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Cinquième chapitre.

L'action dans la conscience de Krsna.




 

VERSET 1

 

arjuna uvaca
sannyasam karmanam krsna
punar yogam ca samsasi
yac chreya etayor ekam
tan me brahi suniscitam

 

TRADUCTION

Arjuna dit :
O Krsna, d'abord Tu me demandes de renoncer aux actes, puis d'agir, dans un esprit de dévotion. Dis-le-moi clairement, je T'en prie: quelle voie, de ces deux, est la meilleure?

 

TENEUR ET PORTEE

Dans ce chapitre, le Seigneur donne l'action dévotionnelle comme supérieure à la spéculation mentale insipide. En effet, cette méthode, le service de dévotion, est plus commode, car, purement spirituelle, elle exempte son auteur de toute conséquence de ses actes, de tout karma. Le second chapitre nous introduisait à la connaissance de l'âme, expliquant de quelle manière elle se trouve prisonnière du corps et la méthode pour mettre un terme à ce conditionnement: le buddhi-yoga, ou service de dévotion. Le troisième démontrait que celui qui possède la connaissance spirituelle n'a plus aucun devoir à remplir. Et dans le quatrième, Krsna enseignait à Arjuna que tous les sacrifices culminent dans le savoir. Cependant, à la fin de ce même chapitre, Krsna conseillait à Arjuna, une fois qu'il serait établi dans la connaissance parfaite, de se ressaisir et de combattre. Krsna, en soulignant l'importance à la fois de l'action dévotionnelle et de l'inaction dans la connaissance, ébranle la détermination d'Arjuna, le plongeant davantage dans la confusion. Arjuna pense que l'inaction dans la connaissance implique le renoncement à toute activité des sens: comment peut-on, d'une part, cesser d'agir, et de l'autre, embrasser l'action dévotionnelle? En d'autres mots, il croit que le sannyasa, le renoncement dans la connaissance, et l'action, quelle qu'elle soit, sont deux modes incompatibles. II semble ne pas comprendre que l'action accomplie dans la connaissance n'engendre, en termes de karma, aucune conséquence, et qu'ainsi, elle rejoint l'inaction. C'est pourquoi il demande s'il est préférable de renoncer à agir ou d'agir en pleine connaissance.

 


VERSET 2

 

sri bhagavan uvaca
sannyasah karma-yogas ca
nihreyasa-karav ubhau
tayos tu karma-sannyasat
karma-yogo visisyate

 

TRADUCTION

Le Seigneur bienheureux dit:
Le renoncement aux actes et l'acte dévotieux mènent chacun à la libération, mais plus haut est l'acte dévotieux.

 

TENEUR ET PORTEE

L'action intéressée, accomplie en vue du plaisir des sens, enchaîne son auteur à la matière. Aussi longtemps qu'on agit pour simplement améliorer ses conditions de vie matérielle, on devra transmigrer de corps en corps, perpétuellement captif du monde de la matière. Ce que confirme le Srimad Bhagavatam:

"L'homme est avide de plaisirs matériels, ignorant que son corps est précisément le fruit des actions intéressées qu'il a pu accomplir dans le passé, que cette enveloppe charnelle, temporaire, ne peut qu'apporter des souffrances constantes. A quoi bon, dès lors, agir en vue du seul plaisir? De plus, la vie de quiconque ne s'enquiert pas de la voie à suivre pour dépasser l'action intéressée demeure vaine, car tant qu'il restera absorbé dans la seule conscience du plaisir, il restera également prisonnier du cycle des morts et des renaissances. Même avec un mental enlisé dans l'ignorance et pénétré de désir pour les fruits de l'acte, il faut apprendre à aimer servir Vasudeva, le Seigneur, avec dévotion. Alors seulement pourra-t-on trancher les liens de l'existence matérielle. "

Il ne suffit donc pas, pour atteindre la libération, d'être un jnani, de connaître son identité spirituelle, de savoir l'âme distincte du corps: il faut agir en conséquence, seul moyen de briser les chaînes qui nous gardent prisonniers de la matière. Car, l'action accomplie dans la conscience de Krsna ne ressemble pas à l'action matérielle, intéressée; elle permet d'avancer vers la connaissance pure. Le simple fait de renoncer aux actes matériels, sans toutefois s'engager dans la conscience de Krsna, ne suffit pas vraiment à débarrasser le cœur de toutes ses taches; et tant qu'il garde quelque impureté, il est impossible de ne pas s'adonner à l'action intéressée. Seule l'action faite dans la conscience de Krsna libère aussitôt l'âme des chaînes du karma et l'empêche d'être à nouveau prise en des activités matérielles. D'où la supériorité de l'action accomplie dans la conscience de Krsna sur le simple renoncement, lequel comporte toujours un risque de chute et, par conséquent, demeure incomplet. Ce que confirme Srila Rupa Gosvami dans son Bhaktirasamrta-sindhu:

"Imparfait est le renoncement de qui désire se libérer de choses qui, même matérielles, sont reliées à Dieu, la Personne Suprême".

On ne goûte le parfait renoncement qu'avec la conscience que tout appartient à Dieu et que nul ne peut donc se dire propriétaire de quoi que ce soit. Aussi, comment pourrait-on renoncer à ce qui ne nous appartient pas? Celui qui reconnaît Krsna comme le possesseur suprême, celui-là, fait preuve d'un renoncement total. Tout appartenant à Krsna, tout doit être utilisé à Son service. Ce genre d'action, accomplie dans la conscience de Krsna, est parfaite, de loin supérieure au faux renoncement de tous les sannyasis mayavadis.

 


VERSET 3

 

jneyab sa nitya-sannyasi
yo na dvesti na kanksati
nirdvandvo hi maha-baho
sukham bandhat pramucyate

 

 

TRADUCTION

Sache-le, ô Arjuna aux-bras-puissants, celui qui n'abhorre ni ne convoite les fruits de ses actes connaît un renoncement immuable; affranchi de la dualité, il dénoue facilement les liens qui le retiennent à la matière.

 

TENEUR ET PORTEE

Celui qui s'absorbe dans la conscience de Krsna possède la clé du parfait renoncement, puisqu'il "n'abhorre ni ne convoite les fruits de ses actes". Entièrement voué au Seigneur, il détient également la connaissance parfaite: averti de sa position éternelle par rapport à Krsna, il est absolument conscient de ce que Krsna est le Tout et de ce que lui-même fait partie intégrante de ce Tout. Son savoir est juste en tous points. qualitativement, il se sait l'égal de Krsna, par sa nature spirituelle, et, en même temps, sous l'angle quantitatif, subordonné à Lui en tant que partie infime de Sa Personne. La théorie selon laquelle nous ne ferions qu'Un avec l'Absolu, Krsna, ne peut être exacte: la partie ne peut égaler le tout. Une fois atteinte cette connaissance sur son identité qualitative et sur sa différence quantitative d'avec Dieu, l'être atteint la plénitude, affranchi de tout désir comme de tout regret; le mental ne connaît plus de dualités, car tout, désormais, s'accomplit pour le seul plaisir de Krisna. Ainsi délivré de la dualité, on atteint, même en ce monde, la libération.

