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SRIMAD-BHAGAVATAM
CHANT 2 CHAPITRE 9 Réponses à la lumière de
l'enseignement du Seigneur.
sri-bhagavan uvaca
jnanam parama-guhyam me yad vijnana-samanvitam sarahasyam tad-angam ca grhana gaditam maya
Le savoir que les Ecritures révèlent sur Ma Personne est des plus secrets, et il demande à être réalisé par la pratique simultanée du service de dévotion. Prête-Moi une oreille attentive, alors que Je te révèle tout ce qu'il est nécessaire de connaître pour l'accomplissement de cette tâche.
Brahma est le plus élevé d'entre tous les bhaktas de l'univers, et c'est pourquoi le Seigneur répondit à ses quatre principales questions par quatre assertions fondamentales, qui correspondent aux quatre versets du Bhagavatam originel. Voici quelles furent les questions de Brahma: (1) Quelles sont les Formes du Seigneur, autant dans la matière que dans la Transcendance? (2) Comment agissent les diverses énergies du Seigneur? (3) Comment le Seigneur manipule-t-Il Ses différentes énergies? (4) Comment Brahma sera-t-il instruit sur la façon d'accomplir le devoir qui lui échoit? Dans le présent verset qui sert de prélude à Ses réponses, le Seigneur dit à Brahma que la connaissance touchant à Sa Personne s'avère des plus profondes, car Il est la Vérité Suprême et Absolue -ce qu'affirment les Ecritures révélées. En effet, nul ne peut comprendre Dieu à moins d'avoir atteint la réalisation spirituelle, par l'effet de Sa miséricorde. Le Seigneur ajoute que Brahma doit recevoir les réponses telles qu'Il les lui donne. Cela signifie que la connaissance de l'Etre Suprême et Absolu devient accessible si Lui-même nous la révèle. Les élucubrations intellectuelles des plus grands penseurs de ce monde ne nous permettront jamais de saisir la Vérité Absolue. Les esprits spéculatifs pourront accéder au niveau de la réalisation du brahman impersonnel, mais il reste que la connaissance parfaite de la Transcendance va au-delà de celle du brahman impersonnel et constitue donc le plus secret d'entre les savoirs. Parmi de nombreuses âmes libérées, une seule, peut-être, sera apte à connaître Dieu, la Personne Suprême. Le Seigneur affirme d'ailleurs Lui-même dans la Bhagavad-gita que parmi des centaines de milliers d'hommes, un seul, peut-être, recherchera la perfection de l'existence, et que, parmi d'innombrables âmes libérées, une peut-être Le connaîtra tel qu'Il est. Par conséquent, seul le service de dévotion, -indiqué par le mot rahasyam- permet de connaître Dieu, la Personne Suprême. Si Krsna instruisit Arjuna dans la science de la Bhagavad-gita, c'est qu'Il avait en lui un bhakta et un ami. A moins de remplir ces conditions, nul ne peut pénétrer le mystère de la Bhagavad-gita. On ne pourra donc comprendre Dieu, la Personne Suprême, que si l'on devient Son dévot, pour Le servir avec amour, car il s'agit ici d'un mystère, et ce mystère, c'est l'amour de Dieu. Là réside, en effet, la condition essentielle pour connaître ce qui touche à l'Absolue Personne Divine, et pour atteindre ce niveau de l'amour spirituel et absolu, il faut observer les principes régulateurs du service de dévotion offert au Seigneur. Cette voie, qui porte le nom de vidhi-bhakti, s'ouvre au néophyte et lui permet d'observer les principes régulateurs alors même que ses sens sont encore conditionnés. Essentiellement, il s'agira ici d'écouter et de chanter les gloires du Seigneur, ce qui ne se pratique qu'en la compagnie des bhaktas. Sri Caitanya a donc préconisé cinq principes fondamentaux pour atteindre la perfection du service de dévotion offert au Seigneur: (1) vivre en compagnie de bhaktas (ce qui favorise l'écoute); (2) chanter les gloires du Seigneur; (3) écouter le Srimad-Bhagavatam en le recevant des lèvres d'un pur dévot du Seigneur; (4) habiter un lieu saint, qui fut béni par la présence du Seigneur; (5) adorer la murti avec dévotion. Tous ces principes relèvent directement du service de dévotion. Ainsi, à la requête de Brahma, Dieu, la Personne Suprême, va maintenant lui expliquer tout ce qui touche à ses quatre questions et à toutes celles qui en découlent.
