VERSET 56
ubhayam smaratah pumsah
prasvapa-pratibodhayoh
anveti vyatiricyeta
taj jnanam brahma tat param
TRADUCTION
Si les rêves se résument à des scènes observées par l'Ame Suprême, comment l'être distinct, différent de l'Ame Suprême, peut-il se rappeler ce qu'il a fait en rêve, pendant son sommeil? On ne peut percevoir ce qu'expérimente une autre personne. Par suite, celui qui connaît les faits, l'être qui s'enquiert des événements qui surviennent au cours des états de rêve et de veille, est différent de ses activités liées aux circonstances; ce connaissant, c'est le Brahman. Autrement dit, la faculté de connaître appartient à la fois aux êtres distincts et à l'Ame Suprême. Ainsi l'âme individuelle peut-elle également vivre les activités qui se déroulent pendant les états de rêve et d'éveil. Dans un état comme dans l'autre, le connaissant reste inchangé, car sur le plan qualitatif, il ne diffère pas du Brahman Suprême.
TENEUR ET PORTEE
Sur le plan de la connaissance, l'être distinct ne fait qu'Un qualitativement parlant avec le Brahman Suprême, mais il n'en va pas de même du point de vue quantitatif car l'être distinct n'est qu'un fragment du Brahman. Cependant, parce qu'il participe de la nature du Brahman, il peut se rappeler les événements survenus au cours de ses rêves, de même que ses activités présentes, à l'état de veille.
VERSET 57
yad etad vismrtam pumso
mad-bhavam bhinnam atmanah
tatah samsara etasya
dehad deho mrter mrtih
TRADUCTION
Lorsqu'un être distinct, se croyant différent de Moi, oublie son identité spirituelle, selon laquelle il ne fait qu'Un avec Moi sur le plan qualificatif, aussi bien en éternité qu'en connaissance et en félicité, son existence matérielle, conditionnée, commence alors. En d'autres termes, au lieu d'identifier ses intérêts aux Miens, il commence à s'intéresser aux prolongements de son corps, tels sa femme, ses enfants et ses possessions matérielles. Ainsi, par l'effet de ses actes, une naissance est suivie d'une autre, et une mort d'une autre mort.
TENEUR ET PORTEE
En général, les philosophes mayavadis, ou ceux qu'ils influencent, se croient égaux à Dieu, la Personne Suprême. Là réside la cause de leur existence conditionnée. Comme l'explique le poète vaisnava Jagadananda Pandita dans son Prema-vivarta:
krsna-bahirmukha hana bhoga vancha kare
nikata-stha maya tare japatiya dhare
Dès qu'un être distinct oublie sa position propre et cherche à ne plus faire qu'Un avec l'Absolu, son existence conditionnée commence. C'est en effet la conception selon laquelle le Brahman Suprême et l'être distinct sont égaux non seulement en qualité, mais aussi en quantité, qui est à l'origine de l'existence conditionnée. Quiconque oublie la différence qui existe entre le Seigneur Suprême et l'être distinct se voit soumis aux conditions du monde matériel, ce qui sous-entend qu'il devra abandonner un corps pour en accepter un autre, et mourir pour mourir encore. Le philosophe mayavadi enseigne l'aphorisme tat tvam asi, disant: "Dieu et toi ne faites qu'Un." Il oublie que ce tat tvam asi s'applique dans les limites de la position marginale de l'être distinct, qui est comparable aux rayons de soleil. La lumière et la chaleur sont le propre du soleil lui-même aussi bien que de ses rayons, en sorte que sur le plan qualitatif, il y a unité; mais il ne faut pas oublier que les rayons de soleil dépendent du globe solaire. Krsna déclare dans la Bhagavad-gita (XIV.27): brahmano hi pratisthaham —"Je suis le fondement du Brahman." La lumière du soleil n'a d'importance qu'à cause de la présence du globe solaire; ce n'est pas que ce dernier tire son importance de l'omniprésence de sa lumière. L'oubli et la mauvaise compréhension de cette vérité sont appelés maya. C'est pour avoir oublié sa position propre et celle du Seigneur Suprême que l'être distinct sombre dans maya, ou dans le samsara —l'existence conditionnée. Madhvacarya observe à ce propos:
sarva-bhinnam paratmanam
vismaran samsared iha
abhinnam samsmaran yati
tamo nasty atra samsayah
Lorsqu'on croit que l'être distinct ne diffère en rien du Seigneur Suprême, il ne fait aucun doute qu'on baigne dans l'ignorance (tamah).
VERSET 58
labdhveha manusim yonim
jnana-vijnana-sambhavam
atmanam yo na buddhyeta
na kvacit ksemam apnuyat
TRADUCTION
L'être humain, et surtout celui qui voit le jour en Inde, terre de piété, peut atteindre la perfection de l'existence par la réalisation spirituelle, s'il cultive la connaissance védique et la met en pratique. Quant à celui qui naît dans des conditions aussi favorables mais qui n'acquiert pas la connaissance de son identité propre, il reste incapable d'atteindre la plus haute perfection, même s'il atteint les sphères supérieures des planètes édéniques.
TENEUR ET PORTEE
Ce verset se trouve confirmé dans le Caitanya-caritamrta (Adi 9.41), où Sri Caitanya dit:
bharata-bhumite haila manusya-janma yara
janma sarthaka kari kara para-upakara
Tout être né en Inde, et plus particulièrement les humains, peut atteindre à la réussite suprême par l'étude des Ecritures védiques et la mise en application de leurs enseignements dans la vie de chaque jour. Une fois la perfection atteinte, il peut contribuer à la réalisation spirituelle de l'humanité entière. Telle est la meilleure façon d'accomplir des activités humanitaires.
VERSET 59
smrtvehayam pariklesam
tatah phala-viparyayam
abhayam capy anihayam
sankalpad viramet kavih
TRADUCTION
Conscient des tribulations inséparables de l'action intéressée et se rappelant comment on finit toujours par obtenir un résultat contraire à celui désiré —que ce soit dans l'action matérielle ordinaire ou dans l'action intéressée recommandée dans les Ecritures védiques—, l'homme intelligent doit cesser d'aspirer au fruit de ses actes, car ses efforts dans cette voie ne lui donneront jamais d'atteindre au but ultime de l'existence. Par ailleurs, s'il agit sans motif intéressé —autrement dit, s'il se livre à des activités dévotionnelles—, il peut atteindre ce but, le plus élevé, et être délivré de toute condition misérable. Considérant ces vérités, il devrait cesser d'entretenir des désirs matériels.
VERSET 60
sukhaya duhkha-moksaya
kurvate dampati kriyah
tato nivrttir apraptir
duhkhasya ca sukhasya ca
TRADUCTION
Un homme et une femme unis par le mariage projettent ensemble d'atteindre au bonheur et de diminuer leur malheur, oeuvrant conjointement à cette fin de multiples façons. Mais parce que leurs activités sont empreintes de désirs, elles ne leur procurent jamais le bonheur, ni ne réduisent leurs souffrances; au contraire, elles sont pour eux source de malheur.