|
SRIMAD-BHAGAVATAM
CHANT 6 CHAPITRE 4 Prajapati Daksa
offre au Seigneur les prières Hamsa-guhya.
yac-chaktayo vadatam vadinam vai
vivada-samvada-bhuvo bhavanti kurvanti caisam muhur atma-moham tasmai namo nanta-gunaya bhumne
Depuis des temps immémoriaux, en fait, depuis la création de la manifestation cosmique, les âmes conditionnées ont formé diverses écoles philosophiques, mais ceci ne s'applique pas aux bhaktas. Les abhaktas diffèrent entre eux dans leurs idées sur la création, le maintien et la destruction de l'univers, d'où les titres de vadis et prativadis (défenseurs et détracteurs) qu'on leur attribue. Le texte du Mahabharata permet en effet de comprendre qu'il existe de nombreux munis, ou théoriciens:
L'objet de la philosophie est de trouver la cause ultime. Faisant appel à la raison, le Vedanta-sutra déclare: athato brahma-jijnasa —la vie humaine est faite pour découvrir la cause ultime. Quant aux bhaktas, ils reconnaissent en Krsna la cause ultime car c'est la conclusion que soutiennent toutes les Ecritures védiques; Krsna Lui-même déclare: aham sarvasya prabhavah —"Je suis la source de tout ce qui est." Le bhakta n'a donc aucun mal à connaître la cause ultime de toute chose; en revanche, les abhaktas doivent affronter de nombreuses oppositions au cours de leurs recherches, car quiconque aspire à devenir un philosophe important invente sa propre doctrine. L'Inde a vu naître de nombreuses écoles philosophiques, comme celles des dvaita-vadis, des advaita-vadis, des vaisesikas, des mimamsakas, des mayavadis et des svabhava-vadis, s'opposant toutes les unes aux autres. Pareillement, les pays d'Occident comptent de nombreux philosophes aux vues divergentes sur la création, la vie, la conservation et l'anéantissement de l'univers. Il ne fait donc aucun doute qu'il existe d'innombrables philosophes dans le monde, qui se contredisent les uns les autres. Or, on peut se demander pourquoi il y a tant de philosophes si le but ultime de la philosophie est unique. En effet, par définition, la cause ultime est une: le Brahman Suprême. Pour reprendre les paroles qu'Arjuna adressa à Krsna dans la Bhagavad-gita (X.12):
asurim yonim apanna Le grand maître Parasara, père de Vyasadeva, parle en ces termes de Dieu, la Personne Souveraine:
astiti nastiti ca vastu-nisthayor
eka-sthayor bhinna-viruddha-dharmanoh aveksitam kincana yoga-sankhyayoh samam param hy anukulam brhat tat
En fait, il y a deux pôles à cette question: certains prétendent que l'Absolu ne possède aucune forme (nirakara), alors que d'autres affirment le contraire (sakara). En conséquence, le mot "forme" sert de facteur commun aux deux propositions, même si certains l'acceptent (asti, ou astika), tandis que d'autres cherchent à la nier (nasti, ou nastika). Or, du fait que le bhakta reconnaît en ce mot "forme" (akara) le facteur commun aux deux propositions, il présente son hommage respectueux à la Forme de l'Absolu, tandis que d'autres continuent à débattre de l'existence ou de la non-existence de cette Forme. Les mots yoga-sankhyayoh revêtent dans ce verset une importance particulère. Par yoga, il faut entendre bhakti-yoga, car les yogis reconnaissent également l'existence de l'Ame Suprême omniprésente, et ils s'efforcent de La percevoir dans leur coeur. Comme l'enseigne le Srimad-Bhagavatam (12. 13.1): dhyanavasthita-tad-gatena manasa pasyanti yam yoginah —le bhakta essaie d'entrer directement en contact avec Dieu, la Personne Suprême, tandis que le yogi cherche l'Ame Suprême dans son coeur en recourant à la méditation. Ainsi, de manière aussi bien directe qu'indirecte, le mot yoga signifie bhakti-yoga. Le sankhya, en revanche, consiste en l'étude physique de la manifestation cosmique par l'intermédiaire de la connaissance conjecturale. C'est ce qu'on appelle généralement le jnana-sastra. Les sankhyaïtes s'attachent au Brahman impersonnel, mais la Vérité Absolue est connue de trois façons différentes. Brahmeti paramatmeti bhagavan iti sabdyate: la Vérité Absolue est une, mais certains L'acceptent en tant que le Brahman impersonnel, d'autres en tant que l'Ame Suprême et omniprésente, et d'autres encore en tant que Bhagavan, l'Etre Souverain. Dans tous les cas, cependant, le point central demeure le même: la Vérité Absolue.
