SRIMAD-BHAGAVATAM
CHANT 6
CHAPITRE 4

Prajapati Daksa
offre au Seigneur
les prières Hamsa-guhya.

VERSET 31

yac-chaktayo vadatam vadinam vai
vivada-samvada-bhuvo bhavanti
kurvanti caisam muhur atma-moham
tasmai namo nanta-gunaya bhumne

TRADUCTION

Je présente mon hommage respectueux à Dieu, la Personne Suprême, omniprésent, qui possède des qualités spirituelles infinies. Agissant depuis le plus profond du coeur de tous les philosophes, qui propagent divers points de vue, Il leur fait oublier leur être propre alors qu'ils se perdent en des discussions où ils s'accordent et se disputent tour à tour sur un sujet. Il crée ainsi dans l'univers matériel une situation qui les rend incapables d'aboutir à quelque conclusion. Encore une fois, je Lui présente mon hommage.

TENEUR ET PORTEE

Depuis des temps immémoriaux, en fait, depuis la création de la manifestation cosmique, les âmes conditionnées ont formé diverses écoles philosophiques, mais ceci ne s'applique pas aux bhaktas. Les abhaktas diffèrent entre eux dans leurs idées sur la création, le maintien et la destruction de l'univers, d'où les titres de vadis et prativadis (défenseurs et détracteurs) qu'on leur attribue. Le texte du Mahabharata permet en effet de comprendre qu'il existe de nombreux munis, ou théoriciens:

tarko pratisthah srutayo vibhinna
nasav rsir yasya matam na bhinnam

Tous les théoriciens ne peuvent qu'être en désaccord les uns avec les autres; sinon, pourquoi existerait-il tant de mouvements différents cherchant à déterminer la cause suprême?

L'objet de la philosophie est de trouver la cause ultime. Faisant appel à la raison, le Vedanta-sutra déclare: athato brahma-jijnasa —la vie humaine est faite pour découvrir la cause ultime. Quant aux bhaktas, ils reconnaissent en Krsna la cause ultime car c'est la conclusion que soutiennent toutes les Ecritures védiques; Krsna Lui-même déclare: aham sarvasya prabhavah —"Je suis la source de tout ce qui est." Le bhakta n'a donc aucun mal à connaître la cause ultime de toute chose; en revanche, les abhaktas doivent affronter de nombreuses oppositions au cours de leurs recherches, car quiconque aspire à devenir un philosophe important invente sa propre doctrine. L'Inde a vu naître de nombreuses écoles philosophiques, comme celles des dvaita-vadis, des advaita-vadis, des vaisesikas, des mimamsakas, des mayavadis et des svabhava-vadis, s'opposant toutes les unes aux autres. Pareillement, les pays d'Occident comptent de nombreux philosophes aux vues divergentes sur la création, la vie, la conservation et l'anéantissement de l'univers. Il ne fait donc aucun doute qu'il existe d'innombrables philosophes dans le monde, qui se contredisent les uns les autres.

Or, on peut se demander pourquoi il y a tant de philosophes si le but ultime de la philosophie est unique. En effet, par définition, la cause ultime est une: le Brahman Suprême. Pour reprendre les paroles qu'Arjuna adressa à Krsna dans la Bhagavad-gita (X.12):

param brahma param dhama
pavitram paramam bhavan
purusam sasvatam divyam
adi-devam ajam vibhum

“Tu es le Brahman Suprême, l'ultime demeure, le purificateur souverain, la Vérité Absolue et l'éternelle Personne Divine. Tu es Dieu, l'Etre primordial, originel et absolu. Tu es le Non-né, la beauté qui tout pénètre!" Cependant, les abhaktas, les théoriciens ne reconnaissent pas l'existence d'une cause ultime (sarva-karana-karanam). Du fait qu'ils sont ignorants et dans la confusion quant à l'âme et à ses activités, même si certains d'entre eux ont une vague idée de l'âme, de nombreuses controverses éclatent, et jamais ils n'arrivent à une conclusion lors de leurs débats philosophiques. Tout ces théoriciens envient le Seigneur Suprême, et comme Krsna l'enseigne dans la Bhagavad-gita (XVI.19-20):

tan aham dvisatah kruran
samsaresu naradhaman
ksipamy ajasram asubhan
asurisv eva yonisu

asurim yonim apanna
mudha janmani janmani
mam aprapyaiva kaunteya
tato yanty adhamam gatim