 


VERSET 4

 

sankhya-yogau prthag balah
pravadanti na panditah
ekam apy asthitah samyag
ubhayor vindate phalam

 

TRADUCTION

Seul un ignorant prétendra que l'action dévotieuse [le karma-yoga] conclut autrement que l'étude des éléments matériels [le sankhya-yoga]. Les vrais érudits l'affirment, si l'on suit parfaitement l'une ou l'autre voie, on atteint leurs fins communes.

 

TENEUR ET PORTEE

L'étude de l'univers matériel culmine dans la découverte de l'âme qui tout anime. L'âme de l'univers est Visnu, l'Ame Suprême; et qui sert Krsna sert du même coup l'Ame Suprême, puisqu'Elle émane de Lui. Il faut d'abord trouver la racine de l'arbre, la source de l'univers matériel, Visnu, pour ensuite arroser cette racine. Ainsi, après avoir trouvé la racine de l'arbre par l'étude de la philosophie du sankhya, l'étudiant sérieux l'arrosera, par la pratique du service de dévotion. Le sankhya-yoga et le karma-yoga, ou bhakti-yoga, se rejoignent donc dans leur essence, puisque leur but est un: Visnu. Ceux qui ignorent tout de leur but ultime peuvent prétendre que ces deux méthodes diffèrent, mais le sage, en vrai érudit, connaît le principe qui les unifie.

 


VERSET 5

 

yat sankhyaih prapyate sthanam
tad yogair api gamyate
ekam sankhyam ca yogam ca
yah pasyati sa pasyati

 

TRADUCTION

Celui qui sait que le but atteint par le renoncement peut aussi l'être par l'action dévotieuse, qui réalise ainsi l'unité de ces deux voies, celui-là voit les choses dans leurs juste relief.

 

TENEUR ET PORTEE

L'objet réel de la recherche philosophique, c'est de connaître le but ultime de l'existence, la réalisation spirituelle. C'est pourquoi les deux voies indiquées dans ce verset ne diffèrent pas dans leurs conclusions. La conclusion de la recherche philosophique (le sankhya-yoga) est que l'être distinct n'a rien à voir avec la matière; il n'appartient pas à l'univers matériel, mais au Tout spirituel suprême, et, par suite, il doit agir en relation avec cet Absolu. Or, agir dans la conscience de Krsna, c'est retrouver sa position naturelle, originelle et éternelle en relation avec l'Absolu, Krsna. La voie du sankhya-yoga demande qu'on se détache de la matière, et celle du yoga de la dévotion, le bhakti-yoga, qu'on s'attache aux actes accomplis pour le plaisir de Krsna. Mais bien que l'une semble mener à l'attachement et l'autre au détachement, ces deux méthodes se rejoignent, car il n'existe pas de différence entre le détachement de la matière et l'attachement à Krisna. Qui développe cette vision voit les choses dans leur juste relief.


VERSET 6

 

sannyasas tu maha-baho
duhkham aptum ayogatah
yoga-yukto munir brahma
na cirenadhigacchati

 

TRADUCTION

Qui pratique le renoncement, mais ne sert le Seigneur avec amour et dévotion, ne saurait trouver le bonheur, ô Arjuna. Les sages, au contraire, se purifient par des actes dévotieux et atteignent bientôt l'Absolu.

 

TENEUR ET PORTEE

Il existe deux sortes de sannyasis: les mayavidis, qui étudient la philosophie du sankhya, et les vaisnavas, qui étudient la philosophie du Srimad-Bhigavatam, l'authentique commentaire du Vedanta-sutra. Les sannyasis mayavadis cherchent, eux aussi, à comprendre le Vedanta-sutra, mais à travers le Sariraka-bhasya, le commentaire impersonnaliste qu'en a donné Sankaracarya. Les adeptes de l'école bhagavata, à laquelle appartiennent les sannyasis vaisnavas, pratiquent le service de dévotion en se conformant aux règles du Pancaratriki ils se veulent toujours actifs au service du Seigneur. Mais leurs divers actes, accomplis par amour pour Krisna, n'ont rien de matériel. Les sannyasis mayavidis, au contraire, plongés dans leurs, études philosophiques du sankhya et du vedanta, absorbés dans leurs spéculations intellectuelles, ne peuvent savourer le nectar du service de dévotion. Et parce que leurs études finissent par devenir fastidieuses, ils se lassent de, spéculer sur le Brahman et se tournent alors vers le Srimad-Bhagavatam, sans toutefois en saisir la portée, si bien qu'ils rencontrent de nombreux obstacles dans leur étude de cet ouvrage. Les mayavadis ne retirent absolument rien de leurs spéculations insipides, ni de leurs interprétations non personnalistes des Ecritures, alors que les vaisnavas, eux, absorbés dans le service de dévotion, goûtent un bonheur réel dans l'accomplissement de leurs devoirs spirituels, et sont en outre assurés de finalement atteindre le royaume de Dieu. Il arrive que les sannyasis mayavadis, qui spéculent sur le Brahman, échouent dans la réalisation spirituelle et se relancent alors dans des activités de ce monde, parfois de nature altruiste ou humanitaire, mais toujours matérielles. Les vaisnavas se trouvent donc dans une position plus élevée et plus sûre que les mayavadis, même si ceux-ci, après d'innombrables existences, finissent eux aussi par adopter la conscience de Krisna.

 


VERSET 7

 

yoga-yukto visuddhatma
vijitatma jitendriyah
sarvabhutamabhutatma
kurvann api na lipyate

 

TRADUCTION

Celui dont les actes sont imprégnés de dévotion, l'âme pure, maître de ses sens et de son mental, est cher à tous, et tous lui sont chers. Bien que toujours actif, jamais il ne tombe dans les rets du karma.

