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Le Mythe de l'Invasion Aryenne.
"Sin ira et studio" Comme nous l'avons vu, ce noble idéal est trop souvent hélas abandonné en chemin. L'étude de l'histoire de notre lointain passé est un sujet si vaste et complexe qu'il embrasse toutes les sciences humaines. Comme très peu d'individus sont adéquatement versés dans toutes les sciences, il semble facile, sans danger et alléchant pour les idéologues et pouvoirs politiques peu scrupuleux d'interpréter quelques éléments épars du passé afin de façonner un modèle totalement éronné de l'histoire destiné à l'endoctrination des masses. "L'Histoire est la version du vainqueur!" Ce dicton populaire décrit parfaitement le phénomène. Nous allons ici nous pencher sur une de ces théories, l'éplucher, retracer sa création et voir si elle survit exposée à la lumière de récentes découvertes et de la méthodologie scientifique. Ceux parmi vous qui ont lu les articles précédents dans cette série sont déjà familiers avec "la Théorie de l'Invasion Aryenne" (abréviée comme: (TIA). Cette théorie introduisit l'idée que le peuple à l'origine des Védas, et par conséquent de la culture védique, émigra des monts de l'Oural dans le Caucase pour envahir le sous-continent indien il y a environ 3500 ans. Ce peuple de nomades à la peau claire serait également, toujours selon la théorie, responsable de la dissémination des langues indo-europeennes dont feraient partie le Sanskrit, le Grec et le Latin. Avant d'étudier point par point les éléments de cette théorie, il serait bon d'analyser les circonstances de la création même de la théorie. Pendant des millénaires, le peuple indien se satisfaisait de la version védique de son histoire. Les textes védiques, bien que préoccupés avant tout par l'éducation spirituelle des âmes incarnées, offrent cependant d'innombrables éléments d'information concernant la création de l'univers, ainsi que des premiers êtres qui peuplèrent et repeuplèrent la planète à travers les différents âges et cycles d'âges. Le Rig-Veda, l'Itihasa-Purana et le Bhagavat-Purana, entre autres, offrent également des généalogies très détaillées de dynasties de sages et rois védiques qui couvrent une très longue période d'histoire antérieure à l'époque du Mahabharata, il y a 5000 ans. Les textes védiques situent toujours cependant ces généalogies sur le territoire de Bharata-Varsa qui correspond à l'Inde actuelle, en y rajoutant toutefois le Pakistan et l'Afghanistan. D'où vient donc cette notion bizarre d'une peuplade étrangère apportant aux Indes la culture vedique? NAISSANCE D'UNE THEORIE: Nous avons appris dans l'article précédent que la présence européenne aux Indes était, à la fin du 18ième et au début du 19ième siècle, motivée par des ambitions strictement mercantiles mais que bien vite les institutions religieuses chrétiennes s'en mêlèrent. Les missionnaires suivirent dans la foulée des marchands et s'appliquèrent à convertir le peuple indien; mais la tâche s'avéra bien plus hardue que prévue. Ils décidèrent par conséquent d'étudier d'un peu plus près ce peuple énigmatique récalcitrant au message "du Seul Vrai Fils de Dieu" et d'identifier les obstacles à sa conversion. Un prêtre francais, l'Abbé Dubois débarqua aux Indes en 1792 et jusqu'à son depart en 1823 assembla une vaste quantité d'informations sur les croyances, us et coutumes des Hindous. Il essaya du mieux qu'il put d'interpréter ces informations compte tenu de sa propre croyance en la version biblique de la Création du Monde. Selon cette version des événements, le Monde fut crée le 23 Octobre en l'An 4004 avant J.C. et le déluge qui inonda la planète entière se produisit 2500 ans avant J.C. L'Abbé Dubois chercha à réconcilier la présence de cette immense population aux Indes avec une des listes généalogiques présentées dans le 10ième chapitre de la Génèse. Comme toutes les populations humaines sur terre étaient, selon la Bible, issues de l'un des fils de Noé, il postula que le peuple indien descendait de Japhet. Il suggéra également que leur demeure originelle se trouvait dans les montagnes de l'Oural, dans la région du Caucase, relativement proche du débarquement présumé de l'Arche.
