ARTHUR SCHOPENHAUER
(1788-1860)

HAYAGRIVA: Pour Schopenhauer, le bonheur serait une satisfaction passive, l’inaction, le nirvâna. Puisque la volonté de vivre est l’impulsion irrationnelle qui entraîne toute souffrance, il prône l’extinction de ce monde. Il écrit dans Le Monde comme volonté et comme représentation : « Les Védas et Purânas comparent à un rêve toute la connaissance du monde réel [matériel], qu’ils nomment la toile de mâyâ... En vérité, la vie est un long rêve... Qu’est ce monde sinon ma représentation ? » Sa conclusion : la vie est une projection de la volonté.

SRILA PRABHUPADA: En effet, la vie est une projection de la volonté, ou du désir matériel. Et le nirvâna marque la fin de tels désirs matériels. Mais comme l’être vivant est une entité spirituelle éternelle, il ne peut vivre sans désirer. Même en l’absence de désirs matériels, l’être sera habité par les désirs spirituels. Le désir s’avère donc le compagnon constant de l’âme. Conditionné par la matière, l’être considère ce monde temporaire comme la réalité, ce qu’il n’est pas puisqu’en mutation perpétuelle. En l’Univers matériel, l’âme transmigre d’un corps à un autre, se créant des désirs conformes au corps qu’elle obtient. La volonté suprême – Dieu – lui procure différents corps afin que l’âme puisse accomplir sa volonté ou ses désirs matériels. L’être veut et Dieu, Krishna, comprenant la volonté infime de l’être, lui consentit les facilités requises pour combler ses désirs spécifiques. La volonté serait donc la cause de l’existence matérielle. Nous enseignons toutefois qu’en tant qu’être vivant, vous devez être habité par différents désirs. En leur absence, vous seriez comme une pierre. Au lieu de chercher à mettre un terme à tout désir, efforcez-vous plutôt de purifier vos désirs. Telle est la bhakti.

sarvopâdhi-vinirmuktam tat-paratvena nirmalam
hrsîkena hrsîkesa-sevanam bhaktir ucyate

« La bhakti, le service de dévotion, consiste à utiliser tous les sens au service du Seigneur, le maître des sens. Lorsque l’âme spirituelle sert l’Être Suprême, deux effets secondaires en découlent : elle s’affranchit de toute désignation matérielle et ses sens se purifient par le simple fait d’être employés au service du Seigneur. » (Nârada-pañcharâtra) À l’heure actuelle, nos désirs sont de nature physique (upâdhi). Quand l’être vivant acquiert un corps américain, européen ou chinois, il pense d’une certaine façon. Lorsqu’il quitte celui-ci pour le corps d’un chien, japper devient sa principale activité. C’est conformément à ses désirs que l’être revêt un corps particulier. Ces désirs étant temporaires, il doit transmigrer d’un corps à un autre. Dans un sens donc, tout cela n’est qu’un rêve. C’est un fait qu’il serait impossible de combler nos désirs matériels, lesquels vont et viennent comme des songes. Maintenant, toutes les activités matérielles, subtiles ou grossières, sont des manifestations de différents désirs. D’où cette affirmation des Mâyâvâdîs : brahma satyam jagan mithyâ – « Le rêveur est réel, mais le rêve, lui, ne l’est guère. » Notre philosophie Vaishnava reconnaît que le rêveur, c’est l’être vivant factuel et que le rêve s’avère temporaire. Il s’agit donc d’élever le rêveur au véritable niveau spirituel afin que ses rêves matériels s’estompent. La conscience de Krishna, ou bhakti, consiste à renoncer au rêve pour s’éveiller à la réalité.

SYAMASUNDAR: La volonté – ou le désir – ne peut donc jamais être annihilée ?

SRILA PRABHUPADA: Non, pas même pour un instant. Parce que nous vivons, nous ne pouvons faire autrement que vouloir et désirer. Selon la Bhagavad-Gîtâ (3:5), on ne saurait vivre un seul instant sans désirer ou vouloir :

na hi kascit ksanam api jâtu tisthaty akarmakrt
kâryate hy avasah karma sarvah prakrti-jair gunaih

« Inéluctablement, l’homme est contraint d’agir en fonction des caractères acquis au contact des modes d’influence de la Nature. Nul ne peut demeurer inactif, même pour un instant. »

SYAMASUNDAR: Mais les bouddhistes ne préconisent-ils pas l’absence de désir ?

SRILA PRABHUPADA: Ils croient qu’en désassemblant le corps matériel, volonté, désir et souffrance cesseront d’exister. Mais il ont tort. Étant le serviteur éternel de Krishna, vous ne mourez pas lorsque le corps est détruit. La pensée, l’émotion et la volonté sont transférées de ce corps à un autre par le procédé de la transmigration de l’âme. Quand meurt le corps, l’être est emporté par sa volonté qui lui fait revêtir un nouveau corps à l’heure de la mort. Ce corps pourrait être celui d’un déva, d’un humain, d’un chien, etc. Mais c’est la volonté, ou le désir, qui nous emporte vers celui-ci.