 

TENEUR ET PORTEE

Celui qui emprunte la voie libératrice de la conscience de Krisa est, par là même, aimé de tous les êtres, et tous les êtres lui sont également chers. De même qu'on ne peut concevoir des branches et des feuilles d'un arbre comme possédant une existence indépendante de cet arbre, le bhakta ne peut voir les êtres autrement qu'en relation avec Dieu, Krisna. Il sait bien que si on arrose les racines d'un arbre, l'eau sera distribuée à toutes les branches et à toutes les feuilles, que si on alimente l'estomac, l'énergie sera distribuée à toutes les parties du corps, et que si l'on agit pour le plaisir de Krisna, source de toutes choses, animées ou inanimées, on sert, par là même, tous les êtres, et on leur devient très cher. Si, par ses œuvres, le bhakta comble tous les êtres, c'est qu'il est pur de conscience. Et, du fait même de cette pureté, il est parfaitement maître de son mental. Maître de son mental, il est également maître de ses sens. Son mental constamment absorbé dans la pensée de Krisna, il ne risque pas de s'éloigner de Lui, d'autant moins qu'il n'use de ses sens que pour Le servir. Il n'aime à entendre que ce qui a trait à Krisna, il ne veut manger que la nourriture d'abord offerte à Krisna, et il n'éprouve le désir d'aller nulle part, si ce n'est pour servir Krisna. Aussi peut-on dire qu'il maîtrise parfaitement ses sens. Et quiconque parvient à maîtriser ses sens ne cause jamais plus de tort à personne. On peut alors se demander pourquoi Arjuna, âme purement consciente de Krisna, doit user de violence contre ses ennemis. Mais comme l'explique le deuxième chapitre, c'est en apparence seulement qu'Arjuna leur porte préjudice: puisqu'on ne peut détruire l'âme spirituelle, toutes les personnes assemblées pour le combat continueront de vivre en tant qu'individus après l'anéantissement de leur corps. Ainsi, du point de vue spirituel, personne ne périra sur le champ de bataille de Kuruksetra. Seul changera, selon le désir du Seigneur, présent en personne, la "vêture" des combattants, leur corps matériel. Arjuna ne va donc pas vraiment combattre; il va simplement, en pleine conscience de Krisna, suivre Ses instructions. Comment pourrait-il, en agissant ainsi, se prendre dans les rets du karma?

 


VERSET 8/9

 

naiva kincit karomiti
yukto manyeta tattva-vit
pasyan srnvan sprsan jighrann
asnan gacchan svapan svasan

pralapan visrjan grhnann
unmisan nimisann api
indriyanindriyarthesu
vartanta iti dharayan

 

 

TRADUCTION

Bien qu'il voie, qu'il entende, qu'il touche, sente, mange, se meuve, dorme et respire, celui dont la conscience est purement spirituelle sait bien qu'en réalité, il n'est pas l'auteur de ses actes. De cela, il a toujours conscience : lorsqu'il parle, accepte ou rejette, évacue, ouvre ou ferme les yeux, seuls les sens matériels sont impliqués ; lui-même n'a aucun lien avec ces actes.

 

TENEUR ET PORTEE

Le bhakta, servant Krisna avec amour et dévotion, se situe à un niveau purement spirituel; ses actes ne dépendent nullement des cinq facteurs, directs et indirects, de l'action, à savoir : l'auteur, l'acte lui-même, le lieu, l'effort accompli et la Providence. Bien qu'il semble agir avec son corps, avec ses sens, il demeure toujours conscient de sa position réelle, qui consiste à s'engager dans des activités purement spirituelles. Le matérialiste utilise ses sens pour son propre plaisir, le bhakta n'use des siens qu'en vue de satisfaire les Sens de Krishna. Ainsi, bien qu'il semble agir au niveau des sens, le dévot de Krisna demeure toujours libre. Voir, écouter, parler, évacuer, etc., ces divers actes physiques n'affectent jamais l'être conscient de Krishna, car se sachant l'éternel serviteur du Seigneur, il ne les accomplit que pour Lui.

 


VERSET 10

 

brahmany adhaya karmani
sangam tyaktva karoti yah
lipyate na sa papena
padma-patram ivambhasa

 

TRADUCTION

De même que l'eau ne mouille pas les feuilles du lotus, le péché n'affecte pas celui qui, sans attachement, s'acquitte de son devoir, en offrant les fruits au Seigneur Suprême.

 

TENEUR ET PORTEE

L'univers matériel constitue une manifestation totale des trois gunas, qu'on désigne techniquement sous le nom de pradhana, mais il n'en demeure pas moins relié au Brahman Suprême, à Krisna, car bien que diversement manifestés, les effets et la cause ne diffèrent pas. Ce que confirment les hymnes védiques, de même que la Bhagavad-gita: tout, en ce monde, est manifestation du Brahman. Et la Sri Isopanisad reprend le thème, en ajoutant que tout n'appartient qu'au Brahman Suprême, Sri Krisna. Même le corps, accordé par le Seigneur en vue d'une activité particulière, peut être engagé à Son service, dans la conscience de Krisna (brahmani). Krisna dit Lui-même, dans la Bhagavad-gita: "Offre-Moi tous tes actes. Or, l'être qui reconnaît en Lui le possesseur suprême, au service de qui tout doit être utilisé, n'a pas à subir de conséquences matérielles pour ses actes, coupables ou vertueux; il se garantit de toute suite karmique, comme les feuilles du lotus, qui reposent sur l'eau mais n'en sont jamais affectées. En bref, contrairement à celui qui n'a pas conscience de Krisna, au matérialiste, qui n'agit qu'en fonction du corps et des sens matériels, le bhakta agit en conformité avec sa compréhension de la vraie nature du corps, propriété de Krisna.

 


VERSET 11

 

kayena manasa buddhya
kevalair indriyair api
yoginah karma kurvanti
sangam tyaktvatma-shuddhaye

 

TRADUCTION

Brisant ses attachements, le yogi n'agit avec son corps, son mental, son intelligence et ses sens même, qu'à une seule fin: se purifier.

 

TENEUR ET PORTEE

Tout acte accompli en vue de satisfaire les Sens de Krsna purifie son auteur de toute contamination matérielle, qu'il relève du corps, du mental, de l'intelligence ou même des sens. Pour que nos actions soient pures (sadacara), et qu'elles n'entraînent aucune conséquence matérielle, il suffit donc d'agir dans la conscience de Krsna. Srila Rupa Gosvami écrit, dans son Bhaktirasamrta-sindhu:

 

"Celui qui met ses paroles et son corps, son mental et son intelligence au service du Seigneur, dans la conscience de Krsna, est parfaitement libéré en ce monde, même si ses actes semblent matériels."

Affranchi du faux ego, il ne s'identifie nullement à son corps, pas plus qu'il ne s'en croit le possesseur. Il sait parfaitement que son corps et lui-même appartiennent à Krsna. Utilisant au service de Krsna tout ce qu'il possède (paroles, corps, mental, intelligence, vie, biens, etc.), il s'unit aussitôt à Lui. Telle est la perfection de la conscience de Krisna.

 


VERSET 12

 

yuktah karma-phalam tyaktva
shantim apnoti naisthikim
ayuktah kama-karena
phale sakto nibadhyate

 

TRADUCTION

Au contraire de celui qui, sans union avec le Divin, convoite les fruits de son labeur et s'enlise ainsi dans la matière, l'âme établie dans la dévotion trouve, en M'offrant les résultats de tous ses actes, une paix sans mélange.

