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Huitième chapitre.

Atteindre l'absolu.




 

VERSET 1

 

arjuna uvaca
kim tad brahma kim adhyatmam
kim karma purushottama
adhibhutam ca kim proktam
adhidaivam kim ucyate

 

TRADUCTION

Arjuna dit:
Qu'est-ce que le brahman ? Qu'est-ce que le moi, l'atma? Qu'est-ce que le karma? Qu'entendre par la manifestation matérielle, et que sont les devas? O mon Seigneur, ô Personne Suprême, dis-le moi, je T'en prie.

 

TENEUR ET PORTEE

Le Seigneur répond, dans ce chapitre, aux diverses questions d'Arjuna, concernant d'abord le brahman, puis le karma, ou l'action matérielle, et ainsi de suite. Il y développera également les principes du yoga et ce qui concerne le service de dévotion, jusque dans sa forme la plus pure.

Le Srimad-Bhagavatam enseigne que la Vérité Suprême et Absolue apparaît sous trois aspects, qui sont le Brahman, le Paramatma et Bhagavan. Mais il faut savoir que le mot brahman sert également à désigner l'être distinct, l'âme infinitésimale; de même que le mot atma, nous apprend le dictionnaire védique, s'applique à l'âme, mais aussi au mental, au corps et aux sens.

Notons qu'ici, Arjuna nomme le Seigneur "Purusottama", "Etre Suprême". En effet, il n'interroge pas simplement un ami, mais la Personne Suprême, qu'il connaît comme le plus haut maître en matière de spiritualité, capable de lui donner des réponses définitives.

 


VERSET 2

 

adhiyajnah katham ko ’tra
dehe ’smin madhusudana
prayana-kale ca katham
jneyo ’si niyatatmabhih

 

TRADUCTION

Oú, et comment, vit-Il dans le corps, le Maître du sacrifice, ô Madhusudana? Et comment, au moment de la mort, celui qui Te sert avec amour Te connaîtra-t-il ?

 

TENEUR ET PORTEE

Le "maître du sacrifice", dont parle notre verset, peut désigner Indra, roi des devas régulateurs du monde, mais aussi Visnu, maître des devas fondamentaux, tels Brahma et Siva. Tous deux, Visnu et Indra, sont honorés par des yajnas (sacrifices). Lequel d'entre eux faut-il donc considérer comme "le" maître du sacrifice? Et comment ce Seigneur vit-Il dans le corps de chaque être? C'est ce qu'Arjuna désire savoir.

Ces questions que pose Arjuna trahissent certains doutes, lesquels, puisqu'il est un bhakta, conscient de Krsna, n'auraient pas dû germer en son esprit. De tels doutes sont semblables à des monstres malfaisants; c'est pourquoi, en cette occasion, Arjuna fait appel à Madhusudana, Krsna, vainqueur du monstre Madhu, afin qu'il tue tous ces doutes démoniaques, Lui, si habile à exterminer les êtres maléfiques.

Arjuna craint en outre que les dévots du Seigneur ne risquent de L'oublier au moment de la mort, quand les fonctions physiques sont complètement bouleversées et que l'affolement s'empare du mental, car c'est à ce moment (prayana-kale) que tout l'effort de notre vie connaît l'épreuve finale et décisive. Maharaja Kulasekhara priait d'ailleurs:

"Mon cher Seigneur, permets-moi de mourir sur-le-champ, quand mon corps est encore sain, afin que mon mental, comme un cygne, se perde dans les tiges de Tes pieds pareils-au-lotus."

La métaphore signifie que, comme le cygne aime à folâtrer parmi les tiges de lotus, le mental du pur bhakta est attiré par les pieds pareils-au-lotus du Seigneur. Maharaja Kulasekhara, donc, craint qu'au moment de la mort, il ne puisse, de sa gorge convulsée, chanter les Saints Noms du Seigneur, et préfère mourir sur-le-champ. Arjuna demande alors comment il est possible, en de telles circonstances, de fixer le mental sur les pieds pareils-au-lotus de Krsna.


 

VERSET 3

 

sri-bhagavan uvaca
aksharam brahma paramam
svabhavo ’dhyatmam ucyate
bhuta-bhavodbhava-karo
visargah karma-samjnitah

 

 

TRADUCTION

Le Seigneur Suprême dit:
On appelle Brahman l'être spirituel, impérissable; le moi est sa nature éternelle, et le karma, ou l'action matérielle, les actes qui engendrent et déterminent les corps successifs qu'il revêt.