HAYAGRIVA: Schopenhauer est profondément influencé par certains textes védiques. À titre d’exemple, il écrit : « Tout vif plaisir est une erreur et une illusion, car aucun désir réalisé ne procure une satisfaction durable. Du reste, toute joie et toute possession ne sont que des prêts fortuits pour une durée indéterminée et pourraient donc être repris dans une heure. Toute souffrance repose sur la disparition de telles illusions; toutes deux naissent ainsi d’un savoir déficient. Aussi le sage se tient-il à l’écart des joies comme des peines et rien ne vient perturber sa sérénité. »

SRILA PRABHUPADA: En effet. Les gens en ce monde disent : « Ceci est bien, mais cela est mal. » Alors qu’il ne saurait être question en réalité de pareilles distinctions, qui qualifient somme toute ce qui s’avère temporaire. Nous préférons d’ailleurs ce dernier qualificatif au mot « faux » qu’emploient les Mâyâvâdîs. La Bhagavad-Gîtâ enseigne également que les joies et peines de l’Univers matériel ne touchent pas l’âme. Lorsqu’en proie à l’illusion, celle-ci se préoccupe de son corps matériel, elle croit que joies et souffrances sont son lot alors qu’il n’en est rien. Aussi Krishna enseigne-t-Il qu’elles n’affectent que le corps :

mâtrâ-sparsâs tu kaunteya sîtosna-sukha-duhkha-dâh
âgamâpâyino ’nityâs tâms titiksasva bhârata

« Éphémères, joies et peines, comme étés et hivers, vont et viennent, ô fils de Kuntî. Elles procèdent de la perception des sens, ô descendant de Bharata. Il faut apprendre à les tolérer, sans en être affecté. » (Gîtâ 2:14) Puisque joies et peines vont et viennent avec le temps, elles ne représentent pas la réalité. Pourquoi s’en soucier ? Faisons preuve de tolérance face à la souffrance et vaquons à nos occupations.

SYAMASUNDAR: Schopenhauer voit le bonheur en ce monde au mieux comme un état négatif, une interruption provisoire de la souffrance.

SRILA PRABHUPADA: Ce que confirme Caitanya Mahâprabhu. Parfois, pour châtier une personne, on la tiendra sous l’eau jusqu’à ce qu’elle suffoque. Puis, on la laissera remonter à la surface pour qu’elle puisse respirer avant d’être replongée sous l’eau. Pendant ce court répit, elle se dit : « Quel bonheur ! » Alors qu’elle devrait plutôt songer à trouver une solution durable à sa souffrance.

SYAMASUNDAR: Schopenhauer écrit : « La vie humaine doit être une erreur ! » Le pire crime dont l’humain est coupable serait d’être né.

SRILA PRABHUPADA: En présence d’un crime et de la souffrance qui en découle pour son auteur, il faut comprendre qu’un juge, l’ayant trouvé coupable, l’a condamné.

SYAMASUNDAR: Schopenhauer conclut cependant que, le monde étant fou ou irrationnel, il ne saurait avoir de créateur. Si Dieu existait, Il l’aurait réformé.

SRILA PRABHUPADA: Nous savons certes par expérience qu’on rencontre des fous en ce monde, mais il existe aussi des hôpitaux où ils peuvent se faire soigner. Le monde peut être fou, mais on peut avoir recours à l’hospitalisation. Hélas, Schopenhauer ne connaît ni l’hôpital ni le traitement approprié. Il parle de vie pécheresse mais n’accepte pas le juge qui punit le péché. Il constate que le monde est fou, mais ignore comment traiter la folie.

HAYAGRIVA: Schopenhauer écrit dans Le Monde comme volonté et comme représentation : « Mon corps est l’objectivation de ma volonté… Rien ne nous est connu ou ne peut être conçu autre que la volonté et les idées… Les organes génitaux sont le centre d’attraction de la volonté, et par conséquent le pôle opposé du cerveau, représentant du savoir… Sous ce rapport, ils étaient vénérés par les hindous sous la forme du linga, lequel symbolise donc l’affirmation de la volonté. Par ailleurs, la connaissance rend possible la négation de la volonté, le salut à travers la liberté, la conquête et l’annihilation du monde. »

SRILA PRABHUPADA: Je le répète, la volonté opère en accord avec le corps. Comprenons toutefois que nous n’avons rien en partage avec l’Univers matériel, qui résulte de la volonté matérielle. Nous sommes des entités spirituelles. Quand nous voulons ce qui est spirituel, nous sommes conscients de Krishna; quand nous voulons ce qui est matériel, nous obtenons différents types de corps. Il est vrai que l’existence matérielle repose sur la sexualité. Nous disons toujours :

yan maithunâdi-grhamedhi-sukham hi ticcham
kandûyanena karayor iva duhkha-duhkham
trpyanti neha krpanâ bahu-duhkha-bhâjah
kandûtivan manasijam visaheta dhîrah