 

TENEUR ET PORTEE

Le bhakta et le matérialiste se distinguent par ce qui les attache. Krsna pour l'un, les fruits de ses actes pour l'autre. Celui qui s'attache à Krsna et agit seulement pour Lui plaire est certes libéré; il ne pense nullement à jouir du fruit de ses actes. Le Srimad-Bhagavatam explique que se préoccuper des résultats de l'action prouve qu'on demeure sous l'emprise de la, dualité, ignorant de la Vérité Absolue, Krsna, Dieu, la Personne Suprême. La dualité n'a aucune place dans la conscience de Krsna: tout ce qui existe est produit de l'énergie de Krsna, Dieu, la Personne Suprême, Vérité Absolue, qui est en tous points parfait. Et tout acte lié à Krsna est lui aussi de nature absolue; purement spirituel, il n'entraîne aucune conséquence d'ordre matériel. Le dévot de Krsna connaît donc une sérénité parfaite, contrairement à celui qu'assèche la soif maladive des fruits de l'acte, de la jouissance matérielle.

Tout le secret de la conscience de Krsna consiste à réaliser que rien n'existe en dehors de Krsna. Qui comprend cela s'affranchit de toute crainte et connaît alors la paix suprême.

 


VERSET 13

 

sarva-karmani manasa
sannyasyaste sukham vasi
nava-dvare pure dehi
naiva kurvan na karayan

 

TRADUCTION

Quand l'âme incarnée domine sa nature inférieure, renonce, par la pensée, à toute action, elle vit en paix dans la cité aux neuf portes [le corps] et n'accomplit, ni ne cause, aucun acte matériel

 

TENEUR ET PORTEE

L'âme incarnée vit dans une cité à neuf portes: le corps, dont les actions sont, réglées, de façon automatique, par les trois gunas. Bien que l'âme incarnée soit forcée, par ses désirs, d'accepter le conditionnement d'un corps, elle peut, toujours si elle le désire, s'en affranchir. Car, c'est seulement pour avoir oublié sa nature supérieure qu'elle s'identifie au corps de matière et s'expose à la souffrance. Mais la conscience de Krsna permet à l'âme de retrouver sa position originelle, de sortir de sa prison de chair. Dès qu'on l'adopte, on s'élève au-delà de toute activité corporelle. Et celui qui règle par elle son existence, modifiant l'objet de ses préoccupations, vit heureux dans la cité aux neuf portes, que la Svetasvatara Upanisad décrit ainsi:

 

"Dieu, la Personne Suprême, qui réside dans le corps de chacun, est le Seigneur de tous les êtres dans l'univers. Le corps comprend neuf portes: les deux yeux, les deux narines, les deux oreilles, la bouche, l'anus et l'orifice génital. Tant qu'il demeure conditionné, l'être s'identifie à ce corps, mais dès qu'il retrouve son identité en relation avec le Seigneur, présent en lui, il devient, même en ce corps, tout aussi libre que Lui."

Le bhakta demeure donc non affecté par les actes du corps, intérieurs ou extérieurs.

 


VERSET 14

 

na kartrtvam na karmani
lokasya srjati prabhuh
na karma-phala-samyogam
svabhavas tu pravartate

 

 

TRADUCTION

L'être incarné, maître de la cité du corps, n'est jamais à l'origine d'aucun acte, non plus qu'il crée les fruits des actes ou engendre l'action chez autrui; tout est l'oeuvre des trois gunas.

 

TENEUR ET PORTEE

Comme on le verra dans le septième chapitre, l'être distinct participe de la même nature que Dieu, nature spirituelle, bien différente de la matière, cette autre nature dite inférieure. Pour une raison ou pour une autre, l'âme, de nature supérieure, est entrée, depuis des temps immémoriaux, en contact avec la matière. Le corps qu'habite temporairement l'âme conditionnée cause divers actes, dont celle-ci, pour avoir oublié sa nature première et voulu s'identifier à ce corps, doit, dans le cadre de la matière, subir les conséquences. Seule, en effet, l'ignorance, où il est plongé depuis des temps immémoriaux, garde l'être prisonnier du corps et le force à souffrir. Mais aussitôt qu'il se détache des actes du corps, il s'affranchit également de leurs suites. Tout au long de son séjour dans la cité du corps, l'être semble y régner en maître, mais en vérité, il ne possède pas le corps, pas plus qu'il n'est maître de ses actes et de leurs suites. Perdu au milieu de l'océan de l'existence matérielle, il lutte pour sa survie. Les vagues le ballotent sans qu'il puisse mettre un terme à son impuissance. La meilleure solution qui s'offre à lui pour sortir de cette mer houleuse est d'adopter la conscience de Krsna.

 


VERSET 15

 

nadatte kasyacit papam
na caiva sukritam vibhuh
ajnanenavrtam jnanam
tena muhyanti jantavah

 

TRADUCTION

Jamais l'Etre Suprême ne peut être tenu pour responsable des actes, vertueux ou coupables, de quiconque. Mais l'être incarné ne s'en égare pas moins, car l'ignorance voile son savoir intérieur.

 

TENEUR ET PORTEE

Vibhuh: le mot s'applique au Seigneur Suprême, pour indiquer qu'il possède à l'infini chacune de ces six perfections: la beauté, la richesse, la renommée, la puissance, la sagesse et le renoncement. Toujours satisfait en Lui-même, Il n'est jamais affecté par les actes, coupables ou vertueux, des âmes distinctes. Il ne crée de condition particulière pour personne, mais ce sont les êtres eux-mêmes qui, égarés par l'ignorance, veulent jouir de certaines "conditions" de vie, et se rivent au boulet du karma. L'âme, par sa nature spirituelle, possède la connaissance absolue; mais à cause de son pouvoir limité, elle tend à subir l'influence de l'ignorance. Contrairement à l'âme infinitésimale (l'anu-atma), le Seigneur Suprême (le vibhu-atma) est omnipotent et omniscient.

L'âme distincte est également libre de ses désirs, mais quels qu'ils soient, seul le Seigneur tout-puissant peut les satisfaire. Même lorsque l'âme s'égare dans ses désirs, c'est le Seigneur qui lui permet de les satisfaire, mais en aucun cas est-Il responsable du karma -les actes et leurs conséquences qu'engendrent les situations auxquelles aspire l'âme ainsi conditionnée. L'être lui même s'illusionne et s'identifie aux divers corps qu'il revêt, devenant dès lors la proie des souffrances et joies éphémères de l'existence.