yavan aham yatha-bhavo
yad-rupa-guna-karmakah tathaiva tattva-vijnanam astu te mad-anugrahat
Le secret pour pouvoir pénétrer la connaissance complexe qui s'attache à la Vérité Absolue, la Personne Divine, consiste à recevoir la miséricorde sans cause du Seigneur. Même dans le monde matériel, un père de famille ne dévoilera ses secrets qu'à celui de ses fils qu'il jugera le plus digne, et un personnage haut placé dans la société ne pourra être approché que par la grâce de son bon vouloir. Pareillement, celui qui désire connaître le Seigneur doit d'abord obtenir Sa faveur et Lui être cher. Le Seigneur est infini, nul ne peut Le connaître parfaitement, mais celui qui L'approche à travers un service d'amour absolu peut se qualifier pour Le connaître. Nous voyons ici que le Seigneur Se montre satisfait de Brahmaji et qu'Il le bénit de Sa grâce immotivée pour qu'il puisse avoir une révélation directe de Sa présence par cette seule miséricorde. Les Vedas affirment également que l'on ne peut connaître Dieu, Personne Suprême et Vérité Absolue, par la seule force d'un savoir profane ou de vaines gymnastiques intellectuelles. Seul y parvient celui qui nourrit une foi indéfectible en le maître spirituel authentique ainsi qu'en le Seigneur. Celui qu'anime une telle foi, serait-il ignare d'un point de vue matériel, parvient tout naturellement à connaître le Seigneur, par Sa miséricorde. Krsna Lui-même déclare dans la Bhagavad-gita qu'Il Se réserve le droit de ne pas Se révéler à tous et que, de par Sa yoga-maya, Il demeure voilé pour les incroyants. Mais pour celui qui a foi en Lui, Il Se révèle à travers Sa Forme, Ses Attributs et Ses Divertissements. En effet, le Seigneur n'est pas sans Forme, contrairement à ce que pensent à tort les impersonnalistes, mais Sa Forme diffère de celles que nous connaissons. Pour Son pur dévot, le Seigneur va même jusqu'à révéler les dimensions de cette Forme, ce qu'indique le mot yavan, comme l'explique Srila Jiva Gosvami, le plus grand érudit du Srimad-Bhagavatam. Ainsi, le Seigneur révèle-t-Il la nature spirituelle et absolue de Son existence. Les raisonneurs profanes imposeront leurs conceptions matérielles à la Forme du Seigneur, et d'autres, sans grande connaissance, diront le Seigneur sans forme, en se fondant sur l'assertion des Ecritures révélées selon laquelle le Seigneur n'a pas de forme matérielle. Leur maigre savoir ne leur permet pas de distinguer une forme matérielle d'une forme purement spirituelle. Pour eux, ne pas avoir de forme matérielle revient à ne pas avoit de forme du tout. Mais cette conclusion relève également d'une spéculation intellectuelle profane puisque le concept du sans-forme n'est que l'inverse de celui de la forme; or la négation d'un concept matériel n'établit d'aucune manière une réalité spirituelle. La Brahma-samhita enseigne que le Seigneur possède une Forme purement spirituelle et qu'Il peut utiliser chacun de Ses Sens à n'importe quelle fin. Par exemple, Il peut manger de Ses yeux et voir avec Sa jambe, ce dont est incapable une forme matérielle. Voilà ce qui distingue le corps spirituel, dit sac-cid-ananda, du corps matériel. Il s'agit d'une autre sorte de corps qui n'est pas sans forme, mais que nos sens présentement conditionnés par la matière ne nous permettent pas de concevoir. Dire le Seigneur sans forme, c'est donc dire qu'Il ne subit pas le conditionnement d'une forme matérielle, ou encore qu'Il possède un Corps spirituel, ce que les profanes ne peuvent absolument pas concevoir à travers leur quête spéculative. Pour Son dévot, le Seigneur révèle la variété infinie de Ses Formes spirituelles, toutes identiques, mais chacune possédant des traits qui lui sont propres. Certaines de ces Formes ont un teint sombre, d'autres, une carnation blanche, d'autres encore, des nuances rouges, ou jaunes. Certaines sont dotées de quatre bras et d'autres de deux, l'une rappellera un poisson et l'autre un lion. De par Sa miséricorde, le Seigneur révèle à Ses dévots ces différents Corps spirituels, tous d'une même nature absolue. Aussi, les mauvais arguments des impersonnalistes qui voudraient que la Vérité suprême soit dénuée de forme n'ont-ils aucun intérêt pour un bhakta même néophyte dans la pratique du service