« Les rapports charnels sont comparés au frottement de deux mains en vue de soulager une démangeaison. Les grihamédhis, ceux qui se disent grihasthas et qui sont dépourvus de toute connaissance spirituelle, croient que cette démangeaison correspond à la plus haute forme de plaisir, alors qu’en fait elle est source de souffrance. Les kripanas, les insensés qui sont tout le contraire des brahmanes, n’arrivent pas à trouver la satisfaction dans les plaisirs des sens répétés. Cependant, les dhîras, ces êtres sobres qui savent tolérer cette démangeaison, ne sont pas exposés aux souffrances qui affligent les êtres corrompus et dénués d’intelligence. » (Bhâgavatam 7.9.45) Les rapports sexuels (maithuna) incarnent le principe fondamental des matérialistes. Ce désir ardent de sexualité persiste tant que l’existence matérielle nous absorbe, car il est au centre de tout plaisir. Mais quand on goûte au plaisir spirituel de la conscience de Krishna, on peut renoncer à la sexualité.

visayâ vinivartante nirâhârasya dehinah
rasa-varjam raso ‘py asya param drstvâ nivartate

« Même si elle restreint ses jouissances sensorielles, l’âme incarnée conserve un attrait pour les objets des sens. Toutefois, qu’elle goûte quelque chose de supérieur, et elle mettra fin à ses vains plaisirs, la conscience fixée au niveau spirituel. » (Gîtâ 2:59)

SYAMASUNDAR: Pour Schopenhauer, le sexe est synonyme d’égoïsme, alors que le véritable amour est synonyme de compassion.

SRILA PRABHUPADA: Le sexe est synonyme d’animalité. Ce n’est pas de l’amour mais de la concupiscence puisqu’il correspond à une satisfaction mutuelle des sens de deux personnes. Sous l’influence de l’illusion, on confond toute cette luxure avec l’amour. Celui qui aime vraiment dira : « Les gens souffrent d’un manque de conscience de Krishna. Faisons en sorte qu’ils puissent réaliser la valeur de la vie. »

SYAMASUNDAR: Schopenhauer considère également que l’immoralité résulte d’un sentiment d’égoïsme.

SRILA PRABHUPADA: C’est exact. Les gens pensent : « Pourquoi s’abandonner à Krishna ? Krishna est une personne aussi ordinaire que moi. » Il s’avère démoniaque de penser ainsi. Les vauriens ne peuvent comprendre qu’en s’abandonnant à la volonté suprême tout en cherchant à la satisfaire, on peut obtenir le salut.

SYAMASUNDAR: Schopenhauer estime néanmoins qu’il serait possible de briser l’égoïsme et d’anéantir le désir grâce à l’amour et à la compassion pour autrui.

SRILA PRABHUPADA: En effet. Sans aimer Krishna, il serait impossible de s’abandonner à Lui. L’enfant s’abandonne naturellement à ses parents, car il les aime. Plus notre amour est grand, plus notre abandon sera parfait. En l’absence de l’amour, l’état d’esprit grâce auquel on peut s’abandonner ne se développera pas. Qui m’aime suivra mes directives. Pas question ici de forcer quiconque à l’abandon : l’être vivant est libre d’aimer ou de rejeter. Sans liberté, l’amour ne peut exister. La conscience de Krishna est l’art d’apprendre à aimer Krishna.

SYAMASUNDAR: Schopenhauer considère l’amour comme la compassion pour ceux qui souffrent. Une telle compassion peut affranchir l’être du désir.

SRILA PRABHUPADA: Pourquoi aimer seulement ceux qui souffrent ?

SYAMASUNDAR: Schopenhauer considère que tous souffrent.

SRILA PRABHUPADA: Nous sommes d’accord sur ce point. Tous les habitants de l’Univers matériel sont en proie à la souffrance. Voilà pourquoi Krishna apparaît ici-bas pour énoncer la Bhagavad-Gîtâ. On qualifie Krishna de « Sauveur de toutes les âmes déchues ». C’est par compassion pour autrui que le Vaishnava adopte l’ordre de renoncement (sannyâsa), son seul devoir consistant à prêcher le message de la conscience de Krishna. Les peuples de la Terre souffrent de par leur ignorance. Tous pensent : « Maintenant que j’ai une belle auto, un joli appartement et une femme séduisante, me voilà heureux! » Alors qu’en fait, il s’agit plutôt ici de souffrance. Aimant Krishna et comprenant qu’il en fait partie intégrante, le Vaishnava réalise que les âmes conditionnées souffrent par manque de conscience de Krishna. C’est donc par compassion qu’il adopte le sannyâsa et se livre à la prédication.

HAYAGRIVA: Schopenhauer demeure vague quant à la nature du monde, mais il voit la vie comme étant fondamentalement aussi irrationnelle que capricieuse.