Bien que les impersonnalistes et les personnalistes s'opposent, leur centre d'intérêt demeure le même Parabrahman, la même Vérité Absolue. Les yoga-sastras dépeignent Krsna comme suit: krsnam pisangambaram ambujeksanam catur-bhujam sankha-gadady-udayudham. C'est en ces termes qu'ils décrivent le charme physique de Dieu, la Personne Suprême, de même que Ses vêtements. Les sankhya-sastras, en revanche, nient l'existence de la Forme spirituelle du Seigneur. Ils disent que la Vérité Suprême et Absolue n'a ni bras, ni jambes, ni nom: hy anama-rupa-guna-pahi-padam acaksur asrotram ekam advitiyam api nama-rupadikam nasti. Or, les mantras védiques enseignent: apani-pado javano grahita —le Seigneur Suprême n'a ni bras ni jambes, mais Il peut néanmoins accepter tout ce qu'on Lui offre. En fait, de telles déclarations attestent que l'Etre Suprême possède bien jambes et bras, mais nient le fait que ceux-ci soient matériels. C'est pourquoi l'on qualifie l'Absolu d'aprakrta. Krsna, le Seigneur Souverain, a une Forme d'éternité, de connaissance et de félicité (sac-cid-ananda-vigraha), et non une forme matérielle. Les sankhyaïtes, ou jnanis, nient le fait que la Vérité Absolue ait une forme matérielle, et les bhaktas savent également très bien que Bhagavan, Lui-même la Vérité Absolue, n'a pas de forme matérielle.
Les enseignements du bhakti-sastra nous orientent dans la direction parfaite, car Dieu, la Personne Suprême, déclare dans la Bhagavad-gita (XVIII.55): bhaktya mam abhijanati —"Ce n'est que par le service de dévotion que l'on peut Me connaître tel que Je suis." Les bhaktas savent que la Forme de la Personne Suprême n'est pas matérielle, tandis que les jnanis se contentent de nier qu'Elle possède une forme matérielle. Il faut donc suivre la voie de la dévotion, le bhakti-marga, car alors tout deviendra clair. Les jnanis se concentrent sur la virata-rupa, la gigantesque forme universelle du Seigneur. Cette pratique est valable au début pour les êtres profondément matérialistes, mais il n'est pas nécessaire de continuer indéfiniment à méditer sur la virata-rupa. Lorsque Krsna montra Sa virata-rupa à Arjuna, celui-ci la vit bel et bien, mais il ne désira pas la contempler perpétuellement; aussi pria-t-il le Seigneur de reprendre Sa Forme originelle de Krsna, à deux bras. Disons en guise de conclusion que les sages érudits ne voient aucun paradoxe dans le fait que les abhaktas méditent sur la Forme spirituelle du Seigneur (isvarah paramah krsnah sac-cid-ananda-vigrahah). A ce propos, Sri Madhvacarya dit que les abhaktas de moindre intelligence estiment que leur conclusion est la vérité ultime, alors que les bhaktas dont le savoir embrasse tout, peuvent comprendre que c'est Dieu, la Personne Souveraine, qui représente le but suprême.
