SRIMAD-BHAGAVATAM
CHANT 6
CHAPITRE 5

Prajapati Daksa
maudit Narada Muni.

VERSET 41

nanubhuya na janati
puman visaya-tiksnatam
nirvidyate svayam tasman
na tatha bhinna-dhih paraih

TRADUCTION

La jouissance matérielle est en effet à l'origine de tous les malheurs, mais il est impossible d'y renoncer à moins d'avoir soi-même fait l'expérience de la souffrance qu'elle entraîne. L'homme doit donc avoir la possibilité de mener une vie de prétendu plaisir tout en progressant dans la connaissance de telle sorte qu'il fasse l'expérience de la misère qui s'attache à ce faux bonheur. Alors, sans l'aide de personne, il découvrira le caractère détestable de la jouissance matérielle. Ceux dont les pensées ont été réformées par d'autres ne peuvent acquérir le même renoncement que ceux qui ont fait leur expérience personnelle.

TENEUR ET PORTEE

On dit qu'à moins qu'une femme n'ait été enceinte, elle ne peut se représenter ce que sont les douleurs de l'accouchement. Bandhya ki bujhibe prasava-vedana: le mot bandhya désigne une femme stérile, qui ne peut donc donner naissance à un enfant. Comment, dès lors, pourrait-elle connaître les douleurs de la délivrance? Selon la philosophie de Prajapati Daksa, une femme doit d'abord être enceinte et connaître les douleurs de l'accouchement. Alors, si elle est intelligente, elle ne voudra plus être enceinte. Mais ce raisonnement ne correspond pas aux faits. La jouissance sexuelle est si puissante que même après avoir été enceinte et être passée par les souffrances de l'accouchement, une femme se laissera féconder à nouveau. D'après la façon de penser de Daksa, il faudrait connaître la jouissance matérielle pour ensuite, après avoir fait l'expérience des souffrances qu'elle entraîne, se tourner automatiquement vers le renoncement. Cependant, la nature matérielle est si puissante que même s'il souffre à chaque instant, l'homme n'interrompra pas ses efforts en vue de jouir de la vie (trpyantineha krpana bahuduhkha-bhajah). Dans ces circonstances, à moins de rencontrer un bhakta comme Narada Muni ou l'un de ses serviteurs dans la succession de maître à disciple, l'esprit de renoncement qui sommeille au fond de soi ne peut être réveillé. Ce n'est pas parce que la poursuite des plaisirs matériels entraîne toutes sortes de souffrances que l'on s'en détachera nécessairement. On a besoin pour cela des bénédictions d'un bhakta comme Narada Muni. C'est alors qu'on pourra renoncer à son attachement pour l'univers matériel. Les jeunes hommes et les jeunes filles du Mouvement pour la Conscience de Krsna ont renoncé à leur esprit de jouissance matérielle, non pas en raison de leur expérience, mais grâce à la miséricorde de Sri Caitanya Mahaprabhu et de Ses serviteurs.

VERSET 42

yan nas tvam karma-sandhanam
sadhunam grhamedhinam
krtavan asi durmarsam
vipriyam tava marsitam

TRADUCTION

Bien que je vive en famille, entouré de ma femme et de mes enfants, j'obéis honnêtement aux préceptes védiques en me livrant à des actes intéressés me permettant de jouir de la vie sans commettre des fautes dont je devrais plus tard subir les conséquences. J'ai accompli toutes sortes de yajnas —le deva-yajna, le rsi-yajna, le pitr-yajna et le nr-yajna—, et comme tous ces yajnas sont considérés comme des voeux [vratas], on me dit grhavrata. Malheureusement, voici que tu m'as fortement contrarié en orientant mes fils, sans raison aucune, vers la voie du renoncement. Une fois, cela pouvait encore passer.