SRILA PRABHUPADA: C’est un fait. Voilà d’ailleurs pourquoi nous changeons de corps. Ceci signifie que notre mental n’étant pas constant, il accepte et rejette. « Puisque joies et peines du monde naissent de cette combinaison d’éléments matériels, disent les bouddhistes et les philosophes mâyâvâdîs, le mieux serait de la désassembler. » Omettant de dire que le tout repose sur l’âme, ils se contentent d’affirmer que le corps matériel n’est qu’une combinaison d’éléments matériels. Ils nous conseillent donc de laisser la terre retourner à la terre et l’eau retourner à l’eau, etc. « Ainsi, nous disent-ils, efforcez-vous de devenir inexistant, d’atteindre le nirvâna. »

SYAMASUNDAR: Selon Leibnitz, nous vivons dans le meilleur des mondes possibles. Vous étiez d’accord en autant que le monde fut conçu par Dieu. Or, Schopenhauer le voit comme le pire des mondes possibles.

SRILA PRABHUPADA: Sans l’ombre d’un doute, tout ce que Krishna crée est parfait. Cependant, à cause de la nature matérielle de ce monde, trois modes y exercent leur influence : la Vertu, la Passion et l’Ignorance. Vos actions engendrent des réactions ou résultats correspondants. Nous ne sommes pas d’accord avec Schopenhauer lorsqu’il dit que c’est le pire des mondes possibles. Pourquoi Dieu créerait-Il de telles horreurs ?

SYAMASUNDAR: Schopenhauer croit cela parce qu’il y a trop de folie, trop de frustration en ce monde.

SRILA PRABHUPADA: S’il avait pris sa frustration au sérieux, il aurait peut-être couronné sa vie de succès. Nous recevons plusieurs lettres d’étudiants frustrés qui, comprenant que la frustration est infernale, réalisent qu’ils doivent chercher le véritable refuge. La frustration n’est donc pas si néfaste après tout. Si vous vous retrouvez dans une situation périlleuse mais savez comment vous en sortir, ce péril même peut devenir une source de plaisir pour vous.

SYAMASUNDAR: Selon Schopenhauer, les rouages du monde seraient maléfiques d’un point de vue éthique.

SRILA PRABHUPADA: C’est exact dans une certaine mesure en autant qu’on peut constater qu’en prison, le mal règne. Mais celui-ci vous est bénéfique, car il existe pour que vous en tiriez une leçon. Quand vous sortirez de prison, vous pourrez aimer quelqu’un.

HAYAGRIVA: Pour Schopenhauer, derrière tout plaisir ou effort matériel on retrouve la frustration. Le bonheur nous fuit. Dès qu’on atteint l’objet de nos désirs, celui-ci ne semble plus le même. Il écrit : « Perdant de sa nouveauté, même s’il n’est pas renié ouvertement, on l’oublie et on le rejette comme une illusion dissipée. »

SRILA PRABHUPADA: Exactement. Et c’est pourquoi l’être revêt un corps après l’autre.

HAYAGRIVA: Schopenhauer nous voit en constante transition du désir à la satisfaction, puis de celle-ci à un nouveau désir : « Lorsque cette transition s’effectue rapidement, on l’appelle bonheur; lorsqu’elle est lente, on la qualifie de tristesse. » Cette transition constante du désir à la satisfaction caractérise les activités de la volonté dans le monde phénoménal. En dehors de celle-ci n’existe que le nirvâna, l’extinction.

SRILA PRABHUPADA: C’est faux. Il faut comprendre que derrière la volonté et sa satisfaction se trouve une personne qui veut. Schopenhauer ne tient pas compte de celle-ci, mais seulement de la volonté et de sa satisfaction. Mais c’est l’âme individuelle qui veut. Admettons que l’âme parvienne à restreindre la volonté vacillante : et après ? Ce ne serait là qu’un succès éphémère. Une forme de vouloir peut être freinée, mais une autre surgira. Comprenons bien que derrière cette volonté capricieuse, il y a l’âme. Lorsque celle-ci réalise sa véritable identité de serviteur éternel de Krishna, sa volonté s’en trouvera purifiée. Ne nous contentons pas de simplement chercher à anéantir la volonté. Comprenons plutôt la véritable volonté de la vraie personne. Telles sont les prémices de la spiritualité.

HAYAGRIVA: Schopenhauer croit que l’abstinence volontaire et totale constitue la première étape de l’ascétisme, ou le déni de la volonté de survivre. « L’abstinence infirme l’affirmation de la volonté qui s’étend au-delà de la vie individuelle, écrit-il, et donne l’assurance qu’avec la vie du corps, la volonté duquel elle incarne la manifestation cesse d’exister. »

SRILA PRABHUPADA: Oui, mais il doit comprendre que derrière la volonté se trouve la personne qui veut. Le seul fait de nier la volonté matérielle temporaire ne nous sera d’aucune aide. Il s’agit d’exercer notre véritable, notre éternelle volonté – voilà la conscience de Krishna. Dans l’Univers matériel, la volonté est orientée vers la satisfaction des sens de l’être parce que ce dernier a oublié le champ spirituel de la volonté. Quand cette même volonté est orientée vers la satisfaction des sens de l’Être Suprême, voilà l’éternel vouloir de l’être vivant. Jîvera ’svarûpa’ haya –– krsnera ’nitya-dâsa’ (Chaitanya Charitâmrita, Madhya 20:108) Lorsqu’on accède au véritable savoir, on réalise être l’éternel serviteur de Dieu. Quand notre volonté se concentre sur l’art de servir le Seigneur, nous retrouvons notre véritable condition d’éternité, de félicité et de connaissance.