de dévotion. L'affection que le Seigneur porte à Ses purs dévots représente l'une de Ses innombrables qualités spirituelles que l'histoire nous a permis d'apprécier. Si le Seigneur apparaît ici-bas, c'est pour protéger Ses dévots et annihiler les mécréants. Ses Actes, en relation avec Ses dévots, emplissent les pages du Srimad-Bhagavatam, mais les profanes ignorent tout de ces Divertissements sublimes. Le Seigneur souleva la colline Govardhana alors qu'Il n'avait que sept ans et protégea Ses purs dévots de la colère d'Indra, lequel voulait noyer Vrndavana sous une pluie torrentielle. Certes, les hommes de peu de foi ne pourront peut-être pas croire à l'accomplissement d'un tel exploit, mais les dévots du Seigneur, eux, y voient un fait historique. C'est que les bhaktas reconnaissent la toute-puissance du Seigneur, tandis que les autres, privés de foi, bien qu'ils prétendent eux aussi admettre la toute-puissance de Dieu, ne peuvent y croire réellement. Ces hommes au pauvre fonds de connaissance ignorent que Sri Krsna est éternellement le Seigneur et que nul ne peut devenir Dieu même après des millions d'années de méditation ou des milliards d'années perdues en de vaines élucubrations intellectuelles. L'interprétation impersonnelle des raisonneurs profanes se voit complètement réfutée par ce verset, où il est clairement révélé que le Seigneur Suprême possède Attributs, Forme, Divertissements, et toutes les autres caractéristiques qui font le propre d'une personne. Pour le bhakta, toutes ces descriptions de la nature spirituelle et absolue de Dieu, la Personne Suprême, correspondent à des réalisations authentiques et tangibles, que le Seigneur, de par Sa miséricorde sans cause, révèle à Son pur dévot, et à nul autre.
aham evasam evagre
nanyad yat sad-asat param pascad aham yad etac ca yo vasisyeta so smy aham
Il est important ici de noter que Dieu, la Personne Suprême, en S'adressant à Brahma, met l'accent sur Sa propre Personne, soulignant que c'est Lui, le Seigneur Suprême, qui existait avant la création, Lui seul qui la soutient, et Lui seul encore qui demeure après son anéantissement. Le Seigneur est également le créateur de Brahma. Selon les impersonnalistes, Brahma participe lui aussi de ce "Je", de la Vérité Absolue, puisqu'il en est une émanation. Ainsi ne ferait-il qu'Un avec le Seigneur, le principe même du "Je"; et comme l'explique ce verset, rien d'autre n'existe que ce principe unique. C'est donc dans ce sens que les impersonnalistes font valoir la théorie moniste. Si même l'on accepte la théorie des impersonnalistes, il faut néanmoins admettre que le Seigneur est le "Je" créateur alors que Brahma est le "Je" créé. Il existe donc bien une différence entre les deux "Je", soit le "Je" suprême et le "Je" subordonné. La réalité de ces deux "Je" reste donc toujours valable, même en acceptant la proposition des impersonnalistes. Toutefois, il faut bien savoir que les Ecritures védiques (Kathopanisad) reconnaissent l'unité de ces deux "Je" au niveau qualitatif seulement:
Selon un autre aspect de ce verset, nul ne peut nier la Personnalité du Seigneur ni celle de Brahma. En dernière analyse, le Suprême autant que les subordonnés sont bien des personnes. Cette conclusion réfute celle que fait valoir l'école impersonnaliste qui, par manque d'intelligence, avance que, finalement, tout est impersonnel. Ce verset fait ressortir que le "Je" suprême s'identifie à la Vérité Absolue et qu'il est une personne. Le "Je" subordonné, Brahma, est lui aussi une personne, mais non l'Absolu. En psychologie spirituelle, il sera peut-être commode, dans le cadre de la réalisation de soi, de s'identifier au principe même de la Vérité Absolue; mais comme le souligne clairement ce verset que les impersonnalistes interprètent de travers, il existe toujours une différence qui sépare le Suprême du subordonné. Brahma voit directement devant lui son Seigneur et maître, tel qu'Il existe éternellement en Sa Forme spirituelle et ce, même après l'anéantissement de la création matérielle. Cette Forme du Seigneur que Brahma contempla, existait avant que celui-ci ne fût créé; or, la création matérielle, avec tous les agents et tous les éléments qui lui sont propres, constitue également une