Le Seigneur, sous la forme du Paramatma, l'Ame Suprême, accompagne toujours l'être dans le corps; Il connaît donc tous ses désirs, comme celui qui se tient à proximité d'une fleur et en respire le parfum. Le désir est, dans l'âme incarnée, une forme de conditionnement tout à fait subtile; c'est en fonction de ses mérites que le Seigneur comble les souhaits de chacun. "L'homme propose, Dieu dispose", dit le proverbe. Et les hymnes védiques:

 

"C'est le Seigneur qui permet aux êtres d'accomplir des actes vertueux, pour qu'ils s'élèvent graduellement. C'est Lui également qui les laisse commettre des actes coupables et ainsi prendre la direction de l'enfer. Bonheur et malheur reposent tout entiers sur Lui; selon Sa volonté, les êtres vont au ciel ou en enfer, comme un nuage emporté par le vent."

L'être distinct n'a donc pas le pouvoir de satisfaire par lui-même ses désirs; seul le Seigneur peut combler tous ses vœux Egal envers tous, Krsna ne fait pas obstacle aux désirs qu'ont les âmes infinitésimales, à l'indépendance limitée; toutefois, Il met un soin particulier à guider celui qui veut revenir à Lui; Il l'encourage à tourner de plus en plus vers Lui ses désirs, afin de L'atteindre et de goûter ainsi un bonheur sans fin.

L'âme incarnée, parce qu'elle souhaite demeurer à l'écart de la conscience de Krsna, cause sa propre perte. Bien que possédant, par nature, l'éternité, la connaissance et la félicité parfaites, elle se laisse, par sa fragilité, choir dans le gouffre de l'ignorance. Elle oublie sa condition naturelle, qui est de servir le Seigneur, et croit Celui-ci responsable de son conditionnement. Mais le Vedanta-sutra affirme:

 

"Le Seigneur, contre les apparences, n'aime ni ne hait personne."

VERSET 16

 

jnanena tu tad ajnanam
yesham nasitam atmanah
tesham aditya-vaj jnanam
prakasayati tat param

 

TRADUCTION

Toutefois, quand ce savoir qui dissipe les ténèbres de l'ignorance s'éveille en l'être, alors tout se révèle à lui, comme par un soleil levant.

 

TENEUR ET PORTEE

Ceux qui oublient Krsna ne peuvent échapper à l'égarement, mais les êtres conscients de lui ne le subissent jamais. Le savoir est toujours un bienfait, comme le confirme, en divers passages, la Bhagavad-gita, mais c'est par l'abandon à Krsna que s'acquiert le savoir parfait: celui qui, après de très nombreuses vies, acquiert la connaissance absolue et s'abandonne à Krsna, voit alors toute chose se révéler à lui, comme au lever du soleil. Les voies de l'égarement sont multiples: se croire Dieu, par exemple -et c'est bien tomber dans le piège de la plus grossière illusion. Or, comment s'illusionner quand on est Dieu? Si c'était possible, alors Satan, l'illusion, serait plus fort que Dieu! Mais tel n'est pas le cas. Le chemin du vrai savoir est un s'enquérir de la vérité auprès d'un pur bhakta, d'un être parfaitement conscient de Krsna; il faut donc chercher d'abord un tel maître, un acarya, pour apprendre ensuite, sous sa direction, ce qu'est la conscience de Krsna; lui seul peut ôter le voile de l'illusion, comme le soleil dissipe les ténèbres.

Même en sachant que l'âme est distincte du corps, qu'elle transcende la matière, on peut ignorer ce qui la distingue de l'Ame Suprême. Et l'on ne connaîtra cette différence, mais aussi bien la relation qui nous unit à Dieu, qu'en prenant refuge auprès d'un de Ses représentants, qu'au contact d'un maître conscient de Krsna, parfait et authentique. Notons ici qu'un authentique représentant de Dieu ne prétend jamais être Dieu, même si, à cause de sa connaissance parfaite de Dieu, on lui offre tous les respects généralement offerts au Seigneur Lui-même. Il faut donc apprendre à distinguer Dieu, l'Ame Suprême, des âmes infinitésimales. Krsna enseignait d'ailleurs, dans le second chapitre (II 12), que tous les êtres sont distincts et que Lui-même est distinct de tous les êtres, dans le passé, dans le présent et dans le futur, même après la libération. Dans les ténèbres de l'ignorance et de l'illusion, tout semble indifférencié, mais quand se lève le soleil de la connaissance, on peut voir la nature réelle des êtres et des choses. La vraie connaissance consiste donc à percevoir l'individualité spirituelle de tous les êtres, en même temps que celle de Dieu, l'Etre Suprême.

 


VERSET 17

 

tad-buddhayas tad-atmanas
tan-nisthas tat-parayanah
gacchanty apunar-avrttim
jnana-nirdhuta-kalmasah

 

TRADUCTION

Celui dont l'intelligence et le mental, dont le refuge et la foi reposent en l'Absolu, celui-là voit la connaissance pure le débarrasser de tous ses doutes; il avance alors d'un pas ferme sur le sentier de la libération.

 

TENEUR ET PORTEE

La Bhagavad-gita tout entière contribue à établir la suprématie de Sri Krsna en tant que Vérité Absolue et Seigneur Suprême, et c'est également la conclusion de tous les Ecrits védiques. Le mot para-tattva désigne la réalité suprême, que ceux qui connaissent l'Absolu perçoivent sous la forme du Brahman, du Paramatma ou de Bhagavan, Dieu, la Personne Suprême, aspect ultime de l'Absolu. Il n'est rien au-delà. Le Seigneur dit:

"Point de Vérité qui Me soit supérieure, ô Arjuna."
Même le Brahman impersonnel, affirme la Bhagavad-gita, repose en Lui; Krsna est bien la réalité suprême, sous quelque angle qu'on se place.

L'être pleinement conscient de Krsna, ou, en d'autres mots, celui dont les pensées, l'intelligence et la foi demeurent fixées sur Krsna, prenant ainsi totalement refuge en Lui, se voit libéré du doute, et possède une connaissance parfaite de tout ce qui a trait à l'Absolu. Il se sait à la fois Un avec le Seigneur et distinct de Lui; armé de cette connaissance spirituelle, il progresse de façon certaine sur le sentier de la libération.

 


VERSET 18

 

vidya-vinaya-sampanne
brahmane gavi hastini
suni caiva sva-pake ca
panditah sama-darshinah

 

TRADUCTION

L'humble sage, éclairé du pur savoir, voit d'un oeil égal le brahmana noble et érudit, la vache, l'éléphant, ou encore le chien et le mangeur de chien.