HAYAGRIVA: Même s’il adopte officiellement une attitude athée, Schopenhauer écrit : « Lorsque l’homme craint d’être anéanti par la mort, c’est comme s’il pensait que le soleil s’écrie le soir venu : ’’Malheureux que je suis! Car je sombre dans la nuit éternelle.’’ Aussi le suicide nous semble-t-il aussi vain qu’insensé… »

SRILA PRABHUPADA: Oui, car la volonté étant éternelle, la mort ne signifie pas l’anéantissement de toute vie. On obtient simplement un nouveau corps.

dehino ’smin yathâ dehe kaumâram yauvanam jarâ
tathâ dehântara-prâptir dhîras tatra na muhyati

« Au moment de la mort, l’âme change de corps, tout comme elle est passée dans le précédent de l’enfance à la jeunesse, puis de la jeunesse à la vieillesse. Le sage n’est pas troublé par ce changement. » (Gîtâ 2:13) Voilà la preuve que la personne vit éternellement. Ses désirs comme sa volonté sont éternels, mais Schopenhauer ignore en quoi consiste cet éternel vouloir – c.-à-d. servir Krishna en tout temps. C’est un fait que le suicide n’est pas une solution. Il ne peut que nous empêtrer de plus en plus. Lorsqu’on détruit le corps offert par Dieu, on doit en accepter un nouveau ou devenir un fantôme. Si je vis dans ce corps pendant quatre-vingts ans pour me suicider ensuite, je demeurerai un spectre durant cinq ans avant de pouvoir obtenir un nouveau corps. On pourra bien sûr objecter que cela ne fait aucune différence si l’on détruit le corps puisque l’âme est éternelle. Peu importe en effet que le corps soit anéanti, mais on ne peut le faire de façon délibérée car cela entraverait l’évolution de l’âme. Destiné à vivre dans un corps spécifique, l’être doit attendre de pouvoir revêtir un autre corps lorsqu’on détruit celui qu’il habite à l’heure actuelle. En perturbant ainsi son évolution spirituelle, vous vous exposez à un châtiment.

HAYAGRIVA: Schopenhauer considère la philosophie de l’Inde comme celle du déni de la volonté et cite plusieurs exemples de suicide religieux.

SRILA PRABHUPADA: Mais il n’a pas étudié parfaitement la religion et la philosophie védiques. Il avait quelques notions de philosophie bouddhiste et mâyâvâdî, mais de toute évidence il ne connaissait pas le vaishnavisme. Même s’il a touché à la Bhagavad-Gîtâ, il ne l’a pas étudiée à fond, car Krishna y informe Arjuna que s’il s’efforce seulement de connaître Dieu, sa vie et sa volonté en seront purifiées. Résultat : il retournerait auprès du Seigneur à l’heure de quitter son corps.

janma karma ca me divyam evam yo vetti tattvatah
tyaktvâ deham pounar janma naiti mâm eti so’ rjouna

« Ô Arjuna, celui qui connaît la nature transcendantale de Mon avènement et de Mes actes n’a plus à renaître dans l’Univers matériel; quittant son corps, il atteint Mon royaume éternel. » (Gîtâ 4:9) Soit que Schopenhauer n’a pas étudié la Bhagavad-Gîtâ à fond, soit qu’il n’a pu la comprendre faute d’avoir un maître spirituel véritable. Selon le texte même de la Gîtâ, il nous faut approcher un gourou authentique qui a vu la vérité. Schopenhauer s’est contenté de spéculer en se basant sur son vécu. Par conséquent, même si tout est là dans la Bhagavad-Gîtâ, il n’a pu le voir.

HAYAGRIVA: À titre d’exemple de la négation de la volonté de survivre, Schopenhauer cite les suicides religieux commis sous les roues du chariot de Jagannâth et le rite de sati.

SRILA PRABHUPADA: Il ne s’agit pas là de suicides, mais de gestes fondés sur la compréhension que nous souffrons de diverses façons parce que nous revêtons différentes variétés de corps. Quand on accepte volontairement la mort de cette manière, tout en méditant sur la spiritualité, on accède à la vie spirituelle :

yam yam vâpi smaran bhâvam tyajaty ante kalevaram
tam tam evaiti kaunteya sadâ tad-bhâva-bhâvitah

« L’état de conscience dont on conserve le souvenir à l’instant de quitter le corps détermine la condition d’existence future. » (Gîtâ 8:6) Voilà pourquoi le roi Koulashékhar priait Krishna de l’emporter alors qu’il était en santé et se souvenait de Lui, car il craignait d’oublier Krishna s’il mourait en proie à la maladie. Souvent, on sombre dans le coma, on souffre de troubles physiologiques, on fait de nombreux rêves avant de mourir. De sorte qu’une personne intelligente se dira parfois que mieux vaut mourir lorsqu’on est en santé afin de pouvoir ainsi méditer sur l’après-mort et retourner auprès de Dieu. En méditant sur Jagannâth à l’heure de la mort, on retournera auprès du Seigneur. Ce n’est pas là un suicide mais l’acceptation volontaire de la mort en vue d’être immédiatement promu au monde spirituel.

