Śrīmad-Bhāgavatam
CHANT 1
CHAPITRE 15


Les Pāṇḍavas se retirent en temps opportun.

VERSET 11

yo no jugopa vana etya duranta-kṛcchrād
 durvāsaso ’ri-racitād ayutāgra-bhug yaḥ
śākānna-śiṣṭam upayujya yatas tri-lokīṁ
 tṛptām amaṁsta salile vinimagna-saṅghaḥ

TRADUCTION

Alors que nous étions en exil, Durvāsā Muni, qui prend toujours ses repas en compagnie de ses dix mille disciples, manigança avec nos ennemis pour nous mettre dans une situation des plus périlleuses. Mais Kṛṣṇa nous sauva une fois de plus. En acceptant quelques restes de notre repas, les trois mon­des furent satisfaits. Et de même, les munis qui pratiquaient alors leurs ablu­tions dans la rivière se sentirent pleinement rassasiés.

TENEUR ET PORTEE

Durvāsā Muni: Puissant yogi et brāhmaṇa déterminé à observer les prin­cipes de la spiritualité par des voeux stricts et de sévères austérités. On trouve son nom mentionné en relation avec de nombreux événements historiques, et semble que comme Śiva, ce grand yogi se montrait aussi facilement satisfait que contrarié. Dans les cas où il se trouvait satisfait des services qu'on lui offrait, il pouvait accorder des bienfaits incalculables, mais qu'il fût contrarié, et il survenait alors les plus grandes calamités. Ainsi, Kumārī Kuntī, lorsqu'elle vivait dans la demeure de son père, avait l'habitude de s'acquitter Je très nombreux services envers tous les grands brāhmaṇas qui les visitaient, a un jour, satisfait de son excellente réception, Durvāsā Muni lui conféra, en mise de bénédiction, le pouvoir d'appeler auprès d'elle, selon son désir, n'importe lequel des devas. Il faut comprendre, en vérité, que Durvāsā. Muni était une incarnation plénière de Śiva, et que c'est précisément pour cette rai­son qu'il pouvait se trouver satisfait ou contrarié sans motifs particuliers. Il agissait comme un grand dévot de Śiva, et sur l'ordre de ce dernier, il accepta la charge de prêtre à la cour du roi Śvetaketu, qui devait accomplir des sacri­fices destinés à s'étendre sur cent années. Parfois, également, il se rendait en visite à l'assemblée parlementaire du royaume édénique d'Indradeva. Ses pouvoirs surnaturels lui permettaient de voyager partout dans l'espace, et l'on sait qu'il se rendit en des lieux fort éloignés, jusque sur les planètes Vaikuṇṭhas, au-delà même de l'univers matériel; et ses périgrinations peu ordinaires, il les compléta en moins d'une année. Il accomplit cet exploit lors de sa dispute avec le roi Ambarīṣa, grand bhakta et empereur du monde.

Il avait environ dix mille disciples, qui l'accompagnaient dans ses déplace­ments et chaque fois qu'il était reçu par de grands rois kṣatriya. Un jour, il visita la demeure de Duryodhana, le cousin, mais aussi l'ennemi, de Mahārāja Yudhiṣṭhira. Duryodhana fit montre d'assez d'intelligence pour satisfaire le brāhmaṇa par tous les moyens, et le grand ṛṣi voulut lui accorder quelque bénédiction. Duryodhana connaissait les pouvoirs surnaturels du yogi, et il avait conscience du fait que la moindre insatisfaction de sa part pouvait cau­ser une véritable catastrophe; aussi conçut-il un plan par quoi le brāhmaṇa se mettrait en colère contre ses ennemis les Pāṇḍavas. Quand le ṛṣi voulut donc accorder une bénédiction à Duryodhana, celui-ci exprima le désir de le voir se rendre en visite à la demeure de Mahārāja Yudhiṣṭhira, l'aîné et le chef parmi ses cousins. Mais sa requête était qu'il s'y rende après que Mahārāja Yudhiṣṭhira et sa reine Draupadī aient terminé leur repas, car il savait très bien qu'une fois achevé le repas de Draupadī il serait impossible à Mahārāja Yudhiṣṭhira de recevoir un aussi grand nombre de brāhmaṇas, qu'ainsi le ṛṣi serait contrarié et causerait des difficultés certaines à son cousin Mahārāja Yudhiṣṭhira. Tel était le plan de Duryodhana. Durvāsā Muni accepta cette proposition et se rendit aussitôt chez le roi en exil après que lui et ses frères. ainsi que Draupadī, aient tous terminé leur repas.