Le manuscrit de l'Abbé Dubois fut acheté par la "East India
Company". Il fut immédiatement traduit en anglais et publié sous le
titre: "Hindu Manners, Customs and Ceremonies" avec une préface de
Friedrich Max Muller. Le même F. Max Muller, un allemand à la solde de
la East India Company, s'inspirant des idées de l'Abbé Dubois, conçut le
texte final de la théorie. La migration imaginée par l'Abbé devint avec
Muller une invasion. Il emprunta le terme "Arya" du Rig-Veda pour
désigner la race des envahisseurs et donna le nom de "Dravidiens" à la
population de peau sombre qui occupait préalablement les Indes, laquelle
population fut, selon lui repoussée vers le Sud par les conquérants. Il
détermina d'une période pour l'invasion, vers 1500 avant J.C., choisie
pour s'accorder avec la version biblique des événements. Un intervalle
de 1000 ans entre le déluge et l'invasion donnait suffisamment de temps
aux Aryens d'occuper le Caucase, puis de s'organiser en une horde
capable de se déplacer sur de longues distances pour envahir et occuper
l'Iran, l'Afghanistan puis finalement le Nord de l'Inde il y a environ
3500 ans. Max Muller se pencha ensuite sur la chronologie des textes
védiques. Linguiste par formation, il détermina selon le style de la
grammaire sanskrite utilisé dans les différents textes que le Rig-Veda
était le plus ancien et que les Upanishads comptaient parmis les plus
récents. Il prit la naissance de Buddha, estimée à environ 600 ans avant
J.C. comme la fin de l'ère védique et décida d'un intervalle arbitraire
de 200 ans à partir de cette date en remontant dans le temps pour dater
les divers écrits. Selon sa théorie, la chronologie serait comme suit: Il y eut plusieurs réactions immédiates dans l'Ouest lorsque la TIA fut introduite. D'une part, les adhérents des mouvements nationalistes, en Allemagne principalement, aimaient ce qu'ils entendaient. Leurs ancêtres, cette race Aryenne supérieure qui parlait la langue indo-europeenne originelle avaient donc eux aussi le tein clair. Goethe, qui peu de temps auparavant avait declaré l'Inde comme le berceau des cultures et religions de la planète fut plus qu'heureux de pouvoir revenir sur sa déclaration. Cependant d'autres érudits tels que C.J.H Hayes, Boyed C. Shaffer et Hans Kohn dénoncèrent farouchement la théorie comme une terrible insulte à la méthode et à la communauté scientifique. Hélas, la raison n'était déjà plus un facteur. La TIA fut adoptée immédiatement et avec grande fanfare par les idéologes et la Presse. Les livres d'histoire furent vite revisés. La théorie devint du jour au lendemain un "fait acquis".
Max Muller se dédia plus tard à traduire les Védas. Cet extrait
d'une lettre addressée à son épouse nous renseigne sur ses intentions
précises: La découverte d'Harappa, de Mohenjo-Dharo et autres anciennes cités le long du Sindhu en 1922 provoqua quelques craintes dans le camp des TIAistes. Mais ils réajustèrent tout simplement leur propos en déclarant ces cités "dravidiennes" et définitivement non-védiques. Ces villes étaient tout simplement celles que les Aryens attaquèrent afin d'en chasser les Dravidiens qui durent s'enfuir vers le Sud. Considérant la sophistication culturelle évidente que les fouilles des cités révélèrent, le peuple originel des Indes n'était cependant plus les primitifs illétrés que la théorie initiale décrivait. Passons maintenant à une analyse détaillée des éléments de la TIA. LA MORT D'UNE THEORIE: Voici une série d'arguments développés au cours des vingt dernières années par de nombreux linguistes, astronomes, archéologues, antropologues, géologues et géographes qui exposent la naiveté et absence de logique de la TIA. 1-La TIA repose exclusivement sur des considérations linguistiques et ces considérations s'avèrent aujourd'hui être de graves méconceptions. Les languages humains muent et se transforment au cours des siècles et millénaires beaucoup plus lentement que ce que les linguistes du 19ième proposaient. La chronologie de Max Muller pour la composition des divers écrits védiques qui se base sur le développement de la grammaire sanskrite est fort vraisemblable mais les intervalles de temps suggérés sont de pures conjectures. Les périodes de temps qui séparèrent les différents textes furent beaucoup plus longues que 200 ans et le Rig-Veda fut composé bien plus tôt que 1200 ans J.C.. 2-Il existe maintenant de nombreuses évidences archéologiques et scripturales qui indiquent des migrations importantes d'Aryens védiques partant des Indes pour aboutir en Iran vers 2000 ans