HAYAGRIVA: Est-ce efficace ?

SRILA PRABHUPADA: Oui.

HAYAGRIVA: Et que dire de Chaitanya Mahâprabhou qui Se précipitait dans l’océan ?

SRILA PRABHUPADA: Ça c’est une autre affaire. Il agissait ainsi sous le coup de l’extase.

SYAMASUNDAR: Schopenhauer note que la volonté contraint une personne à survivre même en l’absence de toute raison d’être, la forçant ainsi à souffrir jour après jour. Il compare cela aux aumônes que le mendiant reçoit aujourd’hui pour mieux souffrir de la faim demain. Toutes ces souffrances, toutes ces frustrations ne sont pas réservées à quelques personnes seulement : c’est le lot de tous.

SRILA PRABHUPADA: C’est juste. Mais pourquoi une personne continue-t-elle de convoiter malgré toute cette frustration ? Le fait est qu’il existe un but que chacun rêve d’atteindre. Afin de comprendre quel est ce but, il convient d’approcher un maître spirituel.

HAYAGRIVA: Selon Schopenhauer, aucune circonstance ne saurait perturber l’homme au vrai savoir : « Une telle personne considère la mort comme une illusion trompeuse, écrit-il, un spectre impudent qui effraie les faibles mais n’a guère impact sur qui sait incarner lui-même la volonté dont le monde entier est l’objectivation ou la représentation, et que par conséquent, il est toujours certain de la vie et du présent… »

SRILA PRABHUPADA: Voilà qui est contradictoire. D’une part, il aspire à la garantie d’existence; d’autre part, il affirme que le nirvâna serait la seule solution. Que veut-il vraiment ? Il cherche simplement à tout adapter à sa théorie. Il ne peut comprendre la philosophie qui sous-tend la purification de la volonté.

HAYAGRIVA: Un des premiers grands philosophes d’Occident à lire la Bhagavad-Gîtâ, Schopenhauer estime que c’est la garantie d’immortalité que lui donnait Krishna qui incita Arjuna à combattre.

SRILA PRABHUPADA: En effet. Mais quelle est la philosophie de Schopenhauer quant à l’être immortel ? Il ne comprend pas que la volonté de l’être est tout aussi immortelle que lui. Si l’âme est immortelle, comment pourrait-on annihiler sa volonté ? Comment le nirvâna serait-il possible ?

HAYAGRIVA: Schopenhauer ne propose aucune solution autre que la négation de la volonté.

SRILA PRABHUPADA: Une solution impossible. Pour être heureux, il importe de changer la qualité de notre volonté. Telle est la voie de la bhakti :

sarvopâdhi-vinirmuktam tat-paratvena nirmalam
hrsîkena hrsîkesa-sevanam bhaktir ucyate

« La bhakti, le service de dévotion, consiste à utiliser tous ses sens au service du Seigneur, le maître des sens. Lorsque l’âme sert le Suprême, deux effets secondaires en découlent : elle s’affranchit de toute désignation matérielle et ses sens se purifient par le simple fait d’être employés au service du Seigneur. » (Nârada Pañcharâtra) La bhakti est un procédé de purification : sravanam kîrtanam visnoh – le chant et l’écoute des Divertissements du Seigneur nous purifiera. Schopenhauer n’a pas compris la Bhagavad-Gîtâ. Bien qu’il admette que la vie est éternelle, il croit que le nirvâna en serait le but. Hélas, il ignore en quoi consiste le véritable nirvâna : mettre un terme aux caprices de la volonté et élever celle-ci au niveau de la conscience de Krishna.

HAYAGRIVA: Schopenhauer est impressionné par le fait que la religion de l’Inde existe depuis plus de quatre mille ans. Il écrit qu’une telle religion « ne peut être une superstition arbitrairement inventée, mais doit trouver son fondement dans la nature humaine. »

SRILA PRABHUPADA: La religion védique comporte deux écoles : les écoles vaishnava et mâyâvâdî. Toutes deux reconnaissent que l’Univers matériel est aussi changeant qu’éphémère et qu’une autre vie nous attend dans le monde spirituel. Pour les Mâyâvâdîs, la vie spirituelle consiste à se fondre dans la radiance du Brahman; pour le Vaishnava, elle consiste à vivre en la compagnie personnelle du Seigneur dans Son royaume, Goloka Vrindâvan, Vaikountha. Mais les uns comme les autres conçoivent une existence spirituelle après la mort.

HAYAGRIVA: Schopenhauer considère que la religion de l’Inde repose sur la négation de la volonté.