 

TENEUR ET PORTEE

L'être distinct, le brahman, bien qu'il soit indestructible, éternel et immuable, demeure toujours subordonné à Dieu, la Personne Suprême, le para-brahman. Les Textes védiques lui donnent le nom de jivatma ou de brahman, mais jamais de para-brahman, qui ne peut désigner que le Seigneur. L'être distinct peut, par un acte libre, soit plonger au coeur de la sombre nature matérielle, et s'identifier à la matière, soit, au contraire, s'identifier à l'énergie spirituelle, supérieure, et pour cette raison, on le désigne également sous le nom d'énergie marginale du Seigneur. Selon qu'il penche vers l'une ou l'autre de ces énergies, matérielle ou spirituelle, il acquiert un corps correspondant, matériel ou spirituel. Or, la position qu'il occupe dans ce monde ne correspond pas à sa nature véritable. La nature originelle de l'être distinct est de servir le Seigneur Suprême dans une conscience spirituelle, dans la conscience de Krsna. Mais dans l'univers matériel, sa conscience matérielle le pousse irrésistiblement à vouloir dominer la matière, en conséquence de quoi il doit subir la loi du karma et renaître indéfiniment parmi les 8 400 000 espèces vivantes, tantôt comme un deva, tantôt comme un homme, un animal ou un oiseau.... alors que dans le monde spirituel, il conserve une forme unique.

L'homme peut, par des sacrifices (yajnas), atteindre les planètes édéniques et jouir des plaisirs qu'on y trouve, mais ses mérites épuisés, il retrouvera sur Terre un corps d'homme. L'être, l'âme, descend alors dans une goutte d'eau, puis est transféré dans une graine de céréale, qui, mangée par un homme, est transformée en sperme; ce sperme fécondera une femme, qui lui donnera de nouveau un corps humain, pour qu'il accomplisse des sacrifices et le cycle recommencera. Ainsi, l'être conditionné va et vient, sans fin, sur le sentier matériel. Le bhakta, lui, évite de sacrifier aux devas; il s'absorbe directement dans la conscience de Krsna, et prépare ainsi son retour vers le Seigneur.

Les commentateurs impersonnalistes de la Bhagavad-gita présument, fort déraisonnablement, que le Brahman Suprême emprunte la forme d'un jiva lorsqu'il descend dans l'univers matériel, et appuient cette thèse sur le septième verset du chapitre quinze. Mais ce verset décrit également les êtres distincts comme des fragments éternels du Seigneur; eux peuvent en effet tomber dans l'univers matériel, mais jamais le Seigneur Suprême, qu'on nomme également Acyuta, "l'Infaillible". Leurs assertions n'ont donc aucun fondement. Gardons toujours à l'esprit la distinction que font les Ecritures entre le brahman (l'être distinct) et le para-brahman (le seigneur Suprême).

 


VERSET 4

 

adhibhutam ksaro bhavah
purushas cadhidaivatam
adhiyajno ’ham evatra
dehe deha-bhrtam vara

 

TRADUCTION

La manifestation matérielle est en permanente mutation, et l'univers, avec tous ses devas, constitue la forme universelle du Seigneur Suprême; et Je suis ce Seigneur, le Maître du sacrifice, qui en tant qu'Ame Suprême, habite dans le coeur de chaque être incarné.

 

TENEUR ET PORTEE

La nature matérielle, qu'on nomme adhibhuta, est en constante mutation, et de fait, les corps matériels passent généralement par six étapes: naissance, croissance, stabilisation, reproduction, déclin et mort. Quant à la forme conceptuelle, dite universelle, du Seigneur Suprême, incluant tous les devas et leurs planètes, parce qu'elle fut créée à un moment précis du temps et sera également détruite à un moment précis, elle porte le nom d'adhidaivata.

Au côté de l'âme distincte (le jiva), qui accompagne tous les corps, se trouve, dans le coeur de chaque entité vivante, l'Ame Suprême (le Paramatma), l'émanation plénière de Sri Krsna, qu'on nomme également l'adhiyajna, le "maître du sacrifice". Ce Paramatma n'est pas différent de Krsna Lui-même, comme le souligne précisément, dans ce verset, le mot eva; Il est à l'origine de la conscience et Se trouve témoin de chacune des activités de l'âme distincte. L'Ame Suprême donne au jiva la possibilité d'agir librement, puis devient le témoin de ses actes.

Le pur bhakta, pleinement engagé dans le service absolu du Seigneur comprend d'emblée les fonctions que remplissent ces diverses manifestations du Seigneur. Quant au néophyte, qui ne sait approcher le Seigneur Suprême dans Sa Forme du Paramatma, il pourra Le contempler dans Son immense forme universelle, dite adhidaivata, les planètes inférieures y étant assimilées à Ses jambes, le soleil et la lune à Ses yeux et le système planétaire supérieur à Sa tête.