“Les envieux et les malfaisants, les derniers des hommes, Je les plonge dans l'océan de l'existence matérielle sous les diverses formes de la vie démoniaque. Renaissant vie après vie au sein des espèces démoniaques, jamais ils ne peuvent M'approcher. Peu à peu, ils sombrent dans la condition la plus abominable." Du fait de l'envie qu'ils nourrissent à l'égard du Seigneur, les abhaktas renaissent vie après vie au sein de familles démoniaques. Ce sont de grands offenseurs, et c'est pourquoi le Seigneur Suprême les maintient constamment dans la confusion. Kurvanti caisam muhur atma-moham: le Seigneur Suprême les maintient à dessein dans les ténèbres (atma-moham).

Le grand maître Parasara, père de Vyasadeva, parle en ces termes de Dieu, la Personne Souveraine:

jnana-sakti-balaisvarya-
virya-tejamsy asesatah
bhagavac-chabda-vacyani
vina heyair gunadibhih

Les théoriciens démoniaques ne peuvent comprendre la nature divine de la Forme, des Activités, des Qualités, de la Puissance, de la Connaissance et de l'Opulence du Seigneur, celles-ci étant exemptes de souillure matérielle (vina heyair gunadibhih). Ces philosophes envient l'existence du Seigneur. Jagad ahur anisvaram: leur conclusion est que l'entière manifestation cosmique n'a pas de maître, mais existe et fonctionne tout naturellement, par elle-même. De ce fait, ils sont maintenus vie après vie dans des ténèbres constantes qui ne leur permettent pas de saisir la Cause réelle de toutes les causes. Voilà pourquoi il existe tant d'écoles philosophiques.

VERSET 32

astiti nastiti ca vastu-nisthayor
eka-sthayor bhinna-viruddha-dharmanoh
aveksitam kincana yoga-sankhyayoh
samam param hy anukulam brhat tat

TRADUCTION

Il existe deux écoles —celle des théistes et celle des athées. Les premiers, qui reconnaissent l'existence de l'Ame Suprême, découvrent la cause spirituelle de tout ce qui est par la pratique de l'astanga-yoga. Quant aux sankhyaïtes, dont l'analyse ne porte que sur les éléments matériels, leur conclusion est celle de l'impersonnalisme, et ils ne reconnaissent pas l'existence d'une cause suprême, qu'il s'agisse de Bhagavan, du Paramatmà ou même du Brahman. Au lieu de cela, ils ne s'intéressent qu'aux phénomènes externes et superficiels qui surviennent au sein de la nature matérielle. Mais en fin de compte, ces deux groupes démontrent l'existence de la Vérité Absolue, car bien que leurs déclarations s'opposent, l'objet en est le même: la cause ultime de tout ce qui est. Tous deux dirigent leurs efforts vers le même Brahman Suprême, auquel je présente mon hommage respectueux.

TENEUR ET PORTEE

En fait, il y a deux pôles à cette question: certains prétendent que l'Absolu ne possède aucune forme (nirakara), alors que d'autres affirment le contraire (sakara). En conséquence, le mot "forme" sert de facteur commun aux deux propositions, même si certains l'acceptent (asti, ou astika), tandis que d'autres cherchent à la nier (nasti, ou nastika). Or, du fait que le bhakta reconnaît en ce mot "forme" (akara) le facteur commun aux deux propositions, il présente son hommage respectueux à la Forme de l'Absolu, tandis que d'autres continuent à débattre de l'existence ou de la non-existence de cette Forme.

