SRIMAD-BHAGAVATAM
CHANT 4
CHAPITRE 4

Sati quitte son corps.

VERSET 11

devy uvaca
na yasya loke sty atisayanah priyas
tathapriyo deha-bhrtam priyatmanah
tasmin samastatmani mukta-vairake
rte bhavantam katamah pratipayet

TRADUCTION

Ainsi parla Sati, la sainte déesse:
Siva est le plus aimé de tous les êtres vivants. Il ne connaît aucun rival. Nul ne lui est très cher et nul n'est son ennemi. A part toi, nul ne saurait éprouver de l'envie à l'égard de cet être universel, exempt de toute inimitié.

TENEUR ET PORTEE

Le Seigneur déclare dans la Bhagavad-gita (IX.29), samo ham sarva-bhutesu: "Je suis égal envers tous les êtres vivants." Or, puisque Siva est une des manifestations des attributs du Seigneur Suprême, il jouit presque des mêmes qualités que Lui. C'est pourquoi il se montre égal envers tous; mais, bien que nul ne soit son ennemi et nul son ami, celui qui a une nature envieuse peut devenir son ennemi. C'est la raison pour laquelle Sati porta contre son père l'accusation suivante: "A part toi, nul ne pourrait se montrer envieux de Siva ou être son ennemi." D'autres sages et brahmanas érudits étaient également présents, mais eux ne nourrissaient pas d'envie à l'égard de Siva, bien qu'ils fussent sous la coupe de Daksa. Ainsi, à l'exception de Daksa, nul ne pouvait éprouver de sentiments envieux à l'égard de Siva. Telle fut l'accusation de Sati.

VERSET 12

dosan paresam hi gunesu sadhavo
grhnanti kecin na bhavadrso dvija
gunams ca phalgun bahuli-karisnavo
mahattamas tesv avidad bhavan agham

TRADUCTION

O deux-fois-né, un homme comme toi ne sait que dénigrer les qualités d'autrui alors que Siva, lui, ne déprécie jamais personne; de plus, si quelqu'un fait preuve d'une qualité, si minime soit-elle, il la magnifiera considérablement. Malheureusement, ô Daksa, tu as critiqué cette âme noble entre toutes.

TENEUR ET PORTEE

Sati s'adresse ici à son père, le roi Daksa, en le qualifiant de dvija —de deux-fois-né— mot s'appliquant aux classes supérieures de la société, comprenant les brahmanas, les ksatriyas et les vaisyas. En d'autres termes, un dvija n'est pas un être ordinaire; il a étudié les Ecritures védiques auprès d'un maître spirituel et sait distinguer entre le bien et le mal. Il est donc censé comprendre la logique et la philosophie. Or, les arguments que Sati, la fille de Daksa, présenta à ce dernier, étaient très judicieux. Certaines personnes spirituellement très élevées ne considèrent chez les autres que leurs qualités. De même qu'une abeille recherche toujours le miel d'une fleur sans tenir compte des épines et des couleurs, ces êtres nobles doués d'une nature hors du commun ne voient chez autrui que les qualités, alors qu'un être ordinaire, lui, fait cas des défauts et des qualités d'une personne.

Il existe des différences de niveau parmi les êtres exceptionnellement vertueux; le plus noble est celui qui reconnaît la moindre qualité manifestée par une personne, et l'exaltera. Siva porte également le nom d'Asutosa, désignant celui que l'on peut très facilement contenter et qui accorde à tous la plus haute bénédiction. A titre d'exemple, un adorateur de Siva voulut un jour une bénédiction qui lui permettrait de décapiter sur-le-champ toute personne dont il toucherait la tête et Siva acquiesça. Bien que la faveur sollicitée ne fût pas très louable puisque cet adorateur voulait la mort de son ennemi, Siva tint compte du fait qu'il lui avait voué un culte et s'était efforcé de lui plaire; il lui accorda donc cette bénédiction. Ainsi les mauvais aspects de son protégé devinrent, aux yeux de Siva, de merveilleuses qualités. Sati porta contre son père l'accusation suivante: "Tu es tout le contraire de Siva. Bien qu'il jouisse de tant de qualités et soit dénué de tout défaut, tu l'as considéré comme mauvais et injustement critiqué. Ayant dénigré ses qualités, au lieu de devenir le plus glorieux d'entre les êtres, te voilà le plus déchu. On devient l'âme la plus élevée qui soit en reconnaissant les qualités d'autrui; mais, en les dépréciant injustement, tu es devenu la plus basse d'entre les âmes déchues."