En arrivant devant la demeure de Mahārāja Yudhiṣṭhira, il fut aussitôt accueilli comme il se doit, après quoi le roi lui demanda de compléter ses ablutions rituelles du midi dans la rivière, et que pendant ce temps des mets seraient préparés. Durvāsā Muni et ses très nombreux disciples se rendirent donc à la rivière pour s'y baigner, mais Mahārāja Yudhiṣṭhira se trouva pro­fondément angoissé en songeant à la manière dont il allait nourrir ses hôtes. Car, tant que Draupadī n'avait pas pris son repas, une nourriture abondante pouvait être servie à tous leurs invités quel que fut leur nombre, mais selon le plan de Duryodhana, le ṛṣi s'était présenté à sa demeure après que Draupadī eût terminé son repas.

Chaque fois qu'un bhakta rencontre une difficulté, celui-ci y trouve l'occasion de se rappeler le Seigneur avec une attention soutenue. Ainsi, dans cette situation périlleuse, Draupadī songeait à Kṛṣṇa, et le Seigneur omnipré­sent put aussitôt saisir le danger qui guettait Ses dévots. Il apparut donc sur la scène et demanda à Draupadī de Lui donner quelque nourriture, peu importe ce qui lui restait. A cette requête, Draupadī se sentit profondément troublée, car elle se trouvait dans l'incapacité d'offrir au Seigneur la nourriture qu'Il demandait. Elle expliqua que le pot mystérieux que lui avait offert le dieu Soleil pouvait produire une quantité illimitée de nourriture tant qu'elle n'avait pas elle-même pris son repas. Mais ce jour-là, elle avait déjà mangé, et c'est précisément la raison pour laquelle ses époux et elle-même se trouvaient en danger. Exprimant sa détresse, elle se mit à pleurer devant le Seigneur, comme seule une femme pourrait le faire en de telles circonstances. Kṛṣṇa, cependant, pria Draupadī de Lui apporter la marmite pour voir si il n'y restait pas quelque parcelle de nourriture. Lorsque Draupadī s'exécuta, le Seigneur trouva encore attachés aux parois du pot quelques morceaux de légumes, qu'Il prit aussitôt pour les manger. Puis, il demanda à Draupadī d'appeler ses hôtes, Durvāsā et tous ses disciples.

Bhīma fut donc envoyé à la rivière pour appeler les invités. Il leur dit: "Pourquoi retardez-vous messieurs ? Venez, votre repas vous attend." Mais parce que Śrī Kṛṣṇa avait accepté une infime parcelle de nourriture, les brāhmaṇas, encore dans l'eau, s'étaient sentis parfaitement comblés, comme s'ils avaient pris un repas somptueux. Considérant qu'ils n'avaient plus faim, et que Mahārāja Yudhiṣṭhira devait avoir préparé pour eux de nom­breux plats délicieux, qu'enfin, s'ils ne prenaient pas la nourriture que leur offrirait le roi, celui-ci en serait affligé, ils décidèrent qu'il était préférable de ne pas se rendre à l'invitation mais de partir aussitôt.
Cet incident prouve que le Seigneur est le plus grand de tous les yogis, aussi est-Il connu sous le nom de Yogeśvara. Une autre leçon à retenir: tout chef de famille doit offrir sa nourriture au Seigneur; le résultat en sera que tous seront comblés, fussent-ils des milliers d'invités, car le Seigneur aura d'abord été satisfait. Telle est la puissance du service de dévotion.

VERSET 12

yat-tejasātha bhagavān yudhi śūla-pāṇir
 vismāpitaḥ sagirijo ’stram adān nijaṁ me
anye ’pi cāham amunaiva kalevareṇa
 prāpto mahendra-bhavane mahad-āsanārdham

TRADUCTION

Par Son influence seule ai-je pu impressionner au combat le divin Śiva accompagné de son épouse, la fille des Himālayas, de sorte qu'il fut satisfait de moi et me remit son arme personnelle. Et de même, d'autres devas me firent don de leurs armes respectives; plus, je pus atteindre, en ce corps même, les planètes édéniques, où l'on m'offrit un siège à demi élevé.