Les mots yoga-sankhyayoh revêtent dans ce verset une importance particulère. Par yoga, il faut entendre bhakti-yoga, car les yogis reconnaissent également l'existence de l'Ame Suprême omniprésente, et ils s'efforcent de La percevoir dans leur coeur. Comme l'enseigne le Srimad-Bhagavatam (12. 13.1): dhyanavasthita-tad-gatena manasa pasyanti yam yoginah —le bhakta essaie d'entrer directement en contact avec Dieu, la Personne Suprême, tandis que le yogi cherche l'Ame Suprême dans son coeur en recourant à la méditation. Ainsi, de manière aussi bien directe qu'indirecte, le mot yoga signifie bhakti-yoga. Le sankhya, en revanche, consiste en l'étude physique de la manifestation cosmique par l'intermédiaire de la connaissance conjecturale. C'est ce qu'on appelle généralement le jnana-sastra. Les sankhyaïtes s'attachent au Brahman impersonnel, mais la Vérité Absolue est connue de trois façons différentes. Brahmeti paramatmeti bhagavan iti sabdyate: la Vérité Absolue est une, mais certains L'acceptent en tant que le Brahman impersonnel, d'autres en tant que l'Ame Suprême et omniprésente, et d'autres encore en tant que Bhagavan, l'Etre Souverain. Dans tous les cas, cependant, le point central demeure le même: la Vérité Absolue.

Bien que les impersonnalistes et les personnalistes s'opposent, leur centre d'intérêt demeure le même Parabrahman, la même Vérité Absolue. Les yoga-sastras dépeignent Krsna comme suit: krsnam pisangambaram ambujeksanam catur-bhujam sankha-gadady-udayudham. C'est en ces termes qu'ils décrivent le charme physique de Dieu, la Personne Suprême, de même que Ses vêtements. Les sankhya-sastras, en revanche, nient l'existence de la Forme spirituelle du Seigneur. Ils disent que la Vérité Suprême et Absolue n'a ni bras, ni jambes, ni nom: hy anama-rupa-guna-pahi-padam acaksur asrotram ekam advitiyam api nama-rupadikam nasti. Or, les mantras védiques enseignent: apani-pado javano grahita —le Seigneur Suprême n'a ni bras ni jambes, mais Il peut néanmoins accepter tout ce qu'on Lui offre. En fait, de telles déclarations attestent que l'Etre Suprême possède bien jambes et bras, mais nient le fait que ceux-ci soient matériels. C'est pourquoi l'on qualifie l'Absolu d'aprakrta. Krsna, le Seigneur Souverain, a une Forme d'éternité, de connaissance et de félicité (sac-cid-ananda-vigraha), et non une forme matérielle. Les sankhyaïtes, ou jnanis, nient le fait que la Vérité Absolue ait une forme matérielle, et les bhaktas savent également très bien que Bhagavan, Lui-même la Vérité Absolue, n'a pas de forme matérielle.

isvarah paramah krsnah
sac-cid-ananda-vigrahah
anadir adir govindah
sarva-karana-karanam

"Krsna, Govinda, est le maître suprême. Son Corps spirituel et éternel jouit de toute connaissance et de toute félicité. C'est Lui l'origine de tout ce qui est, et Il n'a aucune autre origine que Lui-même, car Il est la Cause première de toutes les causes." (B.s., 5.1) Apparemment, la conception de l'Absolu selon laquelle Il serait dépourvu de bras et de jambes s'oppose à celle qui dit qu'Il possède bras et jambes; toutes deux, cependant, coïncident avec une seule et même vérité, celle qui touche à la Personne Suprême et Absolue. Par suite, les mots vastu-nisthayoh, utilisés ici, indiquent que yogis et sankhyaïtes ont foi dans la Vérité, mais qu'ils en débattent à partir de différents points de vue, en rapport avec les notions d'identités matérielle ou spirituelle. Le Parabrahman, ou brhat, reste cependant le point central de leurs discussion; sankhyaïtes et yogis se trouvent tous deux au même niveau, celui du Brahman, mais ils se distinguent par leurs points de vue différents.