 

TENEUR ET PORTEE

Le bhakta n'établit de ségrégation ni entre les castes, ni entre les races, ni entre les espèces vivantes. Dans une perspective sociale, le brahmana peut différer de l'intouchable, de même que, du point de vue des espèces, le chien, la vache et l'éléphant diffèrent, mais ces distinctions corporelles n'ont aucune importance pour le spiritualiste établi dans la connaissance; sachant que le Seigneur Suprême est présent dans le cœur de tous les êtres sous, la forme du Paramatma, Son émanation plénière, il voit chacun d'eux en relation avec l'Absolu. C'est là le vrai savoir.

Le Seigneur est également bon envers tous les êtres, car Il les traite toujours en ami, peu importe leur corps. Mais Il n'en demeure pas moins le Paramatma, indépendant des conditions qui accablent les êtres distincts. Bien que les enveloppes charnelles du brahmana et de l'intouchable diffèrent, le Seigneur habite en chacun d'eux sous la forme de l'Ame Suprême. Ces enveloppes matérielles, produites par l'interaction des trois gunas, prennent diverses formes; mais l'âme et l'Ame Suprême, présentes toutes deux en chaque corps, participent, elles, d'une même nature, spirituelle, consciente, heureuse et éternelle. Leur identité qualitative ne vaut pas, cependant, sur le plan quantitatif: l'âme distincte n'est présente que dans un corps particulier, et consciente que de ce corps, tandis que l'Ame Suprême est présente dans tous les corps et consciente de chacun d'eux. Celui qui a conscience de Krsna possède une connaissance qui lui permet de réaliser l'ampleur de ces vérités; en vrai érudit, il voit tous les êtres d'un œil égal.

 


VERSET 19

 

ihaiva tair jitah sargo
yesham samye sthitam manah
nirdosam hi samam brahma
tasmad brahmani te sthitah

 

 

TRADUCTION

Celui dont le mental demeure toujours constant a déjà vaincu la naissance et la mort. Sans faille, comme le Brahman Suprême, il a déjà établi sa demeure en Lui.

 

TENEUR ET PORTEE

L'équanimité est un signe de réalisation spirituelle, et ceux qui l'acquièrent triomphent des conditions de la matière, (plus particulièrement de la naissance et de la mort). Tant que l'homme s'identifie à son corps, il doit en subir le conditionnement; mais dès qu'il développe l'équanimité, cette égalité d'âme venant de la réalisation de son identité spirituelle, il se libère de l'asservissement à la matière, et peut donc, au moment de la mort, entrer aussitôt dans le monde spirituel, sans jamais plus avoir à renaître dans l'univers matériel.

Le Seigneur n'est pas sujet à l'attirance, ni au dégoût; Il est sans faiblesse. De même, l'être distinct, lorsqu'il s'affranchit de la dualité attraction répulsion, devient lui aussi sans faiblesse, se qualifiant ainsi pour entrer dans le monde spirituel. Il doit être en fait vu comme déjà libéré. Les versets qui suivent le décrivent plus en détail.

 


VERSET 20

 

na prahrsyet priyam prapya
nodvijet prapya capriyam
sthira-buddhir asammudho
brahma-vid brahmani sthitah

 

TRADUCTION

Qui ne se réjouit des joies ni ne s'afflige des peines, celui dont l'intelligence est fixée sur l'âme, qui ne connaît pas l'égarement et possède la science de Dieu, celui-là a déjà transcendé la matière.

 

TENEUR ET PORTEE

Quels sont les traits caractéristiques de l'être qui a réalisé son identité spirituelle? Il s'est débarrassé de l'illusion que son corps et lui-même ne font qu'un; il sait parfaitement ne pas être un produit de la matière, mais plutôt un fragment de Dieu, la Personne Suprême. Aucune raison, pour lui, de se réjouir lorsqu'il obtient quelque bienfait matériel, non plus que de se lamenter sur la perte de ce qui est lié à son corps. Cette égalité d'esprit prend le nom de sthira-buddhih, l'intelligence fixée sur l'âme. Grâce à elle, l'être réalisé ne commet en aucun cas la troublante erreur de s'identifier à son enveloppe charnelle, qu'il sait d'ailleurs éphémère, en aucun cas il n'oublie l'existence de l'âme. Ce savoir l'élève finalement jusqu'à la connaissance parfaite de la science de la Vérité Absolue, sous les aspects du Brahman, du Paramatma et de Bhagavan. Il connaît également, par là, sa propre nature, et ne cherche donc pas vainement à s'identifier complètement à l'Absolu. Cette conscience inébranlable n'est autre que la réalisation spirituelle, la réalisation du Brahman Suprême, ou la conscience de Krsna.

 


 

VERSET 21

 

bahya-sparsesv asaktatma
vindaty atmani yat sukham
sa brahma-yoga-yuktatma
sukham akshayam asnute

 

TRADUCTION

L'être libéré n'est pas soumis à l'attrait des plaisirs matériels du monde extérieur, car il connaît l'extase intérieure. Se vouant à l'Etre Suprême, il goûte une félicité sans bornes.

 

TENEUR ET PORTEE

Sri Yamunacarya, grand bhakta, disait:

"Depuis que j'ai adopté le pur service d'amour de Krsna, j'éprouve en lui une joie toujours nouvelle, et chaque fois qu'une pensée charnelle entre dans mon esprit, je crache dessus et mes lèvres grimacent de dégoût."

Pris par le brahma-yoga, la conscience de Krsna, le bhakta s'absorbe si pleinement dans le service d'amour du Seigneur qu'il perd aussitôt tout attrait pour les plaisirs de ce monde, dont le plus haut classé, le plaisir de la chair. Le désir de jouissance sexuelle mène le monde, et nul matérialiste n'est capable d'agir sans être motivé par lui. Cependant, nous voyons le bhakta qui évite la jouissance charnelle, agir avec plus d'ardeur que le matérialiste. Voilà le premier indice de la réalisation, spirituelle, qui, par nature, va à l'opposé des plaisirs de la chair. En âme libérée, donc, le bhakta n'éprouve aucun attrait pour les plaisirs des sens, quels qu'ils soient.


 

VERSET 22

 

ye hi samsparsha-ja bhoga
duhkha-yonaya eva te
ady-antavantah kaunteya
na tesu ramate budhah

 

TRADUCTION

L'homme d'intelligence ne s'adonne jamais aux plaisirs des sens; il ne s'y complaît point, ô fils de Kunti, car ils ont un début et une fin et n'apportent que la souffrance.

 

TENEUR ET PORTEE

Les plaisirs matériels sont fruit du contact des sens avec la matière; et comme elle, comme le corps, ils sont temporaires. Or, l'âme libérée ne porte aucun intérêt à l'éphémère. Ayant expérimenté des plaisirs purement spirituels, comment pourrait-elle se réjouir de divertissements factices?

On lit dans le Padma Purana:

 

"Dieu, la Personne Suprême, la Vérité Absolue, on L'appelle aussi Rama, car Il prodigue à tous les spiritualistes une joie spirituelle sans limites."