TENEUR ET PORTEE

Prajapati Daksa désirait prouver qu'il s'était montré d'une tolérance extrême en ne disant rien après que Narada Muni eut, sans raison apparente, incité ses dix mille fils innocents à adopter la voie du renoncement. On accuse parfois les chefs de famille d'être des grhamedhis. Ceux-ci se trouvent satisfaits d'une vie familiale d'où est absent tout progrès spirituel. Il n'en est pas de même pour les grhasthas qui, bien que vivant auprès de leur femme et de leurs enfants, manifestent beaucoup d'ardeur pour la vie spirituelle. Désirant prouver qu'il s'était montré magnanime envers Narada Muni, Prajapati Daksa souligna le fait que lorsque Narada avait égaré ses premiers fils, il n'avait rien entrepris contre lui; il s'était montré bienveillant et tolérant. Néanmoins, lorsque Narada Muni fourvoya ses fils une deuxième fois, il en fut affligé. C'est pourquoi il voulait prouver que Narada Muni, quoi que vêtu comme un sadhu, n'en était pas vraiment un; lui-même bien qu'il fût chef de famille, se considérait comme un plus grand sadhu que Narada Muni.

VERSET 43

tantu-krntana yan nas tvam
abhadram acarah punah
tasmal lokesu te mudha
na bhaved bhramatah padam

TRADUCTION

Tu m'as déjà fait perdre mes fils une fois, et voilà que maintenant tu commets à nouveau le même méfait. Tu es un misérable qui ne sait pas se conduire envers autrui. Tu peux certes voyager dans tout l'univers, mais par l'effet de ma malédiction, tu ne pourras te fixer nulle part.

TENEUR ET PORTEE

En grhamedhi désireux de poursuivre sa vie de famille, Prajapati Daksa croyait frapper Narada Muni d'un grand châtiment en le condamnant à voyager sans cesse de par l'univers, sans jamais trouver un lieu où se fixer. En réalité, pour un prédicateur il s'agit là d'une véritable bénédiction. En effet, le prédicateur porte aussi le nom de parivrajakacarya: il est acarya, ou précepteur, et voyage constamment pour le bien de l'humanité. Prajapati Daksa maudit Narada Muni en disant que, malgré son pouvoir de voyager partout à travers l'univers, il ne pourrait jamais s'établir nulle part. Moi-même, qui appartiens à la parampara de Narada Muni, j'ai été frappé d'une malédiction similaire par les parents de mes jeunes disciples: bien que j'aie de nombreux centres qui me conviendraient tout à fait comme lieux de résidence, je ne puis me fixer nulle part. Depuis la naissance du Mouvement pour la Conscience de Krsna, je fais le tour du monde deux ou trois fois par an, et bien qu'on m'installe dans des appartements confortables partout où je vais, je ne peux guère rester dans chaque endroit plus de trois jours, ou une semaine au maximum. Personnellement, je ne me soucie pas de cette malédiction proférée par les parents de mes disciples, mais il est maintenant nécessaire pour moi de pouvoir m'établir en un lieu fixe afin de compléter une autre tâche —la traduction du Srimad-Bhagavatam. Si mes jeunes disciples, et particulièrement ceux qui ont opté pour le sannyasa, se chargent de parcourir le monde à ma place, alors il me sera possible de reporter sur ces jeunes prédicateurs la malédiction dont m'accablent les parents de nos membres. Dans ce cas, je pourrais m'établir paisiblement en un lieu afin de poursuive ce travail de traduction.

VERSET 44

sri-suka uvaca
pratijagraha tad badham
naradah sadhu-sammatah
etavan sadhu-vado hi
titiksetesvarah svayam

TRADUCTION

Sri Sukadeva Gosvami poursuivit:
O roi, étant donné que Narada Muni est un sage reconnu, lorsqu'il fut maudit par Prajapati Daksa, il lui répondit: tad badham, "Oui, ce que tu as dit est juste. J'accepte cette malédiction." Il aurait pu maudire Prajapati Daksa en retour, mais parce qu'il était un sadhu tolérant et miséricordieux, il s'entreprit rien contre lui.

