Citons encore les paroles de Maharaja Prahlada:
"0 mes amis, fils d'incroyants, rien n'est plus précieux en ce monde que de satisfaire Krsna, le Seigneur Suprême. Car, si vous pouvez plaire au Seigneur, Il répondra sans aucun doute à tous vos désirs, même les plus secrets. A quoi vous sert donc de chercher à vous élever au moyen d'actes intéressés, lorsqu'en tout temps les gunas vous en offrent assurément le fruit? Et à quoi bon même la libération, l'émancipation hors des chaînes de la matière? Chantez seulement sans fin les gloires du Seigneur Suprême, goûtez à jamais le nectar qui émane de Ses pieds pareils-au-lotus, et réalisez ainsi la futilité de toute autre aspiration." De ces dires, il ressort clairement que celui qui prend plaisir à chanter et à écouter le récit sublime des gloires spirituelles et absolues du Seigneur, a déjà dépassé non seulement toute forme de bénédiction matérielle -parmi lesquelles les fruits de l'action intéressée et ceux des divers sacrifices-, mais aussi l'affranchissement des rets de la matière. Lorsque parut Sri Nrsimhadeva, les devas Lui offrirent leurs prières, et telle fut celle d'Indra au Seigneur:
"0 Etre Suprême, les asuras contestaient notre participation aux rites sacrificiels, mais Ton seul Avènement sous cette forme mi-homme mi-lion nous a libérés des plus profondes craintes. En vérité, c'est par Ta seule grâce que nous obtenons notre part du sacrifice, Toi seul es le Bénéficiaire suprême de tout sacrifice, Toi l'Ame Suprême en chaque être et le Possesseur légitime de tout ce qui est. Longtemps notre coeur a tremblé devant le monstre Hiranyakasipu, mais si grande est Ta bonté pour nous que Tu l'as détruit, et chassé notre effroi, que nous pouvons de nouveau remplacer dans nos coeurs par Ton image, ô Seigneur. A celui qui s'engage en Ton service d'amour sublime, les richesses, comme celles que nous ont ravies les asuras, ne sont rien. Pense-t-il même à la libération? En vérité, nous ne sommes pas les bénéficiaires du fruit des sacrifices; notre seul devoir consiste à Te servir, Toi le seul Bénéficiaire de toute chose." Ce qui veut dire que depuis Brahma jusqu'à la minuscule fourmi, nul n'a pour destin de jouir des biens matériels, qui doivent être offerts à Dieu, le Possesseur suprême. Aussi bien est-ce la vraie façon d'en tirer un bien immédiat. Ainsi, selon une comparaison fameuse, les membres travaillent pour l'estomac. Mais celui-ci redistribue la nourriture au corps entier; chaque membre en tire le plein bénéfice. De même, le devoir de chaque être consiste à plaire au Seigneur Suprême, qui infailliblement le comblera pour cet acte. Un autre verset du Srimad-Bhagavatam, prononcé par Gajendra, exprime la même pensée:
"0 Seigneur, si je T'ai demandé quelque grâce matérielle, c'est que jamais je n'ai goûté la félicité spirituelle que procure le service de dévotion offert à Ta Personne. Mais je sais que les purs bhaktas, affranchis de tout désir matériel pour avoir servi les pieds pareils-au-lotus d'âmes magnanimes, baignent sans cesse dans un océan de félicité spirituelle, et trouvent entière satisfaction à glorifier Tes divins traits. En vérité, ils ne prient ni n'aspirent à rien d'autre." Le Seigneur de Vaikuntha S'adresse en ces termes à Durvasa Muni:
"Mes purs dévots trouvent pleine satisfaction à accomplir le service de dévotion, si bien qu'ils ne désirent pas même la libération, sous l'une ou l'autre de ses cinq formes: se fondre en Moi, vivre sur Ma planète, jouir des mêmes opulences que Moi, posséder les mêmes traits corporels que Moi, et vivre en Ma compagnie. Détachés d'aussi précieux bienfaits, combien plus le seront-ils des richesses de ce monde, ou de l'affranchissement des liens de la matière!" Les naga-patnis -les épouses du serpent Kaliya- ont formulé les prières suivantes:
"0 Seigneur, combien merveilleuse est la poussière de Tes pieds pareils-au-lotus. Quiconque a la fortune d'être touché par elle perd toute attirance pour les plaisirs édéniques, pour la domination sur tous les astres de l'Univers, pour les perfections yogiques et même la libération hors des chaînes de l'existence matérielle. En vérité, celui qui adore la poussière de Tes pieds pareils-au-lotus n'éprouve plus le moindre attrait pour aucun autre achèvement." Les Vedas personnifiés, les Srutis, prièrent également en ces termes:
"0 Seigneur, réaliser le savoir spirituel est bien difficile. Mais Ton Avènement parmi nous a pour but de clarifier pour nous les complexités de ce savoir. Aussi, Tes dévots, qui abandonnèrent le confort du foyer afin de jouir de la compagnie d'acaryas à jamais libérés, s'absorbent maintenant tout entiers dans le service de dévotion; ils n'ont plus le souci d'atteindre à quelque prétendue libération." Dans ce verset, on entend par savoir spirituel le fait de comprendre ce que sont respectivement l'âme et l'Ame Suprême. Toutes deux sont appelées brahman, car elles sont qualitativement de la même nature. Or, rien n'est plus difficile que la science du brahman. Nombreux sont les philosophes qui cherchent à saisir l'âme, mais tous demeurent impuissants à réaliser quelque progrès tangible dans cette voie. Selon la Bhagavad-gita, quelques êtres seulement, parmi des millions et des millions d'hommes, tenteront de comprendre ce qu'est le savoir spirituel, et d'entre eux, un seul peut-être atteindra à la connaissance de Dieu, la Personne Suprême. Ce savoir reste donc des plus rares, mais le Seigneur Suprême, afin de le rendre plus accessible, choisit d'apparaître en Personne dans Sa Forme originelle de Sri Krsna et d'instruire directement un de Ses compagnons, tel Arjuna, pour permettre à la masse des hommes d'en tirer profit. Tel est le sens du verset cité, qui explique également qu'atteindre la libération signifie renoncer à toute forme de confort matériel. Alors que l'impersonnaliste se contente de tenir à l'écart les contingences matérielles, le bhakta, qui a plus vite fait encore de rejeter l'existence matérielle, jouit en outre du bonheur spirituel et absolu que procurent l'écoute et le chant des Actes fabuleux de Sri Krsna. Krsna dit dans le Srimad-Bhagavatam:
"0 Uddhava, les bhaktas qui ont entièrement pris refuge en Mon service de dévotion s'y établissent avec tant de fermeté qu'ils perdent tout autre désir. Ils refusent même les quatre formes d'excellence spirituelle, que dire alors des choses matérielles!" Sri Krsna dit encore à Uddhava:
"Celui qui pense et agit en pleine conscience de Ma Personne n'aspire nullement à atteindre la position d'un Brahma, ou d'un Indra; pas plus qu'à devenir maître de toutes les planètes, ou des huit siddhis [pouvoirs surnaturels]. Il ne désire pas même la libération." Et Siva dit à son épouse:
"0 Devi, le sage brahmana Markandeya a developpé une foi et une dévotion inflexibles envers Dieu, la Personne Suprême; aussi ne recherche-t-il aucune bénédiction, pas même celle de se voir libéré de l'Univers matériel . Dans le Padma Purana, qui mentionne les divers rites observés au cours du mois de Karttika (octobre-novembre), on trouve exposé le principe selon lequel en ce mois, à Vrndavana, Sri Krsna doit être adoré chaque jour dans Sa Forme de Damodara. Cette Forme rappelle le Divertissement d'enfance de Krsna où Sa Mère, Yasoda, Le lia avec une corde. Le mot dama signifie "cordes", et udara "l'abdomen". Yasoda, troublée par l'espiègle Krsna, L'immobilisa d'une corde passée autour de Son abdomen; et c'est ainsi qu'Il fut nommé Damodara. Voici les prières que l'on offre à Damodara pendant le mois de Kàrttika:
"0 Seigneur, Tu es le Maître de tous, la Source de toute bénédiction." Remarquons tout d'abord à ce propos qu'il existe de nombreux devas, tel Brahma et Siva, et qu'eux aussi confèrent diverses bénédictions à qui les adore. Ravana, par exemple, reçut nombre de bénédictions de Siva, et Hiranyakasipu de Brahma. Mais Siva et Brahma reçoivent eux-mêmes leurs bénédictions de Sri Krsna; et c'est la raison pour laquelle on dit du Seigneur qu'Il est le Bienfaiteur ultime. Ainsi peut-Il combler tous les désirs de Son dévot. La prière se poursuit ainsi:
"Je ne désire nullement de Toi que Tu m'accordes la libération, ou tout autre bienfait matériel, dont elle est la forme ultime. Mais puisses-Tu m'accorder la grâce de toujours diriger mes pensées vers Ta Forme de Damodara, telle que je la contemple maintenant. Si belle et fascinante, Ta Forme, ô Seigneur, que je ne souhaite rien d'autre que de la contempler sans fin." Et plus loin:
"0 Damodara, ô Seigneur, un jour que Tu Te livrais à des jeux espiègles dans la demeure de Nanda Maharaja, Tu brisas le pot qui contenait le yaourt, et Mère Yasoda pour Te punir décida de T'attacher à un lourd mortier, C'est alors que Tu libéras Nalakuvara et Manigriva, les deux fils de Kuvera, qui avaient revêtu la forme d'arbres arjunas, dans la cour du roi Nanda. Puisses-Tu, dans le cours de Tes Divertissements tout de miséricorde, me délivrer pareillement." Les deux personnes qu'évoque ce verset étaient les deux fils de Kuvera, le trésorier des devas; infatués des opulences de leur père, ils se baignent un jour, dans un jardin édénique, en compagnie de nymphes merveilleuses et sans voiles. Comme ils sont plongés dans ces délices, voilà que vient à passer le grand sage Narada, lequel s'afflige de leur bassesse. Les jeunes femmes, à la vue du saint, couvrent aussitôt leur corps, mais les deux devas, fils de Kuvera, trop ivres, manquent à cette décence. Les voyant à ce point dégradés, Narada les accable de sa colère, et les maudit en ces termes: "Puisque vous êtes dépourvus de toute raison, fils de Kuvera, devenez des arbres." A ces mots, les deux jeunes hommes rctrouvèrent leurs sens et implorèrent aussitôt le sage de leur accorder son pardon. "Soit, dit-il. Vous devrez malgré tout revêtir la forme d'arbres, d'arjunas, mais vous pousserez dans la cour de Nanda Maharaja, où, le moment venu, Krsna en Personne apparaîtra tel le fils adoptif du roi, et vous libérera de votre condition." La malédiction qu'infligea Narada aux fils de Kuvera fut donc plutôt une bénédiction, puisqu'il leur annonça indirectement la grâce de Sri Krsna. Après quoi, les deux frères furent changés en deux arbres arjunas dans la cour de Nanda Maharaja, où ils se tinrent jusqu'à ce que Damodara, le Seigneur, fit que s'accomplisse la prophétie de Narada: progressant vers les deux arbres, Il franchit aisément l'intervalle qui les sépare, mais le grand mortier qu'Il traîne après Lui se bloque horizontalement entre les troncs. Sri Krsna tire alors avec force sur la corde qui L'attache au mortier. Les deux arbres s'abattent sur le sol de toute leur masse, dans un fracas immense. Et des deux arbres abattus sortent Nalakuvara et Manigriva, dès lors devenus de grands dévots du Seigneur. On lit dans le Hayasirsa-pancaratra:
"0 Seigneur, ô Personne Suprême, je ne désire obtenir nulle bénédiction en retour de mes pratiques religieuses, non plus que je n'ai d'attrait pour l'acquisition de richesses, le plaisir des sens ou la libération. Je prie seulement de pouvoir servir sans fin Tes pieds pareils-au-lotus. Aie la bonté de m'accorder cette bénédiction." Le même Ecrit nous apprend encore que bien que Nrsimhadeva ait offert de lui conférer toute bénédiction, Prahlada Maharaja refusa du Seigneur tout bienfait matériel, mais Lui demanda humblement de pouvoir à jamais demeurer Son dévot, et rien de plus. Prahlada Maharaja cite alors en exemple Hanuman, l'éternel serviteur de Sri Ramacandra, qui jamais n'a demandé au Seigneur quelque faveur d'ordre matériel, et demeura toujours attaché à Son service. Tel est le trait marquant d'Hanuman, pour lequel tous les bhaktas, et Prahlada Maharaja lui-même, le vénèrent encore. Une prière d'Hanuman est restée fameuse:
"Si tel est Ton désir, ô Seigneur, Tu peux m'accorder le salut, et m'arracher à l'existence matérielle, ou m'accorder le privilège de me fondre en Ton existence, mais sache que je n'ai de désir pour aucun de ces bienfaits. Je ne désire rien qui puisse délier le lien de servitude qui m'attache à Ta Personne, et cela, même après la libération." On trouve un passage analogue dans le Narada-panicaratra: "0 Seigneur, je n'aspire à aucune des perfections liées à l'exécution des rites religieux, à la poursuite des richesses, au plaisir des sens ou à la libération. Je Te prie seulement de m'accorder cette faveur, de pouvoir demeurer sous Tes pieds pareils-au-lotus. Je ne désire la libération sous aucune de ses formes, qu'il s'agisse de vivre sur Ta planète (salokya) ou de jouir des mêmes traits corporels que Ta Personne (sarupya). Que je sois seulement à jamais engagé dans Ton service d'amour." Le Srimad-Bhagavatam nous rapporte que Maharaja Pariksit posa à Sukadeva Gosvâmi la question suivante:
"O brahmana, je sais que le démoniaque Vrtrasura s'adonnait sans fin au péché, que Passion et Ignorance le dominaient complètement. Comment se fait-il donc qu'il ait pu atteindre à une si haute perfection dévotionnelle au service de Narayana? J'ai entendu que même les êtres magnanimes, auteurs de rudes austérités, âmes à jamais libérées et au savoir parfait, devaient lutter durement pour devenir dévots du Seigneur. Si rares sont de tels hommes, et le plus souvent cachés à nos yeux, que de savoir Vrtràaura devenu un si grand bhakta ne laisse pas de m'étonner!" Le point saillant de ce verset est que nombreux peut-être sont ceux qui, libérés, ont pu se fondre dans le Brahman impersonnel, mais que très rare est le dévot de Narayana, le Seigneur Suprême. Parmi des millions d'hommes ayant atteint la libération, un seul peut-être aura la fortune de devenir un bhakta. Dans le Srimad-Bhagavatam, lors du départ de Krsna pour Dvaraka, la reine Kunti offre au Seigneur ces prières:
"Cher Krsna, si grande est Ta splendeur que Tu restes inaccessible aux plus grands érudits et aux paramahamsas, les âmes pleinement réalisées. Si de tels sages, affranchis des contingences de l'existence conditionnée, demeurent incapables de Te connaître, comment nous, simples femmes, pouvons-nous réaliser Tes gloires? Comment Te connaître? Retenons de ce verset que le Seigneur demeure inconnu même des grandes âmes libérées, mais qu'Il Se révèle toutefois à Ses dévots, et à eux seuls: ainsi la reine Kunti, que caractérise sa grande humilité. Bien que simple femme, et tenue en tant que telle comme d'intelligence moindre, elle put réaliser les gloires de Krsna. Un autre verset du Srimad-Bhagavatam doit retenir notre attention. Il s'agit du verset dit atmarama, qui explique que même l'être parfaitement affranchi de toute souillure matérielle se sent attiré par les Attributs spirituels et absolus de Krsna. L'âme libérée n'éprouve plus le moindre désir de jouissance matérielle. Mais il lui reste un désir, irrésistible, celui d'écouter et de comprendre les Divertissements du Seigneur. Il est ainsi permis de conclure que les Gloires et les Divertissements du Seigneur n'ont rien de matériel. Sinon, comment serait-il possible que des êtres libérés, des atmaramas, trouvant en eux-mêmes pleine satisfaction, se sentent attirés par Ses Divertissements ? Voilà ce qu'il nous faut comprendre ici. Le bhakta n'est donc à la recherche d'aucune forme de libération. Comme on l'a vu plus haut, il existe cinq formes de libération: celle qui consiste à ne plus faire qu'Un avec le Seigneur, celle qui donne de vivre sur la même planète que Lui, celle qui donne les mêmes traits corporels que Lui, celle qui donne de jouir des mêmes opulences que Lui, et celle qui donne de vivre en Sa compagnie. De ces cinq, le bhakta n'accepte jamais celle connue sous le nom de sayujya, celle qui consiste à se fondre en le Seigneur. Les quatre autres, bien que le bhakta n'en désire aucune, ne s'opposent en rien à l'idéal dévotionnel. Car, les êtres libérés qui ont atteint ces quatre formes de libération, et résident pour cela sur les planètes Vaikunthas, peuvent aussi développer leur amour pour Krsna et atteindre Son Royaume de Goloka Vrndavana, ou Krsnaloka, dans le monde spirituel. Ce qui revient à dire qu'il se peut que des êtres libérés aient encore à connaître diverses formes d'existences. Peut-être au début auront-ils désiré jouir des mêmes opulences que Krsna, mais lorsque s'achève leur plein développement, l'amour inné qu'ils ont pour Krsna, celui qu'expriment si bien les habitants de Vrndavana, reprend en leur coeur la première place. Ainsi le bhakta n'accepte-t-il jamais la forme de libération qui consiste à ne plus faire qu'Un avec le Suprême, bien qu'il puisse tenir parfois pour favorables les quatre autres. Parmi les diverses catégories de bhaktas, on tient pour supérieur celui qu'attire la Forme originelle du Seigneur, celle de Sri Krma à Vrndavana. Jamais il n'éprouve d'attirance pour l'opulence de Vaikuntha, ni même pour celle de Dvàraka, la cité royale où règne Krsna. La conclusion de Srila Rupa Gosvami est que le bhakta qu'attirent les Divertissements du Seigneur à Gokula, Vrndàvana, est certes le plus élevé. Mais le bhakta qui s'attache à une Forme particulière du Seigneur n'éprouve plus le désir d'orienter sa dévotion vers aucune autre de Ses Formes. Ainsi d'Hanuman, le dévot de Ramacandra: bien qu'il ait su que nulle différence ne sépare Ramacandra de Narayana, sa dévotion à Ramacandra resta exclusive. C'est là le fait de l'attrait particulier que ressent en lui le bhakta pour le Seigneur. Cependant, des innombrables formes du Seigneur, celle de Krsna demeure la première. De même, bien que l'on tienne pour égaux tous les dévots attachés à Ses diverses Formes, ceux qui vouent leur adoration à Krsna sont dits les plus grands.
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