TENEUR ET PORTEE

Par la grâce du Seigneur Suprême, Śrī Kṛṣṇa, tous les devas, y compris Śiva, s'étaient trouvés satisfaits d'Arjuna. Ce qu'il faut comprendre, c'est qu'on peut recevoir la faveur de Śiva, ou de tout autre deva, sans nécessaire­ment gagner celle de Śrī Kṛṣṇa. Rāvaṇa par exemple était certes un grand dévot de Śiva, mais il ne put échapper à la colère du Seigneur, en la Personne de Śrī Rāmacandra, et ce n'est là qu'un des nombreux exemples qu'on retrouve dans les récits des Purāṇas. Notre verset relate cependant un incident particulier où Śiva devint satisfait d'Arjuna opposé à lui dans un combat. Les dévots du Seigneur Suprême savent bien comment respecter les devas mais par ailleurs, ceux qui rendent un culte aux devas croient parfois sotte­ment que le Seigneur Suprême n'est en rien supérieur aux devas. Or, un tel concept les rend coupables d'offenses envers le Seigneur, en conséquence de quoi ils connaîtront la même fin que durent subir Rāvaṇa et les autres asuras. Les divers incidents rapportés par Arjuna en se souvenant de ses rapports amicaux avec Śrī Kṛṣṇa sont riches d'instructions pour tous ceux qui sots prêts à accepter qu'il est possible d'obtenir toute faveur par le simple fait de satisfaire Kṛṣṇa, le Seigneur Suprême. Ceux qui, toutefois, vouent leur culte aux devas ne peuvent obtenir que des bienfaits partiels et somme toute éphé­mères, comme le sont d'ailleurs eux-mêmes les devas. Un autre enseignement d'importance ressortant de notre verset, réside dans le fait qu'Arjuna, par a grâce de Śrī Kṛṣṇa, put atteindre les planètes édéniques dans son corps terre­tre, et s'y voir offrir par Indradeva, le roi des cieux, l'honneur de s'asseoir et sa compagnie sur un siège à demi élevé. Il est possible d'atteindre les planete édéniques en s'acquittant des actes de piété recommandés dans la section de śāstras qui traite des actes intéressés. Mais comme l'enseigne la Bhagavad-gītā (9.21), lorsque les mérites acquis par ces actes de piété sont épuisés, ler bénéficiaire se trouve à nouveau forcé de revenir sur Terre. Mentionnons que la lune se trouve située au niveau des planètes édéniques, et que seuls les actes de vertu tels l'accomplissement de sacrifices, l'offrande de dons charita­bles et la pratique de rudes austérités, peuvent donner d'atteindre ces planète lorsque s'achève notre séjour en ce corps. Arjuna cependant, put atteindre ces sphères édéniques sans même quitter son enveloppe terrestre. Et s'il en fut ainsi, c'est par la seule grâce du Seigneur; autrement la chose n'aurai jamais été possible. Les efforts actuels des hommes de science pour atteindre les planètes édéniques ne peuvent qu'aboutir à l'échec, car ces hommes ne sont pas comparables à Arjuna. Ils sont des hommes ordinaires, et privés des mérites que confèrent sacrifices, charité et austérités. Le corps de matière se trouve toujours sous l'influence de trois gunas, soit la vertu, la passion et l’ignorance. De nos jours, les hommes se rangent plutôt sous le signe de la passion et de l'ignorance, ce que viennent confirmer leurs tendances de plus en plus marquées à la concupiscence et à l'avidité. Il est impensable pour des êtres aussi dégradés ne serait-ce que d'approcher les systèmes planétaire supérieurs, au-delà desquels s'en trouvent d'autres encore, que seuls peuver.: atteindre les êtres établis dans la vertu. Sur les planètes édéniques et diverses autres dans cet univers se trouvent des êtres d'une très haute intelligence, de loin supérieure à celle des humains. Tous y sont vertueux, selon les plus hauts critères de la vertu, tous sont dévots du Seigneur et bien que leur vertu ne soit pas d'une pureté absolue, on les nomme tout de même devas, car ils possèdent le plus grand nombre de qualités qu'il est possible d'obtenir dans ce monde de matière.

VERSET 13

tatraiva me viharato bhuja-daṇḍa-yugmaṁ
 gāṇḍīva-lakṣaṇam arāti-vadhāya devāḥ
sendrāḥ śritā yad-anubhāvitam ājamīḍha
 tenāham adya muṣitaḥ puruṣeṇa bhūmnā

TRADUCTION

Lorsqu'en invité je passai quelques jours sur les planètes édéniques, tous les devas, habitants des cieux, et le roi Indradeva lui-même, prirent refuge de mes bras, qui portent la marque de l'arc Gāṇḍīva, afin que je puisse détruire pour eux, le démoniaque Nivātakavaca. O roi, descendant d’Ajamīḍha, tu me vois aujourd'hui séparé du Seigneur Suprême, de qui dépendait ma rare puissance.

TENEUR ET PORTEE

Certes, les devas, qui habitent le royaume édénique, montrent plus d'intelligence, de puissance et de beauté; mais ils n'en vinrent pas moins qué­rir l'aide d'Arjuna, porteur de l'arc Gāṇḍīva, et doté de pouvoir par la grâce du Seigneur, Śrī Kṛṣṇa. Le Seigneur est tout-puissant, et Sa grâce peut confé­rer à Son pur dévot autant de puissance qu'Il le désire, et ce, sans réserve aucune. Inversement, qu'Il retire les pouvoirs qu'Il a accordé, et l'on devient par Sa volonté, privé de toute force.