manifestation du Seigneur, et lorsque celle-ci prend fin, c'est encore Dieu, la Personne Suprême, qui demeure. Par conséquent, la Forme du Seigneur existe durant chacune des phases de la création, du maintien et de l'anéantissement, comme le confirme cette allégation des hymnes védiques: ''vasudevo va idam agra asin na brahma na ca sankara eko narayana asin na brahma nesana..." Avant la création, nul être n'existait hors Vasudeva; il n'y avait ni Brahma, ni Sankara. Seul était Narayana et sans nul autre, sans même Brahma, ou Isana. Dans son commentaire sur la Bhagavad-gita, Sripada Sankaracarya atteste également que Narayana, Dieu, la Personne Suprême, transcende la création, mais que la création tout entière s'avère être le produit de l'avyakta. Par conséquent, il existe bien toujours une différence entre le créateur et le créé, bien que tous deux soient identiques sur le plan qualitatif. D'autre part, ce verset met en évidence le fait que la Vérité suprême est Bhagavan, la Divine Personne. L'existence de Dieu et de Son royaume a déjà fait l'objet d'explications. Le monde spirituel n'a rien d'un vide, comme le conçoivent à tort les impersonnalistes. Les planètes Vaikunthas débordent d'une variété toute spirituelle, leurs habitants sont dotés de quatre bras et vivent dans une grande opulence; on y trouve même des aéronefs et d'autres commodités convenant à des personnes de haute condition. Le Seigneur Suprême existe donc avant la création, et Il vit dans les Vaikunthalokas au sein d'une variété spirituelle et absolue. Les Vaikunthalokas, que la Bhagavad-gita qualifie également de sanatana, ne sont jamais anéanties, même lorsqu'est détruit le cosmos manifesté. En effet, ces planètes spirituelles, d'une tout autre nature, ne sont pas sujettes aux lois matérielles de la création, du maintien ou de l'anéantissement. L'existence même de la Divine Personne implique celle des Vaikunthalokas, tout comme l'existence d'un roi implique celle d'un royaume. Le Srimad-Bhagavatam ainsi que d'autres Ecritures révélées font état de l'existence de Dieu, la Personne Suprême. Dans le Srimad-Bhagavatam (2.8.10), on trouve, par exemple, cette question de Maharaja Pariksit:
Les impersonnalistes avancent qu'aucune activité ne se déroule au niveau du Suprême, mais cet échange entre Brahma et la Personne Divine révèle au contraire que le Seigneur Se prête également à l'action, tout comme Il possède une Forme et des Attributs. A vrai dire, il faut voir l'Action du Seigneur Lui-même en chacune des activités de Brahma et des autres devas durant le maintien de la création. Un roi ou un chef d'Etat peut très bien ne jamais être vu dans les bureaux des ministres, car il jouit des privilèges que lui confère Sa haute position, mais il reste que tout se déroule sous Sa direction. Dieu, la Personne Suprême, ne saurait être sans forme. Peut-être, en ce monde matériel, Sa Forme personnelle demeure-t-elle voilée pour les êtres de moindre intelligence, ce pourquoi on Le dira parfois sans forme; mais en fait, Il existe à jamais dans Sa Forme éternelle sur les planètes Vaikunthas ainsi que sur d'autres planètes dans les univers matériels où Il Se manifeste en différents avataras. Prenons l'exemple du soleil, qui illustre très bien cette vérité: bien qu'on ne puisse le voir la nuit lorsque tout est obscur, il n'en brille pas moins ailleurs en un autre point du globe. Le fait que l'on ne puisse voir le soleil pendant la nuit ne signifie pas que le soleil est dépourvu de forme. On trouve dans la Brhad-aranyaka Upanisad (1.4.1) l'hymne suivant: atmaivedam agra asit purusa-vidhah. Ce mantra mentionne l'existence de Dieu, la Personne Suprême (Krsna), et ce, avant même que ne paraisse la manifestation du purusa. Dans la Bhagavad-gita (XV.18), Sri Krsna est qualifié de Purusottama car Il est le purusa suprême, qui transcende même le purusa-aksara et le purusa-ksara. Au tout début de la création, l'aksara-purusa ou Maha-Visnu, jette Son regard sur prakrti, la nature matérielle, mais le Purusottama, Lui, existait même avant cela. Ainsi la Brhad-aranyaka Upanisad confirme-t-elle l'assertion de la Bhagavad-gita: Sri Krsna est la Personne Suprême (Purusottama). Certains Vedas, par ailleurs, mentionnent qu'au