J.C.. 3-Si les auteurs des Védas étaient des nomades récemment installés aux Indes, comment se fait-il qu'il ne décrivent aucune autre région du monde que les Indes. Toutes les montagnes et fleuves amplement décrits et glorifiés au cours des textes sacrés correspondent exclusivement aux montagnes et rivières de l'Inde. De plus, le Rig-Veda décrit un système de rivière tel qu'il existait il y a plus de 4800 ans, c'est-à dire bien avant que la Sarasvati et la Drishadvati ne cessent de couler. Le Rig-Veda a donc du être écrit à une date bien antérieure à 1200 avant J.C.. 4-Les Védas ne mentionnent également aucune migration massive de peuplades étrangères telles que suggéré par la TIA. 5-La continuité culturelle entre la civilisation Indus-Sarasvati et la sociétée indienne médiévale est frappante. On retrouve dans ces deux périodes, que plusieurs millénaires pourtant séparent, les mêmes notions spirituelles, une similarité évidente dans les objects d'artisanat, dans l'architecture et les poids et mesures utilisés. Les fouilles archéologiques faites à Mehrgarh ont tout récemment mis à jour une cité très ancienne (plus de 8500 ans). Les vestiges de Mehrgarh révèlent encore une société indienne identique à tous points de vue à celle de la période médiévale. 6-Les théoriciens de l'Invasion Aryenne insistaient que les "Dravidiens" ne possédaient et ne connaissaient pas le cheval avant l'arrivée des "Aryens". Cependant, des os de chevaux ont été decouverts, qui correspondent à toutes les périodes de la civilisation Indus-Sarasvati jusqu'aux plus anciennes. 7-Les études antropomorphiques faites sur les squelettes humains découverts aux sites Indus-Sarasvati démontrent qu'il s'agit du même peuple qui vit encore aujourd'hui au Punjab et au Gujarat. 8-Les textes védiques contiennent de nombreuse références astronomiques, autrement dit des descriptions d'événements sidéraux (éclipses, configurations planétaires etc...) qui correspondent au moment précis ou les différents textes furent composés. Ces références permettent aujourd'hui de déterminer l'époque de la composition des textes. Des sections du Rig-Veda, par example, peuvent ainsi être datée à plus de 6000 ans. Comme avant l'ère des ordinateurs, il aurait été absolument impossible de falsifier ce type d'information, ces descriptions de la voûte céleste sont donc inestimables. Une autre considération sur le même sujet: l'astronomie est une science qui n'a jamais été pratiquée par des tribus nomadiques. 9- Les archéo-géographes ont pu déterminer à l'aide de sondes et l'observation des couches géologiques qu'une vague massive de sécheresse affecta une importante région de la terre, de la Turquie jusqu'au Nord de l'Inde pendant plusieurs siècles à partir de 2000 ans avant J.C.. Cela semble une explication plus plausible que l'invasion "Aryenne" suggérée par la TIA. D'autant plus que les fouilles intensives des cités de la culture Indus-Sarasvati n'ont revélé aucune indication de violence et que peu de vestiges d'armes y ont été découverts. 10-Les batailles mentionnées dans le Rig-Veda n'opposèrent pas des armées de race ou de teint différent comme l'avance la TIA mais des peuples issus d'une même culture. 11-Il existe une continuité notoire dans la morphologie de l'écriture, commençant avec le script Harrapan puis le Brahmi pour aboutir au script Devanagari (le Sanskrit écrit tel que nous le connaissons). Le script des textes découverts à Dvaraka se situe à mi-chemin entre l'Harrapan et le Brahmi. 12-Les autels aux structures élaborées, découverts aux sites Indus-Sarasvati furent construits selon les calculs très précis préconisés par les Shulva-Sutras. Autrement dit, les textes qui fournirent ces instructions et calculs algébriques, ne peuvent qu'avoir été écrits avant la construction des autels.
13-Avant que les colons Britanniques n'introduisent l'idée (les Aryens
au Nord et les Dravidiens au Sud), il n'y eut jamais de division
culturelle ou raciale entre le Nord et le Sud de l'Inde.
14-Le Mahabharata est considéré par les TIAistes comme un récit épic
comparable à l'Illyad et à l'Odyssee, c'est-à-dire superbe au point de
vue de sa valeur dramatique et de sa poésie mais de nature totalement
fictive.
Pour récapituler, selon la TIA, les Dravidiens laissèrent une quantité
massive de vestiges révélant une société extrèmement avancée mais aucune
écriture avant la venue des Aryens.
Qu'un scénario si absurde ait pu pour plus d'un siècle se faire passer
pour un chapitre essentiel de l'histoire des Indes semble
invraisemblable. |