SRILA PRABHUPADA: Oui, la négation de la volonté de bonheur matériel, mais non de la volonté même. Tout en niant la volonté de bonheur matériel, il faut affirmer la volonté de bonheur spirituel. Lorsqu’on refuse une chose, on doit en accepter une autre. Personne ne peut demeurer neutre. Param drstvâ nivartate (Gîtâ 2:59) – nous renonçons à ce qui est inférieur en faveur de ce qui s’avère supérieur.

SYAMASUNDAR: Schopenhauer reconnaît trois voies de salut : le salut esthétique, le salut éthique et le salut religieux. Grâce au salut esthétique – c.-à-d. la contemplation des idéaux platoniques à travers la poésie, la musique et l’art – nous sommes transportés au-delà de la passion, du désir et du vouloir.

SRILA PRABHUPADA: Il n’y a rien de nouveau là-dedans puisque la Bhagavad-Gîtâ en fait mention. Les membres du Mouvement pour la Conscience de Krishna ont abandonné leurs mœurs dissolues lorsqu’on leur a proposé une vie meilleure riche en pensées, philosophie, nourriture, chants, poésie et art de nature supérieure. Quand le mental s’emplit de la pensée de Krishna, il ne risque pas de contempler quelque folie.

SYAMASUNDAR: Pour Schopenhauer, le salut esthétique serait temporaire. À titre d’exemple, lorsque nous contemplons un beau tableau, nous transcendons momentanément les niveaux inférieurs de conscience et sommes affranchis de tout désir.

SRILA PRABHUPADA: Nous admettons qu’il puisse en être ainsi, mais nous souhaitons baigner dans cette conscience supérieure de façon continuelle plutôt que momentanée. Ce que la pratique rend possible. C’est grâce à la pratique que l’enfant apprend à lire et à écrire, acquérant ainsi une éducation. Ce n’est pas une expérience momentanée. La pratique quotidienne de la conscience de Krishna fera automatiquement disparaître toute conscience inférieure. Sri-vigrahârâdhana-nitya-nânâ-srngâra-tan-mandira-mârjanâdau (Sri Gurv-astaka 3) : le maître spirituel engage ses disciples dans l’adoration du Seigneur dans le temple. On ne peut espérer quelque bénéficee de l’adoration de la Déité à moins d’y appliquer le sens esthétique avec respect et vénération.

SYAMASUNDAR: Le salut éthique veut qu’on s’efforce de satisfaire la volonté. Une fois celle-ci satisfaite, aucun nouveau désir ne pourra se manifester, ce qui apportera un bonheur durable.

SRILA PRABHUPADA: Outre la volonté individuelle, il existe aussi une volonté suprême. Et c’est en donnant satisfaction à celle-ci qu’on connaîtra le bonheur. Yasya prasâdâd bhagavat-prasâdo (Sri Gurv-astaka 8) : notre philosophie veut qu’en donnant satisfaction au maître spirituel, lequel est le représentant de Dieu, la volonté suprême s’en trouve satisfaite. Il ne s’agit donc pas ici de satisfaire notre volonté, mais plutôt celle du Seigneur.

SYAMASUNDAR: Selon Schopenhauer, le salut religieux incarnerait la voie de salut par excellence. Il croit que la négation de la volonté à travers l’ascétisme ouvre l’accès au nirvâna, au néant.

SRILA PRABHUPADA: De telles personnes prétendent qu’en l’absence de toute sensation de plaisir et de douleur, le monde cesserait d’exister. Le fait est qu’on compte trois états de conscience : l’éveil, le sommeil et l’inconscience profonde. Mais la volonté subsiste en tout temps. Une personne peut sortir d’un état d’inconscience profonde et se rappeler aussitôt de son état d’éveil et de ses rêves. Ce qui démontre la présence de la volonté. Cette dernière ne peut être anéantie puisque c’est la fonction de l’âme. Comme l’âme est éternelle, la volonté l’est également. On peut toutefois réprimer la volonté pendant quelque temps. À titre d’exemple, après la mort, quand l’être développe son futur corps dans le sein d’une mère, il y a suspension de la volonté pendant cette période de neuf mois. Ce corps sera néanmoins conforme à la volonté de l’être. Lorsque le nouveau-né sortira du ventre de sa mère, la volonté reprendra ses activités. La mort revient donc à une simple suspension de la volonté pendant quelques mois. Si vous n’exercez pas votre volonté comme il se doit, vous en souffrirez vie après vie; dans le cas contraire, vous pourrez atteindre Vaikountha immédiatement après la mort.

HAYAGRIVA: Concernant les pratiques religieuses, Schopenhauer écrit : « Le mystique chrétien et le maître du Védanta s’accordent pour dire que toutes les œuvres extérieures et les exercices religieux s’avèrent superflus pour qui a atteint la perfection. » Krishna ne recommande-t-Il pas le contraire ?