commencement, seul était le brahman impersonnel. Toutefois, selon ce verset, si le brahman impersonnel que forme l'éclatante radiance du Corps du Seigneur Suprême peut être qualifié de cause immédiate, il reste que la Cause de toutes les causes, ou cause ultime, s'identifie à Dieu, la Personne Suprême. L'aspect impersonnel du Seigneur est propre au monde matériel car les yeux ou les sens matériels ne permettent pas de voir ou de concevoir le Seigneur Suprême. Pour y parvenir, il faudra d'abord spiritualiser les sens. Toutefois, le Seigneur, qui manifeste éternellement Ses Actes personnels, demeure à jamais visible pour les habitants de Vaikunthaloka, qui Le contemplent de leurs propres yeux. Son aspect impersonnel correspond donc à un concept matériel, tout comme on dira d'un chef d'Etat qu'il est impersonnel dans les cabinets ministériels, bien qu'il ne le soit pas dans son palais présidentiel. Pareillement, le Seigneur en Sa demeure n'est pas impersonnel, et celle-ci reste à jamais nirasta-kuhakam, ce qu'établit le premier verset du Bhagavatam. Les Ecritures révélées admettent donc simultanément les aspects impersonnel et personnel du Seigneur. Dans la Bhagavad-gita, le verset brahmano hi pratisthaham (B.g.,XIV.27) met spécifiquement l'accent sur cette Personnalité du Divin. Aussi la partie la plus secrète du savoir spirituel correspond-elle sans conteste à la réalisation de l'Absolue Personne Divine, et non à celle du brahman, Son aspect impersonnel. Il faut donc se fixer d'atteindre comme but ultime de la réalisation spirituelle non pas l'aspect impersonnel de la Vérité Absolue, mais bien Son aspect personnel. L'exemple de l'omniprésence de l'espace, qui se trouve aussi bien à l'intérieur d'un récipient qu'à l'extérieur, peut aider celui qui aborde cette étude à réaliser la nature omniprésente de la conscience cosmique de la Vérité Absolue. Toutefois, cela ne signifie pas que la partie distincte, le fragment du Seigneur, puisse prétendre devenir le Suprême. Il faudrait plutôt voir là une indication de ce que l'âme conditionnée tombe victime du dernier piège de l'énergie illusoire. Amener l'être conditionné à prétendre ne plus faire qu'Un avec la conscience cosmique du Seigneur, voilà bien le dernier stratagème dont use l'énergie illusoire, daivi maya, pour le faire choir. Même dans la création matérielle, où apparaît l'existence impersonnelle du Seigneur, il faut aspirer à en obtenir une réalisation personnelle; voilà ce qu'indique la suivante assertion: pascad aham yad etac ca yo vasisyeta so smy aham. Brahmaji, lorsqu'il instruisit Narada (S.B.,2.7.50), reconnut lui aussi cette même vérité:
rte rtham yat pratiyeta
na pratiyeta catmani tad vidyad atmano mayam yathabhaso yatha tamah
Il a déjà été montré au verset précédent que durant toutes les phases de la manifestation cosmique -son apparition, son maintien, sa croissance, les inteactions de ses diverses énergies, son déclin et sa disparition-, tout repose sur l'existence de Dieu, la Personne Suprême. De ce fait, lorsqu'il y a oubli de cette relation fondamentale de toute chose avec le Seigneur et que l'on considère comme réel ce qui n'a pas de lien avec Lui, un tel concept est tenu pour issu de l'énergie illusoire du Seigneur. Parce que rien ne peut exister hors de Lui, il faut admettre que l'énergie illusoire représente bel et bien une énergie du Seigneur. On désigne par yoga-maya, ou énergie d'union, le juste concept par lequel on voit toute chose en relation avec le Seigneur, quand Sa daivi maya, ou maha-maya, se caractérise, elle, par le fait de considérer une chose indépendamment de sa relation avec le Seigneur. Or, parce que rien ne peut exister indépendamment ou séparé de Lui, ces deux mayas sont forcément liées à Sa Personne. Par suite, le concept erroné qui consiste à dissocier du Seigneur ce qui n'existe qu'en relation avec Sa Personne n'est pas faux, mais illusoire. On qualifie d'illusion le fait de prendre une chose pour une autre. Par exemple, confondre une corde et un serpent relève certes de l'illusion, mais la corde n'en est pas fausse pour autant. La personne sujette à l'illusion a bel et bien une corde devant elle, mais la vision qu'elle en a est illusoire. Par suite, le concept erroné