 

Et dans le Srimad-Bhagavatam:

"Dans cette forme humaine, mes chers fils, nulle raison de peiner pour la jouissance de la chair, que partagent même les porcs, ces mangeurs d'excréments. Combien préférable, en cette vie, de faire pénitence pour se purifier et goûter ainsi une félicité parfaite et sans bornes."

Les vrais yogis, les spiritualistes accomplis, n'éprouvent aucun attrait pour les plaisirs des sens, qui ne peuvent que prolonger le conditionnement de l'être par la matière. Car, plus on s'attache aux joies matérielles, plus on s'enchaîne aux souffrances de ce monde.

 


VERSET 23

 

saknotihaiva yah sodhum
prak sarira-vimokshanat
kama-krodhodbhavam vegam
sa yuktah sa sukhi narah

 

TRADUCTION

Qui, avant de quitter son corps, apprend à résister aux impulsions des sens, à refréner les impulsions nées de la concupiscence et de la colère, celui-là est un vrai yogi, heureux même en ce monde.

 

TENEUR ET PORTEE

Celui qui désire progresser de façon certaine sur le sentier de la réalisation spirituelle doit s'efforcer de maîtriser les forces qu'exercent sur lui ses sens matériels. Nous connaissons les impulsions de la parole, de la colère, du mental, des organes génitaux, de l'estomac et de la langue; on donne à celui qui parvient à les maîtriser le nom de "svami", ou "gosvami". Le gosvami vit de façon réglée, par la maîtrise parfaite de tous ses sens. Quand ils sont inassouvis, les désirs matériels engendrent la colère et agitent le mental, ainsi que les yeux et la poitrine. Il faut donc apprendre à les contrôler avant que ne vienne le moment de quitter le corps; et pour y réussir, il faut avoir atteint la réalisation spirituelle et connaître le bonheur qu'elle procure. Il va du devoir du spiritualiste de tout faire pour maîtriser la convoitise et la colère.

 


VERSET 24

 

yo ’ntah-sukho ’ntar-aramas
tathantar-jyotir eva yah
sa yogi brahma-nirvanam
brahma-bhuto ’dhigacchati

 

 

TRADUCTION

Celui dont les actes, le bonheur et la lumière sont purement intérieurs, celui-là est le parfait yogi ; âme réalisée, libérée, il atteindra l'Absolu.

 

TENEUR ET PORTEE

A moins de savoir goûter le bonheur intérieur, comment pourrait-on abandonner toute recherche de plaisirs extérieurs, superficiels? L'être libéré connaît le vrai bonheur. Ainsi peut-il s'asseoir en silence, n'importe où, et jouir intérieurement des activités de la vie. Il ne cherche plus de joies matérielles extérieures. On appelle cet état le brahma-bhuta; lorsqu'on l'atteint, on est assuré de revenir auprès de Dieu.

 


VERSET 25

 

labhante brahma-nirvanam
rsayah ksina-kalmasah
chinna-dvaidha yatatmanah
sarva-bhuta-hite ratah

 

TRADUCTION

Celui qui se situe au-delà du doute et de la dualité, qui est affranchi du péché, qui travaille au bien de tous les êtres et dont les pensées se tournent vers l'intérieur, celui-là réalise l'Absolu et atteint la libération.

 

TENEUR ET PORTEE

Seul l'être purement conscient de Krsna, agissant en pleine connaissance de ce que Krsna est la source de tout, peut faire un bien réel à tous les êtres. Car les souffrances de l'homme sont toujours dues à l'oubli que Krsna est le bénéficiaire suprême, le possesseur suprême et l'ami suprême; par suite, le plus grand bienfait que l'on puisse apporter à l'humanité, c'est de raviver en elle cette conscience perdue. Or, seul le bhakta peut rendre un tel bienfait, car, pour s'être affranchi de toutes fautes, il n'a aucun doute concernant la suprématie de Krsna, il a atteint le stade de l'amour divin.

A moins d'être libéré, à moins de connaître l'Absolu, on ne peut véritablement aider autrui. En veillant au seul bien-être physique des hommes, on ne leur apportera jamais une aide réelle: un soulagement temporaire du corps et du mental demeurera toujours insatisfaisant. C'est dans l'oubli de notre relation avec le Seigneur Suprême qu'il faut chercher la cause des difficultés qu'engendre le dur combat pour l'existence. Il suffit de retrouver la pleine conscience de cette relation qui nous unit à Krsna pour atteindre la libération parfaite, même en ce corps.

 


VERSET 26

 

kama-krodha-vimuktanam
yatinam yata-cetasam
abhito brahma-nirvanam
vartate viditatmanam

 

TRADUCTION

Car elle est bien proche, la libération suprême, pour qui, libre de la colère et de tout désir matériel, a réalisé son identité spirituelle et, maître de lui, s'efforce toujours d'atteindre la perfection.

 

TENEUR ET PORTEE

De tous les sages qui s'efforcent avec constance d'atteindre la libération, le bhakta est le plus élevé. Ce que confirme le Srimad-Bhagavatam:

"Essayez seulement d'adorer Vasudeva, le Seigneur Suprême, en Le servant avec amour et dévotion. Les plus grands sages ne parviennent pas à maîtriser leurs sens avec autant de force que ceux qui connaissent la joie ultime de servir les pieds pareils au lotus du Seigneur, déracinant ainsi le désir ancré en eux, comme en chaque être, de jouir des fruits de leurs actes."

Le désir de jouir du fruit de ses actes est si profondément enraciné en l'âme conditionnée que même les grands sages, en dépit d'efforts considérables, ont du mal à le dominer. Mais le dévot du Seigneur, qui sert constamment Krsna avec amour et dévotion, parce qu'il connaît parfaitement son identité spirituelle, toujours demeure en Samadhi et obtient bientôt la libération suprême. Un passage des Ecritures illustre bien ce procédé:

"Le poisson en les regardant, la tortue en méditant sur eux et l'oiseau en les touchant, c'est ainsi que ces trois animaux élèvent leurs petits. C'est également ce que Je fais, Ô Padmaja."

Le poisson élève ses petits simplement en les regardant, et la tortue, simplement en méditant sur eux. Elle pond ses œufs dans le sable et retourne dans l'océan, d'où elle médite sur sa progéniture. De même, le bhakta possède le pouvoir, bien que fort éloigné du royaume du Seigneur, d'atteindre ce royaume, par la seule méditation constante sur Krsna, par l'action dans la conscience de Krsna. Parce que toujours absorbé dans l'Absolu, il n'est plus affecté par les souffrances matérielles. Il connaît ce qu'on appelle le brahma-nirvana.