SRILA PRABHUPADA: En effet. Il nous dit dans la Bhagavad-Gîtâ (18:5) :

yajña-dâna-tapah-karma na tyâjyam kâryam eva tat
yajño dânam tapas caiva pâvanâni manîsinâm

« On ne doit nullement renoncer aux actes de sacrifice, de charité et de pénitence. Il faut les accomplir car, en vérité, sacrifice, charité et pénitence purifient même les grandes âmes. » En renonçant aux cérémonies ritualistes, nous risquons fortement de déchoir. Même si on a atteint la libération, on doit continuer d’accomplir des actes de sacrifice, de charité et de pénitence afin de protéger notre position.

HAYAGRIVA: Quant aux fonctions du cerveau, Schopenhauer note que le besoin de dormir est directement proportionnel à l’intensité de nos activités mentales. Les reptiles et les poissons, par exemple, dorment peu et d’un sommeil léger; les animaux plus intelligents dorment profondément et longtemps. « Plus l’humain est éveillé, écrit-il, plus sa conscience est vive et claire, plus il aura besoin de dormir; son sommeil en sera ainsi d’autant plus profond et long. »

SRILA PRABHUPADA: Au contraire. Les ignorants, ceux dont la matière recouvre la conscience, dorment davantage que les êtres spirituellement éclairés. Le corps a besoin de sommeil, mais non l’âme; les êtres spirituellement évolués n’ont ainsi pas besoin de dormir beaucoup. Nidrâhâra-vihârakâdi-vijitau : il est entendu que Roûpa Goswami avait vaincu le sommeil, le manger et la sexualité. Les âmes qu’absorbe la spiritualité considèrent le sommeil comme une perte de temps. Ceux qui s’intéressent à la spiritualité vivent ainsi de façon à réduire leur sommeil à presque rien. Ainsi Arjuna est-il appelé Goudâkesh, « celui qui a vaincu le sommeil ».

HAYAGRIVA: Schopenhauer recommande quelque huit heures de sommeil chaque nuit. Qu’enseigne à ce sujet la tradition védique ?

SRILA PRABHUPADA: Le sommeil doit être évité; mais comme cela est impossible, il s’agit de le réduire autant que possible. Les Goswamis, eux, ne dormaient jamais plus de deux heures par jour. Même certains karmîs s’absorbent tant dans leur travail qu’ils n’en dorment presque pas. À titre d’exemple, on dit que Napoléon dormait tout en se déplaçant à cheval et que Gandhi en faisait autant en voiture. Six heures de sommeil par jour suffisent généralement.

HAYAGRIVA: Schopenhauer écrit dans The Ages of Life : « Aucune notion adéquate et complète de l’existence ne peut être acquise par quiconque n’atteint pas la vieillesse, car seul le vieillard voit la vie dans son tout et en connaît le cours naturel… Lui seul en saisit pleinement la vanité absolue, tandis que les autres ne cessent jamais de s’imaginer que tout finira par s’arranger. »

SRILA PRABHUPADA: Il peut sembler en être ainsi, mais on voit en Occident les personnes du troisième âge rechercher encore la jouissance matérielle. Que vaut alors leur vécu ? À moins de recevoir une formation adéquate – et ce, dès la tendre enfance – il ne suffit pas de vieillir pour comprendre la raison d’être de l’existence. Selon la coutume védique, les aînés doivent adopter l’ordre du renoncement (sannyâsa) et vouer tout leur temps et toute leur énergie au service et à la compréhension de Dieu. On n’acquiert pas la maturité spirituelle en vieillissant simplement. Il faut recevoir dès la tendre enfance une formation de brahmachârî.

HAYAGRIVA: Schopenhauer fait remarquer qu’il est de coutume d’appeler la jeunesse « la partie heureuse de la vie » et la vieillesse « la partie triste ». Alors qu’il en est tout autrement. « Il en serait ainsi si c’était les passions qui rendaient l’homme heureux, écrit-il, mais ce dernier est heureux seulement dans la mesure où l’intellect domine en lui. »

SRILA PRABHUPADA: Pour la civilisation moderne, le bonheur est synonyme de jouissance matérielle. Le désir de jouir subsiste même lorsqu’on devient vieux; aussi faut-il être formé au plus tôt. Il est dit qu’on peut devenir vénérable même sans prendre de l’âge. Ce qui signifie que l’important c’est la connaissance et non l’âge. Quiconque ne reçoit pas une éducation digne de ce nom deviendra un vieux sot.

HAYAGRIVA: Schopenhauer note que les Upanishads estiment à cent ans la longévité naturelle de l’être humain. « S’éteindre avant l’âge de quatre-vingt-dix ans, c’est mourir de maladie, écrit-il. Autrement dit, prématurément. »

SRILA PRABHUPADA: Exactement. En cet âge, on peut vivre cent ans tout au plus. Autrefois, les humains vivaient cependant plusieurs millénaires. Durant le Trétâ-youga, leur vie durait jusqu’à dix mille années; durant le Satya-youga, elle pouvait se prolonger sur cent mille années. À l’heure actuelle au cours du Kali-youga, la vie est désormais si déréglée que l’espérance de vie ne dépasse guère soixante-dix ans. Plus l’humain devient sensuel, plus brève est sa vie. Ainsi le veut la loi de la Nature.