qui fait voir la manifestation matérielle séparée de l'énergie du Seigneur relève de l'illusion, mais cette manifestation matérielle n'est pas fausse. Ce concept illusoire correspond à un reflet de la réalité apparaissant dans les ténèbres de l'ignorance. Ainsi qualifiera-t-on de maya tout ce qui semble ne pas être "produit de par Mon énergie". Croire que l'être distinct ou le Seigneur n'ont pas de forme, voilà également qui relève de l'illusion. Dans la Bhagavad-gita (II.12), le Seigneur, d'entre les deux armées, déclare qu'Arjuna et tous les combattants assemblés sur le champ de bataille, ainsi que Lui-même, existaient dans le passé, qu'ils existent dans le présent et que dans le futur également, ils seront toujours des individus distincts les uns des autres, même lorsque sera anéanti le corps et qu'ils seront libérés de l'asservissement à l'existence matérielle. Le Seigneur et les êtres créés demeurent à jamais des personnes distinctes: ils ne sauraient en aucun cas perdre cette nature personnelle. Bien plutôt, seule peut disparaître, par la miséricorde du Seigneur, l'influence de l'énergie illusoire, ce reflet de lumière dans l'obscurité. La lumière du soleil et celle de la lune, qui éclairent le monde matériel, ne sont pas sans autre origine qu'elles-mêmes. En effet, c'est le brahmajyoti qui constitue la véritable source de toute lumière. Celui-ci émane du Corps spirituel et absolu du Seigneur, et se reflète ensuite sous diverses formes de lumière, comme celles du soleil, de la lune, du feu ou de l'électricité. Ainsi, concevoir le soi séparé du Soi Suprême, du Seigneur, relève également de l'illusion, et lorsque l'être distinct en vient à prétendre qu'il est lui-même le Suprême, sachons qu'il s'agit alors de l'illusion ultime, du dernier piège tendu par cette même maya, l'énergie externe du Seigneur. Les premiers aphorismes du Vedanta-sutra affirment, eux, que toute chose émane du Suprême; ainsi, comme l'expliquait le verset précédent, tous les êtres distincts sont nés de l'Etre Suprême, de l'Absolue Personne Divine. Brahma lui-même procède de l'énergie du Seigneur, et de même, toutes les autres créatures de ce monde, issues de Brahma; nul ne connaît d'existence séparée du Seigneur Suprême. L'être distinct ne jouit pas d'une réelle indépendance, mais seulement d'un reflet de l'indépendance propre à l'Etre Suprême. Comme l'établit ce verset, l'âme conditionnée qui prétend à l'indépendance suprême se trouve placée sous l'empire de l'illusion. Cette illusion frappe les êtres dotés d'un pauvre fonds de connaissance, et on voit ainsi le reflet miroitant du soleil, de la lune, du feu et de l'électricité éblouir les prétendus savants, médecins, empiristes, et autres, lesquels vont jusqu'à nier l'existence du Seigneur Suprême, tout en avançant leurs nombreuses théories et spéculations sur la création, le maintien et l'anéantissement de la manifestation matérielle. Le médecin peut bien nier l'existence de l'âme dans le corps de l'être distinct, mais il reste incapable de ramener un cadavre à la vie, bien que tous les mécanismes du corps continuent d'exister après la mort. Les psychologues, eux, font des études poussées sur la physiologie du cerveau, comme si c'était l'agencement du tissu cérébral qui permettait à la pensée de s'exprimer, mais ils restent incapables de faire réapparaître l'activité mentale chez un cadavre. Ainsi les savants étudient-ils la manifestation cosmique ou la constitution du corps sans y voir aucun lien avec le Seigneur Suprême, mais il ne s'agit là que de diverses formes de gymnastiques intellectuelles, qui, finalement, ne correspondent qu'à une illusion pure et simple. Tout ce progrès de la science et des connaissances dans le contexte actuel de cette civilisation matérialiste n'est rien d'autre qu'un effet de l'énergie illusoire qui manifeste son influence en voilant la réalité. L'énergie illusoire exerce donc son influence de deux façons, soit par l'effet de "projection", soit par l'effet de "voile": par l'effet de "projection", elle plonge les êtres vivants dans les ténèbres de l'ignorance, et par l'effet de "voile", elle couvre la vision des hommes au maigre savoir quant à l'existence de la Personne Suprême, Celle-là même qui éclaira