TENEUR ET PORTEE

Le Srimad-Bhagavatam (3.25.21) enseigne:

titiksavah karunikah
suhrdah sarva-dehinam
ajata-satravah santah
sadhavah sadhu-bhusanah

"Les signes distinctifs d'un sadhu sont sa tolérance, sa compassion et l'attitude amicale dont il fait preuve envers tous les êtres. Il n'a aucun ennemi, il est paisible, il se conforme aux Ecritures, et tous les traits de sa personnalité sont sublimes." Etant donné que Narada Muni est le plus grand de tous les sadhus (les bhaktas), il accepta en silence la malédiction de Prajapati Daksa afin de le délivrer de sa condition. Sri Caitanya Mahaprabhu a Lui-même enseigné ce principe à tous Ses dévots:

trnad api sunicena
taror api sahisnuna
amanina manadena
kirtaniyah sada harih

"Les Saints Noms du Seigneur, on devrait les chanter sans nulle prétention en toute humilité, en se considérant comme moins qu'un fétu de paille sur la route, en devenant plus tolérant qu'un arbre, et toujours prêt à présenter à autrui ses respects. C'est dans un tel état d'esprit, que l'on peut sans fin chanter les Saints Noms du Seigneur." (Siksastaka, III) Suivant les ordres de Sri Caitanya Mahaprabhu, celui qui prêche les gloires du Seigneur de par le monde, ou à travers l'univers entier, doit se montrer plus humble qu'un fétu de paille et plus tolérant qu'un arbre, car un prédicateur ne saurait mener une vie facile. En fait, un prédicateur doit affronter de nombreux obstacles. Non seulement on le maudit parfois, mais il arrive même qu'on s'en prenne directement à sa personne. Nityananda Prabhu, par exemple, lorsqu'Il tenta de prêcher la conscience de Krsna aux ignobles frères Jagai et Madhai, fut blessé par eux à la tête et la plaie se mit à saigner; néanmoins, Il fit preuve de tolérance à l'égard des deux vauriens et les délivra, de telle sorte qu'ils devinrent de parfaits vaisnavas. Tel est le devoir d'un prédicateur. Le Seigneur Jésus-Christ alla même jusqu'à se laisser crucifier. La malédiction prononcée contre Narada n'avait donc rien de très extraordinaire et il l'accepta.

On peut toutefois se demander pourquoi Narada Muni resta en présence de Prajapati Daksa et toléra toutes ses accusations et ses malédictions. Etait-ce pour la délivrance de Daksa? Eh bien oui. Srila Visvanatha Cakravarti Thakura explique qu'après avoir été insulté par Daksa, Narada Muni aurait dû quitter les lieux sur-le-champ, mais qu'il choisit d'entendre jusqu'au bout ses véhéments reproches afin de le délivrer de sa colère. Prajapati Daksa n'était pas un homme ordinaire; il avait accumulé les fruits de nombreux actes de vertu. Aussi Narada Muni espérait-il qu'après avoir proféré sa malédiction, Daksa, satisfait et délivré de sa colère, se repentirait et obtiendrait ainsi une chance de devenir un vaisnava et d'être libéré. C'est d'ailleurs ce qui s'était passé avec Jagai et Madhai; lorsqu'ils eurent offensé Sri Nityananda, Celui-ci resta patiemment devant eux, si bien que les deux frères se jettèrent à Ses pieds pareils-au-lotus et se repentirent. En conséquence, ils devinrent par la suite de parfaits vaisnavas.

Ainsi s'achèvent les enseignements de Bhaktivedanta sur le cinquième chapitre du sixième Chant du Srimad-Bhagavatam, intitulé: "Prajapati Daksa maudit Narada Muni".


Hare Krishna Hare Krishna Krishna Krishna Hare Hare
Hare Rama Hare Rama Rama Rama Hare Hare