Les enseignements du bhakti-sastra nous orientent dans la direction parfaite, car Dieu, la Personne Suprême, déclare dans la Bhagavad-gita (XVIII.55): bhaktya mam abhijanati —"Ce n'est que par le service de dévotion que l'on peut Me connaître tel que Je suis." Les bhaktas savent que la Forme de la Personne Suprême n'est pas matérielle, tandis que les jnanis se contentent de nier qu'Elle possède une forme matérielle. Il faut donc suivre la voie de la dévotion, le bhakti-marga, car alors tout deviendra clair. Les jnanis se concentrent sur la virata-rupa, la gigantesque forme universelle du Seigneur. Cette pratique est valable au début pour les êtres profondément matérialistes, mais il n'est pas nécessaire de continuer indéfiniment à méditer sur la virata-rupa. Lorsque Krsna montra Sa virata-rupa à Arjuna, celui-ci la vit bel et bien, mais il ne désira pas la contempler perpétuellement; aussi pria-t-il le Seigneur de reprendre Sa Forme originelle de Krsna, à deux bras. Disons en guise de conclusion que les sages érudits ne voient aucun paradoxe dans le fait que les abhaktas méditent sur la Forme spirituelle du Seigneur (isvarah paramah krsnah sac-cid-ananda-vigrahah). A ce propos, Sri Madhvacarya dit que les abhaktas de moindre intelligence estiment que leur conclusion est la vérité ultime, alors que les bhaktas dont le savoir embrasse tout, peuvent comprendre que c'est Dieu, la Personne Souveraine, qui représente le but suprême.

VERSET 33

yo nugrahartham bhajatam pada-mulam
anama-rupo bhagavan anantah
namani rupani ca janma-karmabhir
bheje sa mahyam paramah prasidatu

TRADUCTION

Le Seigneur Souverain à l'inconcevable grandeur, qui est omniprésent et qui n'a ni nom, ni forme, ni activité matériels, Se montre tout spécialement miséricordieux envers les bhaktas qui vénèrent Ses pieds pareils-au-lotus. Ainsi manifeste-t-Il Ses Formes et Ses Noms spirituels au cours de Ses différents Divertissements. Puisse-t-Il, Lui le Seigneur Suprême, dont la Forme est éternelle, toute de connaissance et de félicité, Se montrer miséricordieux envers moi!

TENEUR ET PORTEE

A propos des mots anama-rupah, particulièrement importants ici, Sri Sridhara Svami déclare: prakrta-nama-rupa-rahito pi. Le mot anama, qui signifie "dépourvu de nom", indique que Dieu, la Personne Suprême, n'a pas de nom matériel. Le simple fait d'avoir prononcé le Nom de Narayana pour appeler son fils permit à Ajamila d'obtenir le salut. Cela signifie que Narayana n'est pas un nom ordinaire; il s'agit en fait d'un nom immatériel. Par suite, le mot anama indique que les Noms du Seigneur Suprême ne sont pas de ce monde. A titre d'exemple, le son du maha-mantra Hare Krsna n'est pas un son matériel; de même, la Forme du Seigneur ainsi que Son Avènement et Ses Actes sont tous immatériels. Pour manifester Sa miséricorde sans cause aux bhaktas de même qu'aux abhaktas, Krsna, le Seigneur Souverain, apparaît dans ce monde, révélant ainsi Ses Noms, Ses Formes et Ses Divertissements, qui sont tous spirituels et absolus. Les hommes sans intelligence qui ne peuvent comprendre cette vérité croient que ces Noms, ces Formes et ces Divertissements sont matériels, si bien qu'ils nient le fait que Dieu possède un nom ou une forme.

Si l'on considère les choses de plus près, la conclusion des abhaktas, selon lesquels Dieu n'a pas de nom, et celle des bhaktas, conscients de ce que Son Nom n'est pas matériel, sont quasiment identiques. En fait, Dieu, la Personne Suprême, n'a pas de nom ou de forme matériels, et Il n'est pas davantage sujet à une naissance ou à une disparition matérielles; néanmoins, Il voit le jour en ce monde (janma). Pour reprendre les mots de la Bhagavad-gita (IV.6):

ajo pi sann avyayatma
bhutanam isvaro pi san
prakrtim svam adhisthaya
sambhavamy atma-mayaya