 


VERSET 27/28

 

sparshan kritva bahir bahyams
caksus caivantare bhruvoh
pranapanau samau kritva
nasabhyantara-carinau

 

yatendriya-mano-buddhir
munir moksha-parayanah
vigateccha-bhaya-krodho
yah sada mukta eva sah

 

TRADUCTION

Fermé aux objets des sens, fixant son regard entre les sourcils et immobilisant dans ses narines les airs ascendants et descendants, maîtrisant ainsi les sens, le mental et l'intelligence, le spiritualiste s'affranchit du désir de la colère et de la peur. Qui demeure en cet état est certes libéré.

 

TENEUR ET PORTEE

Dès qu'on adopte la conscience de Krsna, on prend conscience de son identité spirituelle; puis, par la pratique du service de dévotion, on développe la connaissance du Seigneur Suprême. Et quand on est fermement établi dans le service de dévotion, qu'on a pleinement développé sa conscience spirituelle, on devient capable de percevoir la présence du Seigneur en chacun des actes qu'on accomplit. C'est là ce qu'on appelle la libération par réalisation de l'Absolu.

Après avoir expliqué à Arjuna ce principe de la libération par réalisation de l'Absolu, Krsna lui enseigne comment y arriver par la pratique de l'astanga-yoga, qui comporte huit phases: yama, niyama, asana, pranayama, pratyahara, dharana, dhyuna et samadhi. La pratique de ce yoga, dont la fin de ce chapitre ne traite que les préliminaires, sera détaillée dans le sixième chapitre. Elle requiert que l'on s'exerce au pratyahara, c'est-à-dire que l'on sépare les sens de leurs objets (sonores, tactiles, visuels, gustatifs et olfactifs) pour ensuite fixer le regard entre les sourcils et se concentrer, paupières mi-closes, sur l'extrémité du nez. Il est préférable de ne pas fermer complètement les yeux, de peur d'être surpris par le sommeil; si, par contre, on les laisse complètement ouverts, grand est le risque d'être attiré de nouveau par les objets des sens. La respiration quant à elle, doit être restreinte au niveau des narines, par une technique qui consiste à neutraliser, dans le corps, les airs ascendant et descendant. Ce yoga permet de maîtriser les sens en les écartant de leurs objets, de s'affranchir de la colère et de la peur, et ainsi de raviver sa conscience spirituelle, jusqu'à obtenir la libération ultime, réaliser l'Absolu, et percevoir l'Ame Suprême.

Comme on le verra plus en détail dans le chapitre suivant, la conscience de Krsna est le moyen le plus simple d'atteindre le but du yoga. Le bhakta, continuellement absorbé dans le service de dévotion, ne risque pas de voir ses sens se corrompre, méthode beaucoup plus pratique et efficace que l'astanga-yoga.


 

VERSET 29

 

bhoktaram yajna-tapasam
sarva-loka-maheshvaram
suhridam sarva-bhutanam
jnatva mam shantim rcchati

 

 

TRADUCTION

Parce qu'il Me sait le But ultime de tous les sacrifices, de toutes les austérités, Souverain de tous les astres et de tous les devas, ami et bienfaiteur de tous les êtres, le sage trouve la cessation des souffrances matérielles.

 

TENEUR ET PORTEE

Les âmes conditionnées, prisonnières des griffes de l'énergie illusoire, désirent toutes avec ardeur trouver la paix en ce monde, mais ignorent les conditions requises pour l'obtenir. La Bhagavad-gita leur en donne le secret: reconnaître Krsna comme le bénéficiaire de tous les efforts de l'homme. L'homme doit tout sacrifier au service absolu du Seigneur Suprême, car toutes les planètes et leurs devas Lui appartiennent. Personne ne L'égale. Selon l'autorité des Vedas, Il surpasse même Brahma et Siva, les plus grands des devas. Sous l'empire de l'illusion, les êtres distincts cherchent à dominer tout ce qui les entoure, alors qu'en réalité, l'énergie matérielle, l'énergie inférieure du Seigneur, les domine entièrement. Le Seigneur règne sur la nature matérielle, et toutes les âmes conditionnées subissent le joug et la rigueur des lois de la nature matérielle. A moins de comprendre ces vérités fondamentales, pas de paix en ce monde, au niveau individuel ou au niveau collectif. La paix parfaite ne s'obtient que par le complet développement de la conscience de Krsna. Et être conscient de Krsna signifie d'abord réaliser que Krsna, le Seigneur, est maître absolu, et que tous les êtres distincts, y compris les puissants devas, Lui sont subordonnés.

Ce cinquième chapitre constitue une explication pratique de la conscience de Krsna, qu'on connaît également sous le nom de karma-yoga. On y trouve, entre autres, la réponse aux questions spéculatives des jnanis concernant la possibilité d'atteindre la libération par la pratique du karma-yoga: les actions accomplies dans la conscience de Krsna, c'est-à-dire en pleine connaissance de la suprématie du Seigneur, sont de nature identique au savoir absolu. De fait, le jnana-yoga mène finalement au bhakti-yoga, qui est pure conscience de Krsna.

L'être conscient de Krsna agit en pleine connaissance de la relation qui l'unit au Seigneur, et la perfection de cette science consiste à connaître parfaitement Dieu, Sri Krisna, la Personne Suprême. L'âme pure, en tant que partie intégrante et fragment de Dieu, demeure Son serviteur éternel. Mais aussitôt qu'elle désire dominer maya, la nature matérielle illusoire, elle est saisie par elle et tombe en proie à maintes souffrances. Et tant que l'âme demeure au contact de la matière, elle doit agir en fonction de ses besoins matériels. Nous pouvons cependant, même au cœur de la matière, éveiller notre conscience spirituelle et retrouver une existence pure; il suffit, pour cela, de pratiquer la conscience de Krsna. Plus on progresse dans cette voie, plus on se libère des griffes de la matière. Le Seigneur est impartial; tout dépend des efforts que l'on manifeste, dans l'accomplissement de son devoir, en vue de maîtriser ses sens et de vaincre l'ascendant de la convoitise et de la colère. Dominer ses passions permet de développer la conscience de Krsna, d'atteindre le niveau spirituel, le brahma-nirvana. La conscience de Krsna intègre le yoga en huit phases, dont elle atteint, d'elle-même, le but. Certes, on peut s'élever graduellement par la pratique de yama, niyama, asana, pranayama pratyahara, dharand, dhyana et samadhi, mais ces huit étapes ne sont qu'un prélude à la perfection suprême, perfection atteinte par la pratique du service de dévotion, qui seul peut donner la paix à l'homme. Le bhakti-yoga est au sommet de la perfection.

 

Ainsi s'achèvent les enseignements de Bhaktivedanta sur le cinquième chapitre de la Srimad-Bhagavad-gita, intitulé: "L'action dans la conscience de Krisna."