VERSET 14

yad-bāndhavaḥ kuru-balābdhim ananta-pāram
 eko rathena tatare ’ham atīrya-sattvam
pratyāhṛtaṁ bahu dhanaṁ ca mayā pareṣāṁ
 tejās-padaṁ maṇimayaṁ ca hṛtaṁ śirobhyaḥ

TRADUCTION

La puissance militaire des Kauravas était comparable à un océan peuplé d'êtres invincibles, innombrables, un océan infranchissable. Je pus néan­moins, béni de Son amitié, traverser sur mon char cette multitude. Et par Se seule grâce encore, il me fut donné de reprendre les vaches (du roi Virāṭa) comme de réunir par la force les couronnes de nombreux rois, incrustées de joyaux aux mille feux.

TENEUR ET PORTEE

Le camp des Kauravas comptait de nombreux généraux chevronnés, tels Bhīṣma, Droṇa, Kṛpa, Karṇa, et leur puissance militaire ressemblait à un vaste et infranchissable océan. Pourtant, par la grâce de Śrī Kṛṣṇa, Arjuna put seul, et sans quitter son char, vaincre un à un, et sans la moindre diffi­culté, tous ces vaillants guerriers. Les généraux se succédaient à un rythme rapide dans le camp adverse, tandis que chez les Pāṇḍavas, Arjuna seul, de son char que conduisait Kṛṣṇa, le Seigneur, prenait sur lui la responsabilité totale de cette grande bataille.
De même, lorsque les Pāṇḍavas vivaient incognito dans le palais du roi Virāṭa, les Kauravas vinrent s'en prendre à ce monarque, et déterminèrent d'emmener au loin son important troupeau de vaches. Or, tandis qu'ils enle­vaient les bêtes, Arjuna, conservant l'anonymat, s'opposa à eux et reprit le troupeau de même qu'un joli butin en arrachant de force les joyaux qui ornaient les turbans des représentants de l'ordre royal. Arjuna se rappelle ici comment tous ces exploits furent rendus possibles par la seule grâce du Seigneur.

VERSET 15

yo bhīṣma-karṇa-guru-śalya-camūṣv adabhra-
 rājanya-varya-ratha-maṇḍala-maṇḍitāsu
agrecaro mama vibho ratha-yūthapānām
 āyur manāṁsi ca dṛśā saha oja ārcchat

TRADUCTION

C'est Lui, et nul autre, qui sur le champ de bataille abrégea l'existence de tous les combattants; et c'est Lui qui retira les facultés pensantes et la force d'enthousiasme aux puissantes divisions militaires des Kauravas, avec à leur tète Bhīṣma, Karṇa, Droṇa, Śalya... Ces merveilles, ô roi, le Seigneur les accomplit en allant de l'avant, et ce, en dépit de l'excellente et plus qu'effi­cace organisation de l'armée ennemie.

TENEUR ET PORTEE

Le Seigneur Suprême et Absolu, Śrī Kṛṣṇa, Se manifeste dans le coeur de tous les êtres sous la forme de Son émanation plénière, le Paramātmā, et les dirige ainsi dans leur souvenir, leur oubli, leur savoir, leur manque d'intelli­gence et toutes leurs activités psychiques (B.g., XV.15). Seigneur de tous les êtres, Il peut prolonger ou diminuer la durée d'existence de quiconque. Ainsi mena-t-Il la Bataille de Kurukṣetra selon Ses propres desseins: Il désirait voir Yudhiṣṭhira victorieux et couronné empereur de cette planète. Et pour servir cette entreprise spirituelle, Il anéantit par Sa volonté toute-puissante tous les guerriers du camp adverse. L'ennemi jouissait d'une puissance militaire complète, soutenue par d'aussi grands généraux que Bhīṣma, Droṇa, Śalya, et il eût été matériellement impossible pour Arjuna de remporter la victoire dans cette bataille si le Seigneur ne l'avait assisté en lui révélant de nombreu­ses tactiques. En général, de telles manoeuvres stratégiques sont le propre des chefs d'Etat, qui ne manquent pas de les utiliser à des fins guerrières, comme cela se fait même de nos jours; mais ces entreprises requièrent de puissants moyens matériels —d'importants réseaux d'espionnage, d'habiles stratégies militaires et de subtiles menées diplomatiques. Or, parce qu'Arjuna comptait parmi les dévots très chers du Seigneur, Ce dernier S'acquitta personnelement de ces lourdes responsabilités, laissant Arjuna libre de toute angoisse. Telles sont les voies du service de dévotion offert au Seigneur.


Hare Krishna Hare Krishna Krishna Krishna Hare Hare
Hare Rama Hare Rama Rama Rama Hare Hare