Bien que le Seigneur soit non né (aja) et que Son Corps ne subisse jamais de transformations matérielles, Il n'en apparaît pas moins en ce monde en tant qu'avatara, demeurant sur le plan spirituel (suddha-sattva). C'est ainsi qu'Il manifeste Ses Formes, Ses Noms et Ses Actes divins. Telle est la miséricorde spéciale qu'Il témoigne à Ses dévots. D'autres personnes peuvent continuer à palabrer pour savoir si la Vérité Absolue possède ou non une forme, mais lorsque le bhakta voit le Seigneur en personne, par Sa grâce, il découvre l'extase spirituelle.

Les hommes dépourvus d'intelligence déclarent que Dieu ne fait rien. Il est bien vrai qu'Il n'a nullement besoin d'agir, mais c'est néanmoins par Lui que tout s'accomplit, car nul ne peut agir sans Son consentement. Toutefois, ceux qui manquent d'intelligence ne parviennent pas à voir comment Il agit et comment toute la nature matérielle oeuvre sous Sa direction. Ses diverses puissances fonctionnent de manière parfaite:

na tasya karyam karanam ca vidyate
na tat-samas cabhyadhikas ca drsyate
parasya saktir vividhaiva sruyate
svabhaviki jnana-bala-kriya ca
(Svet., 6.8)

Il n'a pas besoin d'agir personnellement, car, Ses énergies étant parfaites, tout s'accomplit instantanément de par Sa volonté. Ceux à qui le Seigneur Suprême ne Se révèle pas restent incapables de comprendre comment Il agit; en conséquence, ils pensent que même si Dieu existe, Il n'a rien à faire et ne possède pas de nom particulier.

En réalité, le Nom du Seigneur existe déjà du fait de Ses Actes purement spirituels. On qualifie d'ailleurs parfois le Seigneur de guna-karma-nama, car c'est en fonction de Ses Actes divins qu'on Lui attribue tel ou tel Nom. Krsna, par exemple, veut dire "infiniment fascinant"; Il porte ce Nom du fait de Ses Attributs divins, qui Le rendent extrêmement attrayant. Alors qu'Il était encore petit garçon, Il souleva la colline Govardhana, et, durant Son enfance, Il fit périr de nombreux asuras. Ce genre d'exploits possèdent un grand attrait, si bien qu'on Le nomme parfois Giridhari, Madhusadana, Agha-nisudana, et ainsi de suite. Du fait qu'Il devint le fils de Nanda Maharaja, on Le nomme également Nanda-tanuja. Ces Noms existent déjà, mais puisque les abhaktas ne peuvent comprendre les Noms du Seigneur, on qualifie parfois Celui-ci d'anama, ce qui signifie "dépourvu de nom". Ceci revient à dire qu'Il n'a pas de nom matériel. Toutes Ses activités sont spirituelles, de telle sorte que Ses Noms sont également spirituels.

En général, les hommes peu intelligents ont l'impression que le Seigneur n'a pas de forme. C'est pourquoi Celui-ci apparaît dans Sa Forme originelle de Krsna, dite sac-cid-ananda-vigraha, afin d'accomplir Sa mission en participant à la Bataille de Kuruksetra et en Se livrant à de multiples Divertissements destinés à protéger Ses dévots et à vaincre les démons paritranaya sadhunam vinasaya ca duskrtam. (B.g., IV.8) Voilà comment se manifeste Sa miséricorde. Pour ceux qui croient qu'Il n'a pas de forme et qu'Il n'a aucune oeuvre à accomplir, Krsna vient en ce monde afin de montrer qu'Il Se livre bel et bien à l'action. Il agit alors de façon si extraordinaire que nul ne peut répéter Ses exploits. Ainsi, bien qu'Il Se soit manifesté sous les traits d'un être humain, Il épousa seize mille cent huit princesses, ce qui est impossible pour un homme. Le Seigneur accomplit de tels exploits pour montrer à tous combien Il est grand, affectueux et miséricordieux. Bien que Son Nom originel soit Krsna (krsnas tu bhagavan svayam), Il possède des milliers et des milliers de Noms en fonction de Ses activités qui sont d'une diversité illimitée.