Brahma, le plus grand d'entre tous les êtres distincts. Ce verset ne soutient nullement le fait que Brahma soit identique au Seigneur Suprême, et cette assertion absurde venant d'individus de moindre intelligence correspond à une autre manifestation de l'énergie illusoire du Seigneur. Krsna affirme dans la Bhagavad-gita (XVI.18-20) que les êtres démoniaques qui refusent d'admettre Son existence s'enfoncent toujours plus dans les ténèbres de l'ignorance et transmigrent ainsi, vie après vie, sans la moindre connaissance de Dieu, la Personne Suprême. L'être sain d'esprit, toutefois, se voit éclairé grâce à la succession disciplique issue de Brahmaji, lequel fut personnellement instruit par le Seigneur, ou par celle d'Arjuna, qui, lui aussi, fut personnellement instruit par le Seigneur dans la Bhagavad-gita; ainsi acquiesce-t-il à cette assertion du Seigneur:
Bien que l'énergie du Seigneur offre des reflets illusoires variés à la vision des êtres dotés d'un savoir déficient, l'être réfléchi, lui, réalise que par le jeu de Ses différentes énergies, le Seigneur peut agir même s'Il Se trouve très loin, au-delà de notre vision, comme le feu peut répandre à distance chaleur et lumière. Dans l'Ayur-veda, le traité de médecine des sages d'autrefois, la suprématie du Seigneur se trouve irréfutablement confirmée en ces termes:
acetanapi caitanya- Selon le Padma Purana, la manifestation matérielle compte d'innombrables univers qui tous sont plongés dans les ténèbres. Depuis les Brahmas (il existe autant de Brahmas que d'univers) jusqu'aux minuscules fourmis, tous les êtres naissent dans les ténèbres, et pour qu'ils puissent voir le Seigneur directement, il leur faut recevoir de Lui la lumière véritable, tout comme on ne peut voir le soleil que grâce à la lumière qui en émane directement. La nuit, aucune lumière conçue par l'homme, aussi puissante soit-elle, ne nous permettra de voir le soleil: c'est de lui-même qu'apparaît l'astre du jour. Ainsi la lumière manifestée par la miséricorde sans cause du Seigneur permet-elle de réaliser l'action de Ses propres énergies. Les impersonnalistes avancent que nul ne peut voir Dieu, et certes l'homme ne saurait y parvenir par la spéculation, mais celui qui reçoit la lumière de Dieu, celui-là peut Le voir. Ce verset fait précisément mention de cette lumière en utilisant le terme vidyat, qui est une instruction du Seigneur destinée à Brahma. Cette instruction directe est une manifestation de Son énergie interne, et c'est précisément cette même énergie qui donne de voir le Seigneur en personne. Comme Brahma, tous ceux à qui le Seigneur accorde la grâce de voir cette énergie interne, toute de miséricorde, peuvent réaliser Dieu, la Personne Suprême, sans la moindre spéculation intellectuelle.
yatha mahanti bhutani
bhutesuccavacesv anu pravistany apravistani tatha tesu na tesv aham
Les éléments qui composent la création matérielle, soit la terre, l'eau, le feu, l'air et l'éther, se retrouvent dans le corps de toutes manifestations mers, montagnes, êtres aquatiques, végétaux, reptiles, oiseaux, bêtes sauvages, êtres humains, devas, et toute autre créature manifestée en ce monde- et simultanément, ces éléments existent hors de ces manifestations. L'homme, de par son niveau de conscience, se livre à des études physiques et physiologiques de ce qui l'entoure, mais ces sciences, fondamentalement, ne traitent que d'éléments matériels. Le corps d'un être humain, celui d'une montagne, ceux des devas, de Brahma même, tous sont constitués des mêmes éléments -soit de terre, d'eau, de feu, d'air et d'éther-, lesquels existent aussi indépendamment du corps. La création des éléments séparés intervenant d'abord, c'est donc en un deuxième temps qu'ils entrent dans la constitution du corps. Mais dans ces deux phases, ils pénètrent le cosmos et simultanément n'y pénètrent pas. Pareillement, le Seigneur Suprême pénètre toute chose dans le cosmos manifesté, par le jeu de Ses différentes énergies, soit les énergies interne et externe, et simultanément, comme cela fut décrit plus avant, Il Se trouve à l'extérieur de toute chose, dans le divin royaume de Vaikunthaloka; ce que dépeint merveilleusement la Brahma-samhita (5.37) en ces termes:
Cette même Brahma-samhita (5.35) explique également de façon plus précise comment Il manifeste Ses émanations plénières:
Parce que les impersonnalistes peuvent imaginer ou même percevoir cette omniprésence du Brahman Suprême, ils en concluent que Son existence sous une forme personnelle est impossible. Là réside le mystère de la connaissance transcendante de l'Absolue Personne Divine. Ce secret n'est autre que l'amour absolu pour Dieu, et l'être imbu d'un tel amour du Divin peut finalement voir la Personne Suprême en chaque atome et en chaque objet animé ou inanimé. De plus, il peut simultanément voir le Seigneur Souverain en Sa propre demeure, Goloka, où Il partage la joie de Ses Divertissements infinis avec Ses éternels compagnons, qui sont également des manifestations de Sa nature absolue. En cette vision réside le véritable mystère du savoir spirituel, ce que le Seigneur a établi au tout début (sarahasyam tad-angam ca). Ce mystère représente la partie la plus secrète de la connaissance du Suprême, et jamais les adeptes de la pensée spéculative ne réussiront à le percer par la force de leurs acrobaties intellectuelles. Ce secret sera toutefois révélé à qui suit la voie recommandée par Brahmaji dans sa Brahma-samhita (5.38):
Ainsi, bien qu'Il soit en chaque atome, le Seigneur Suprême reste caché aux yeux des intellectuels au coeur aride; mais ce mystère est dévoilé aux purs dévots du Seigneur, dont les yeux sont oints de l'amour pour Dieu. Or, seule la pratique du service d'amour absolu offert au Seigneur donne d'atteindre cet amour pour Dieu. Cette vision des bhaktas, purifiée par la pratique du service dévotionnel, n'a rien d'ordinaire, de profane. En d'autres mots, tout comme les éléments qui composent l'univers existent autant à l'intérieur qu'à l'extérieur de toutes choses, le Nom du Seigneur, Sa Forme, Ses Attributs, Ses Divertissements et Son Entourage, tels que les décrivent les Ecritures révélées ou tels qu'ils apparaissent dans les Vaikunthalokas, bien au-delà de la manifestation cosmique matérielle, sont en quelque sorte télévisés dans le coeur du bhakta. Et cela, l'homme doté d'un pauvre fonds de connaissance ne peut le comprendre, bien que la science matérielle permette de voir à grande distance grâce à la télévision. En vérité, l'être spirituellement évolué est à même de regarder constamment en son coeur cette "télévision" du royaume de Dieu. Tel est le mystère qui s'attache à la connaissance de Dieu, la Personne Suprême. Le Seigneur peut accorder à qui que ce soit d'être libéré des chaînes de l'existence matérielle (mukti), mais Il accorde rarement le privilège de l'amour pour Dieu, ce que Narada confirme par l'aphorisme muktim dadhati karhicit sma na bhakti-yogam. Ce service de dévotion purement spirituel est si merveilleux qu'il occupe constamment la pensée du bhakta sincère qui, ainsi, ne dévie jamais de la voie de l'absolu. L'amour pour Dieu que le bhakta voit grandir en son coeur, répétons-le, se pose comme un grand mystère. Précédemment, Brahmaji avait révélé à Narada que si ses désirs sont toujours assouvis, c'est qu'il s'absorbe constamment dans le service d'amour absolu offert au Seigneur. Pareillement, Brahma, en son coeur, ne nourrit d'autre désir que de Le servir d'un amour transcendant. On qualifie d'infaillible, d'acyuta, la volonté de Dieu, et il en va de même des désirs qu'éprouvent les bhaktas qui Le servent d'un amour purement spirituel. Mais cela, le profane qui ignore le mystère du bhakti-yoga aura beaucoup de mal à le comprendre, tout comme il s'avère très difficile de connaître le pouvoir d'une pierre philosophale. S'il est rare de trouver une telle pierre, cela est également vrai d'un pur dévot du Seigneur, le chercherait-on parmi des millions d'âmes libérées (kotisv api mahamune). D'entre toutes les perfections que la voie de la connaissance permet d'atteindre, celle du yoga lié au service dévotionnel s'affirme la plus haute mais aussi la plus mystique, plus secrète encore que les huit perfections surnaturelles qui résultent des pratiques yogiques. Dans la Bhagavad-gita (XVIII.64), le Seigneur recommande Lui-même cette voie du bhakti-yoga à Arjuna:
Hare Krishna Hare Krishna Krishna Krishna Hare Hare Hare Rama Hare Rama Rama Rama Hare Hare |