VERSET 13

nascaryam etad yad asatsu sarvada
mahad-vininda kunapatma-vadisu
sersyam mahapurusa-pada-pamsubhir
nirasta-tejahsu tad eva sobhanam

TRADUCTION

Il n'est pas étonnant que ceux qui s'identifient au corps matériel éphémère se plaisent à toujours bafouer les grandes âmes. Cette envie qu'éprouvent les matérialistes a cela de bon qu'elle amène leur chute. La poussière des pieds d'augustes personnalités fait décroître leur prestige.

TENEUR ET PORTEE

Tout dépend de la qualité du sujet "récepteur". Certains légumes et certaines fleurs, par exemple, se dessèchent sous un soleil brûlant, alors que d'autres poussent merveilleusement dans les mêmes conditions. C'est donc la nature du "récepteur" qui fait qu'il y a croissance ou dépérissement. De même, la poussière des pieds pareils-au-lotus des grandes âmes est source de toute heureuse fortune pour ceux qui la reçoivent: mahiyasam pada-rajo-bhisekam. Toutefois, cette poussière peut également causer leur perte. En effet, ceux qui commettent des offenses aux pieds pareils-au-lotus d'une haute personnalité voient s'amoindrir leurs qualités divines; pour ainsi dire, ils se dessèchent. Même si une âme magnanime pardonne les offenses commises à son endroit, Krsna, Lui, n'excuse pas celui qui outrage la poussière des pieds de cette grande âme, tout comme une personne peut tolérer l'ardeur des rayons du soleil sur sa tête, mais pas sur ses pieds. Ainsi, celui qui se rend coupable d'une injure s'avilira de plus en plus, de telle sorte qu'il continuera naturellement à commettre des offenses aux pieds de cette grande âme. Ces fautes sont généralement commises par ceux qui s'identifient à tort au corps transitoire. Tel était le cas du roi Daksa: profondément enlisé dans l'erreur puisqu'il identifiait le corps à l'âme, il offensa les pieds pareils-au-lotus de Siva. Selon cette fausse conception, il s'estimait supérieur à Siva, du fait que le corps de Sati était issu de lui. Généralement, les hommes de moindre intelligence se méprennent ainsi sur leur identité véritable et agissent selon une conception corporelle de l'existence, ce qui les conduit à commettre de plus en plus d'offenses aux pieds pareils-au-lotus des grandes âmes. De tels êtres ne valent pas mieux qu'un âne ou une vache.

VERSET 14

yad dvy-aksaram nama gireritam nrnam
sakrt prasangad agham asu hanti tat
pavitra-kirtim tam alanghya-sasanam
bhavan aho dvesti sivam sivetarah

TRADUCTION

[Sati poursuivit:]
O mon père, tu as commis la plus grave des offenses en manifestant de l'envie à l'égard de Siva, lui dont le seul nom, composé des deux syllabes si et va, purifie l'être vivant de tout péché. Jamais sa volonté n'est négligée. Siva est toujours pur, et nul autre que toi ne l'envie.