VERSET 34

yah prakrtair jnana-pathair jananam
yathasayam deha-gato vibhati
yathanilah parthivam asrito gunam
sa isvaro me kurutam manoratham

TRADUCTION

De même que l'air transporte divers attributs des éléments physiques, comme le parfum d'une fleur ou les couleurs résultant d'un mélange de poussière, le Seigneur Se manifeste en fonction des désirs que les hommes expriment par diverses formes d'adoration inférieures bien qu'Il apparaisse alors en tant que tel ou tel deva, et non sous Sa Forme originelle. Mais à quoi bon ces autres formes? Puisse le Seigneur Suprême et Originel combler mes désirs!

TENEUR ET PORTEE

Les impersonnalistes s'imaginent que les différents devas représentent autant de Formes du Seigneur. Les mayavadis adorent, par exemple, cinq devas (pancopasana); ils ne croient pas vraiment à la Forme du Seigneur, mais pour pouvoir se livrer à un culte, ils prêtent quelque forme à Dieu. Il s'agit généralement des formes de Visnu, de Siva, de Ganesa, du deva du Soleil et de Durga— d'où le nom de pancopasana. Daksa, cependant, voulait rendre un culte non pas à une forme imaginaire, mais à la Forme suprême de Sri Krsna.

A ce propos, Srila Visvanatha Cakravarti Thakura explique la différence qui existe entre Dieu, la Personne Suprême, et un être ordinaire. Comme le soulignait un verset précédent, le Seigneur Suprême et Tout-puissant connaît toutes choses, mais l'être vivant ne connaît pas vraiment la Personne de Dieu (sarvam puman veda gunams ca taj-jno na veda sarva-jnam anantam ide). Comme Krsna l'affirme Lui-même dans la Bhagavad-gita: "Je connais tout, mais nul ne Me connaît." Voilà ce qui distingue le Seigneur Suprême de l'être ordinaire. La reine Kunti ajoute dans une prière consignée dans le Srimad-Bhagavatam: "O Seigneur bien-aimé, Tu existes à l'intérieur et à l'extérieur de tout ce qui est, et pourtant personne ne peut Te voir."

L'âme conditionnée ne peut comprendre ce qui touche à Dieu, la Personne Suprême, au moyen de la connaissance spéculative ou de l'imagination. En conséquence, seule la grâce du Seigneur permet de Le connaître. Il Se révèle de Lui-même, et non en vertu de spéculations intellectuelles. Le Srimad-Bhagavatam (10.14.29) enseigne à cet effet:

athapi te deva padambuja-dvaya-
prasada-lesanugrhita eva hi
janati tattvam bhagavan-mahimno
na canya eko pi ciram vicinvan

“O Seigneur, quiconque est béni ne serait-ce que par un soupçon de la miséricorde de Tes pieds pareils-au-lotus, peut apprécier la grandeur de ta personnalité. Cependant, ceux qui se perdent en conjectures sur Ta Personne restent incapables de Te connaître, même s'ils continuent d'étudier les Vedas pendant de nombreuses années."

Tel est donc le jugement des sastras. Un homme ordinaire peut bien être un grand philosophe et se livrer à des théories sur la nature de la Vérité Absolue, sur Sa Forme et sur Sa position, mais il reste incapable de saisir ces vérités. Sevonmukhe hi jihvadau svayam eva sphuraty adah: on ne peut connaître Dieu, la Personne Suprême, qu'au moyen du service de dévotion. Cela, le Seigneur l'explique Lui-même dans la Bhagavad-gita (XVIII.55): bhaktya mam abhijanati yavan yas casmi tattvatah. —"Ce n'est que par le service de dévotion, et seulement ainsi, que l'on peut Me connaître tel que Je suis." Les personnes peu intelligentes cherchent à donner à Dieu une forme de leur invention, mais les bhaktas, eux, veulent simplement adorer le véritable Seigneur Suprême. C'est pourquoi Daksa prie ainsi: "Certains peuvent Te voir comme étant personnel, impersonnel ou imaginaire, mais quant à moi, je veux simplement prier Ta Grâce de combler mon désir de Te contempler tel que Tu es vraiment."