yo nugrahartham bhajatam pada-mulam
anama-rupo bhagavan anantah namani rupani ca janma-karmabhir bheje sa mahyam paramah prasidatu
A propos des mots anama-rupah, particulièrement importants ici, Sri Sridhara Svami déclare: prakrta-nama-rupa-rahito pi. Le mot anama, qui signifie "dépourvu de nom", indique que Dieu, la Personne Suprême, n'a pas de nom matériel. Le simple fait d'avoir prononcé le Nom de Narayana pour appeler son fils permit à Ajamila d'obtenir le salut. Cela signifie que Narayana n'est pas un nom ordinaire; il s'agit en fait d'un nom immatériel. Par suite, le mot anama indique que les Noms du Seigneur Suprême ne sont pas de ce monde. A titre d'exemple, le son du maha-mantra Hare Krsna n'est pas un son matériel; de même, la Forme du Seigneur ainsi que Son Avènement et Ses Actes sont tous immatériels. Pour manifester Sa miséricorde sans cause aux bhaktas de même qu'aux abhaktas, Krsna, le Seigneur Souverain, apparaît dans ce monde, révélant ainsi Ses Noms, Ses Formes et Ses Divertissements, qui sont tous spirituels et absolus. Les hommes sans intelligence qui ne peuvent comprendre cette vérité croient que ces Noms, ces Formes et ces Divertissements sont matériels, si bien qu'ils nient le fait que Dieu possède un nom ou une forme. Si l'on considère les choses de plus près, la conclusion des abhaktas, selon lesquels Dieu n'a pas de nom, et celle des bhaktas, conscients de ce que Son Nom n'est pas matériel, sont quasiment identiques. En fait, Dieu, la Personne Suprême, n'a pas de nom ou de forme matériels, et Il n'est pas davantage sujet à une naissance ou à une disparition matérielles; néanmoins, Il voit le jour en ce monde (janma). Pour reprendre les mots de la Bhagavad-gita (IV.6):
Les hommes dépourvus d'intelligence déclarent que Dieu ne fait rien. Il est bien vrai qu'Il n'a nullement besoin d'agir, mais c'est néanmoins par Lui que tout s'accomplit, car nul ne peut agir sans Son consentement. Toutefois, ceux qui manquent d'intelligence ne parviennent pas à voir comment Il agit et comment toute la nature matérielle oeuvre sous Sa direction. Ses diverses puissances fonctionnent de manière parfaite:
En réalité, le Nom du Seigneur existe déjà du fait de Ses Actes purement spirituels. On qualifie d'ailleurs parfois le Seigneur de guna-karma-nama, car c'est en fonction de Ses Actes divins qu'on Lui attribue tel ou tel Nom. Krsna, par exemple, veut dire "infiniment fascinant"; Il porte ce Nom du fait de Ses Attributs divins, qui Le rendent extrêmement attrayant. Alors qu'Il était encore petit garçon, Il souleva la colline Govardhana, et, durant Son enfance, Il fit périr de nombreux asuras. Ce genre d'exploits possèdent un grand attrait, si bien qu'on Le nomme parfois Giridhari, Madhusadana, Agha-nisudana, et ainsi de suite. Du fait qu'Il devint le fils de Nanda Maharaja, on Le nomme également Nanda-tanuja. Ces Noms existent déjà, mais puisque les abhaktas ne peuvent comprendre les Noms du Seigneur, on qualifie parfois Celui-ci d'anama, ce qui signifie "dépourvu de nom". Ceci revient à dire qu'Il n'a pas de nom matériel. Toutes Ses activités sont spirituelles, de telle sorte que Ses Noms sont également spirituels. En général, les hommes peu intelligents ont l'impression que le Seigneur n'a pas de forme. C'est pourquoi Celui-ci apparaît dans Sa Forme originelle de Krsna, dite sac-cid-ananda-vigraha, afin d'accomplir Sa mission en participant à la Bataille de Kuruksetra et en Se livrant à de multiples Divertissements destinés à protéger Ses dévots et à vaincre les démons paritranaya sadhunam vinasaya ca duskrtam. (B.g., IV.8) Voilà comment se manifeste Sa miséricorde. Pour ceux qui croient qu'Il n'a pas de forme et qu'Il n'a aucune oeuvre à accomplir, Krsna vient en ce monde afin de montrer qu'Il Se livre bel et bien à l'action. Il agit alors de façon si extraordinaire que nul ne peut répéter Ses exploits. Ainsi, bien qu'Il Se soit manifesté sous les traits d'un être humain, Il épousa seize mille cent huit princesses, ce qui est impossible pour un homme. Le Seigneur accomplit de tels exploits pour montrer à tous combien Il est grand, affectueux et miséricordieux. Bien que Son Nom originel soit Krsna (krsnas tu bhagavan svayam), Il possède des milliers et des milliers de Noms en fonction de Ses activités qui sont d'une diversité illimitée.