TENEUR ET PORTEE

D'entre tous les êtres qui habitent ce monde matériel, Siva est celui qui fait preuve de la plus grande sainteté; par suite, son nom, Siva, est très bénéfique pour ceux qui identifient le corps à l'âme. S'ils cherchent refuge en Siva, ils comprendront progressivement qu'ils ne sont pas le corps matériel, mais une âme spirituelle. Le mot siva signifie "de bon augure" (mangala), qualité qui s'applique à l'âme sise dans le corps. Il est souhaitable de réaliser que l'on est brahman (aham brahmasmi), car tant que l'être n'a pas pris conscience de son identité spirituelle, tous ses actes sont de nature funeste. Mais siva, répétons-le, signifie "de bon augure" et, graduellement les adorateurs de Siva accèdent ainsi au niveau de la réalisation spirituelle; mais ils ne doivent pas s'en tenir là. Cette réalisation marque le départ d'une existence à caractère propice. Toutefois, d'autres devoirs restent encore à remplir, car il faut ensuite comprendre la relation unissant l'être distinct à l'Ame Suprême. Il est certain qu'un véritable adorateur de Siva accédera au niveau de la réalisation spirituelle, mais s'il n'est pas assez intelligent, il ne progressera pas davantage sur cette voie, et se contentera d'avoir réalisé qu'il est âme spirituelle (aham brahmasmi). Toutefois, s'il est suffisamment intelligent, il continuera de marcher sur les traces de Siva, qui est constamment absorbé dans la pensée de Vasudeva. Comme cela a précédemment été expliqué, sattvam visuddham vasudeva-sabditam: Siva porte toujours sa méditation sur les pieds pareils-au-lotus de Vasudeva, Sri Krsna. En conséquence, celui qui adopte le culte de Visnu comprend qui est Siva, cet être de bon augure, puisque celui-ci affirme lui-même dans le Siva Purana que la plus haute forme d'adoration consiste à adorer Sri Visnu. Si Siva lui-même est digne d'adoration, c'est qu'il est le plus grand dévot de Visnu. Il importe toutefois de ne pas commettre l'erreur de considérer Siva et Visnu comme étant sur un même niveau, car cette conception relève également de l'athéisme. Dans le même ordre d'idée, le Vaisnaviya Purana enseigne que Visnu, Narayana, est l'infiniment glorieux Seigneur Suprême, et que nul ne devrait être tenu pour Son égal, fût-ce Siva ou Brahma, et encore moins les autres devas.

VERSET 15

yat-pada-padmam mahatam mano-libhir
nisevitam brahma-rasasavarthibhih
lokasya yad varsati casiso rthinas
tasmai bhavan druhyati visva-bandhave

TRADUCTION

Tu es envieux de Siva, lui, l'ami de tous les êtres qui peuplent les trois mondes. Il comble tous les désirs du commun des mortels et, parce qu'ils orientent leurs pensées vers ses pieds pareils-au-lotus, il bénit également les êtres supérieurs qui aspirent au brahmananda [la félicité spirituelle et absolue].

TENEUR ET PORTEE

Les hommes se divisent généralement en deux catégories. On distingue d'abord les matérialistes grossiers qui convoitent la prospérité matérielle et qui voient leurs désirs comblés s'ils adorent Siva. Ce dernier, aisément satisfait, comble très rapidement les désirs matériels du commun des mortels; pour cette raison, les êtres ordinaires se montrent très enclins à lui vouer un culte. Le deuxième groupe est celui des hommes frustrés ou dégoûtés par l'existence matérielle et qui adorent Siva afin d'atteindre le salut, ce qui leur donne de ne plus s'identifier à la matière. En effet, celui qui comprend qu'il n'est pas le corps matériel mais une âme spirituelle se voit libéré de son état d'ignorance; or, Siva accorde également cette bénédiction. D'ordinaire, les gens pratiquent la religion en vue d'améliorer leur situation économique et d'acquérir quelque richesse afin de pouvoir ainsi satisfaire leurs sens. Mais, lorsqu'ils éprouvent des sentiments de frustration, ils désirent alors le brahmananda spirituel, ce qui revient à vouloir se fondre dans le Suprême. Religion, acquisition de richesse, satisfaction des sens et libération, tels sont les quatre principes fondamentaux de l'existence matérielle. Or, Siva est un ami pour tous, pour l'homme ordinaire comme pour celui qui a atteint un haut degré de connaissance spirituelle. Daksa eut donc tort de susciter de l'hostilité contre Siva. Même les vaisnavas, qui surpassent les hommes ordinaires mais aussi les grandes personnalités de ce monde, vénèrent également Siva comme le plus grand des vaisnavas. Aussi est-il l'ami de tous —hommes du commun, grandes personnalités et dévots du Seigneur—, de telle sorte que nul ne doit lui manquer de respect ou faire preuve d'inimitié à son égard.


Hare Krishna Hare Krishna Krishna Krishna Hare Hare
Hare Rama Hare Rama Rama Rama Hare Hare