Sala Visvanatha Cakravarti Thakura note que ce verset s'adresse tout particulièrement à l'impersonnaliste, qui se croit lui-même l'Etre Suprême, étant persuadé qu'il n'existe aucune différence entre l'être distinct et Dieu. Le philosophe mayavadi croit en effet qu'il n'y a qu'une seule et unique Vérité suprême, et qu'il est, lui aussi, cet Absolu. En vérité, cela ne relève pas du savoir, mais de la bêtise, et le présent verset s'adresse tout particulièrement à de tels insensés, auxquels l'illusion a dérobé leur savoir (mayayapa-hrta-jnanah). Visvanatha Cakravarti Thakura affirme que ces personnes (jnani-maninah) se croient très évoluées, alors qu'en réalité elles sont dépourvues d'intelligence.

A propos du verset qui nous occupe, Srila Madhvacarya déclare:

svadeha-stham harim prahur
adhama jivam eva tu
madhyamas capy anirnitam
jivad bhinnam janardanam

"Il existe trois classes d'hommes: inférieurs (adhama), intermédiaires (madhyama), et supérieurs (uttama). Ceux qui font partie de la classe la plus basse (adhama) croient qu'il n'existe aucune différence entre Dieu et l'être distinct, si ce n'est que ce dernier vit dans un monde de noms et de qualificatifs tandis que la Vérité Absolue n'en a aucun. Selon lui, dès que les désignations s'attachant au corps de matière sont dissoutes, l'être vivant (jiva) s'amalgame à l'Etre Suprême. Ils appuient leurs dires sur l'argument du ghatakasa-patakasa, dans lequel le corps est comparé à un pot entouré et rempli d'air; lorsque le pot se brise, l'air qui est à l'intérieur se mélange avec celui qui se trouve à l'extérieur. De même, les impersonnalistes prétendent que l'être distinct devient Un avec l'Absolu. Cependant, Srila Madhvacarya explique qu'un tel argument ne peut être avancé que par les plus bas des hommes. Au-dessus d'eux se trouve une autre classe d'hommes qui ne peuvent non plus percevoir la Forme réelle de l'Absolu, mais qui reconnaissent néanmoins qu'il existe un Etre Suprême dirigeant les activités de l'être vivant ordinaire. Ces philosophes sont considérés comme médiocres. Les plus élevés sont ceux qui connaissent en vérité le Seigneur Suprême (sac-cid-ananda-vigraha). Purnanandadi-gunakam sarva-jiva-vilaksanam: Sa Forme est complètement spirituelle, toute de félicité, et totalement distincte de celle des âmes conditionnées ou de tout autre être. Uttamas tu harim prahus tarata-myena tesu ca: ce sont les plus grands philosophes, car ils savent que Dieu, la Personne Suprême, Se révèle différemment à divers adorateurs selon qu'ils subissent l'influence des gunas. Ils savent qu'il existe trente-trois millions de devas à seule fin de convaincre les âmes conditionnées de l'existence d'un pouvoir suprême et de les amener à accepter d'adorer l'un d'entre eux; de cette manière, au contact des bhaktas, ils parviendront à comprendre que Krsna est Dieu, la Personne Suprême. Krsna enseigne Lui-même dans la Bhagavad-gita: mattah parataram nanyat kincid asti dhananjaya —"Aucune vérité ne M'est supérieure." Aham adir hi devanam: "Je suis à l'origine de tous les devas." Aham sarvasya prabhavah: "Je suis supérieur à tous, même à Brahma, Siva et aux autres devas." Telles sont les conclusions des sastras, et celui qui les accepte doit être considéré comme un philosophe de premier ordre. Celui-là sait que Dieu, la Personne Suprême, est le maître des devas (deva-devesvaram sutram anandam prana-vedinah).


Hare Krishna Hare Krishna Krishna Krishna Hare Hare
Hare Rama Hare Rama Rama Rama Hare Hare