yah prakrtair jnana-pathair jananam
yathasayam deha-gato vibhati yathanilah parthivam asrito gunam sa isvaro me kurutam manoratham
Les impersonnalistes s'imaginent que les différents devas représentent autant de Formes du Seigneur. Les mayavadis adorent, par exemple, cinq devas (pancopasana); ils ne croient pas vraiment à la Forme du Seigneur, mais pour pouvoir se livrer à un culte, ils prêtent quelque forme à Dieu. Il s'agit généralement des formes de Visnu, de Siva, de Ganesa, du deva du Soleil et de Durga— d'où le nom de pancopasana. Daksa, cependant, voulait rendre un culte non pas à une forme imaginaire, mais à la Forme suprême de Sri Krsna. A ce propos, Srila Visvanatha Cakravarti Thakura explique la différence qui existe entre Dieu, la Personne Suprême, et un être ordinaire. Comme le soulignait un verset précédent, le Seigneur Suprême et Tout-puissant connaît toutes choses, mais l'être vivant ne connaît pas vraiment la Personne de Dieu (sarvam puman veda gunams ca taj-jno na veda sarva-jnam anantam ide). Comme Krsna l'affirme Lui-même dans la Bhagavad-gita: "Je connais tout, mais nul ne Me connaît." Voilà ce qui distingue le Seigneur Suprême de l'être ordinaire. La reine Kunti ajoute dans une prière consignée dans le Srimad-Bhagavatam: "O Seigneur bien-aimé, Tu existes à l'intérieur et à l'extérieur de tout ce qui est, et pourtant personne ne peut Te voir." L'âme conditionnée ne peut comprendre ce qui touche à Dieu, la Personne Suprême, au moyen de la connaissance spéculative ou de l'imagination. En conséquence, seule la grâce du Seigneur permet de Le connaître. Il Se révèle de Lui-même, et non en vertu de spéculations intellectuelles. Le Srimad-Bhagavatam (10.14.29) enseigne à cet effet:
Tel est donc le jugement des sastras. Un homme ordinaire peut bien être un grand philosophe et se livrer à des théories sur la nature de la Vérité Absolue, sur Sa Forme et sur Sa position, mais il reste incapable de saisir ces vérités. Sevonmukhe hi jihvadau svayam eva sphuraty adah: on ne peut connaître Dieu, la Personne Suprême, qu'au moyen du service de dévotion. Cela, le Seigneur l'explique Lui-même dans la Bhagavad-gita (XVIII.55): bhaktya mam abhijanati yavan yas casmi tattvatah. —"Ce n'est que par le service de dévotion, et seulement ainsi, que l'on peut Me connaître tel que Je suis." Les personnes peu intelligentes cherchent à donner à Dieu une forme de leur invention, mais les bhaktas, eux, veulent simplement adorer le véritable Seigneur Suprême. C'est pourquoi Daksa prie ainsi: "Certains peuvent Te voir comme étant personnel, impersonnel ou imaginaire, mais quant à moi, je veux simplement prier Ta Grâce de combler mon désir de Te contempler tel que Tu es vraiment." Sala Visvanatha Cakravarti Thakura note que ce verset s'adresse tout particulièrement à l'impersonnaliste, qui se croit lui-même l'Etre Suprême, étant persuadé qu'il n'existe aucune différence entre l'être distinct et Dieu. Le philosophe mayavadi croit en effet qu'il n'y a qu'une seule et unique Vérité suprême, et qu'il est, lui aussi, cet Absolu. En vérité, cela ne relève pas du savoir, mais de la bêtise, et le présent verset s'adresse tout particulièrement à de tels insensés, auxquels l'illusion a dérobé leur savoir (mayayapa-hrta-jnanah). Visvanatha Cakravarti Thakura affirme que ces personnes (jnani-maninah) se croient très évoluées, alors qu'en réalité elles sont dépourvues d'intelligence. A propos du verset qui nous occupe, Srila Madhvacarya déclare:
Hare Krishna Hare Krishna Krishna Krishna Hare Hare Hare Rama Hare Rama Rama Rama Hare Hare |