 


VERSET 5

 

anta-kale ca mam eva
smaran muktva kalevaram
yah prayati sa mad-bhavam
yati nasty atra samsayah

 

TRADUCTION

Quiconque, au trépas, à l'instant même de quitter le corps, se souvient de Moi seul, atteint aussitôt Ma Demeure, n'en doute pas.

 

TENEUR ET PORTEE

Ce verset insiste sur l'importance de la conscience de Krsna. En effet, quiconque abandonne son corps en pleine conscience de Krsna se voit aussitôt transporté dans la demeure absolue du Seigneur Suprême. D'où l'importance du mot smaran, "se rappeler"; mais ce souvenir de Krsna ne pourra pas surgir dans le mental de l'âme impure, qui n'a pas pratiqué le service de dévotion dans la conscience de Krsna. Pour se rappeler Krsna, il faut toujours chanter ou réciter le maha-mantra:

hare krsna hare krsna krsna krsna hare hare
hare rama hare rama rama rama hare hare

en, marchant sur les traces de Sri Caitanya Mahaprabhu, plus tolérant que l'arbre, plus humble que le brin d'herbe, montrant à autrui tous les respects sans jamais attendre aucun égard en retour. Ainsi peut-on être sûr de penser à Krsna au moment de quitter le corps, et d'atteindre par là le but suprême.

 


VERSET 6

 

yam yam vapi smaran bhavam
tyajaty ante kalevaram
tam tam evaiti kaunteya
sada tad-bhava-bhavitah

 

TRADUCTION

Car, certes, ô fils de Kunti, ce sont les pensées, les souvenirs de l'être à l'instant de quitter le corps qui déterminent sa condition future.

 

TENEUR ET PORTEE

Krsna explique dans ce verset comment modifier notre condition au moment critique de la mort: Maharaja Bharata, par exemple, qui mourut en pensant à un cerf, dut accepter, dans sa vie suivante, la forme d'un cerf, peu commun il est vrai, puisqu'il garda le souvenir de son existence passée, mais tout de même un cerf. La question est donc de savoir comment mourir dans la condition mentale voulue.

Nos pensées à l'instant de la mort sont principalement déterminées par la somme des actes et pensées de notre vie entière; ce sont nos actes présents qui décident de notre condition future. Ainsi, spirituellement absorbés dans le service de Krsna au cours de cette vie, nous aurons, en quittant notre enveloppe" actuelle, un corps spirituel, et non plus matériel. Le chant du mantra Hare Krsna est donc le meilleur moyen d'atteindre à l'existence absolue.

 


VERSET 7

 

tasmat sarveshu kaleshu
mam anusmara yudhya ca
mayy arpita-mano-buddhir
mam evaishyasy asamsayah

 

TRADUCTION

Ainsi, ô Arjuna, en Moi, Krsna, en Ma Forme personnelle, absorbe toujours tes pensées, sans faillir à combattre, comme doit le faire un ksatriya. Me dédiant tes actes, tournant vers Moi ton mental et ton intelligence, sans nul doute tu viendras à Moi.

 

TENEUR ET PORTEE

Ce que Krsna enseigne ici à Arjuna est d'une importance capitale pour quiconque agit au coeur de l'existence matérielle. Le Seigneur ne recommande pas d'abandonner ses devoirs et ses occupations courantes, mais plutôt de les accompagner du souvenir constant de Krsna, grâce au chant du maha-mantra. Ce chant nous lavera de toute souillure matérielle et absorbera le mental et l'intelligence en Krsna, permettant ainsi, sans l'ombre d'un doute, notre retour à la demeure suprême, Krsnaloka.

 


VERSET 8

 

abhyasa-yoga-yuktena
cetasa nanya-gamina
paramam purusham divyam
yati parthanucintayan

 

TRADUCTION

Celui qui toujours se souvient de Moi, le Seigneur Suprême, et sur Moi médite, sans s'écarter de la voie, celui-là, ô Partha, sans nul doute vient à Moi.

 

TENEUR ET PORTEE

De nouveau, Sri Krsna rappelle combien il est important de Le garder présent dans son souvenir. Or, entendre et chanter le maha-mantra, la vibration sonore du Nom du Seigneur Suprême, acte qui occupe aussi bien le mental que l'oreille et la langue, et ravive en l'être le souvenir de Krsna représente une méditation facile à pratiquer, qui nous aide à atteindre le Seigneur.

Purusam veut dire "bénéficiaire", "qui a jouissance de". Bien que constituant l'énergie marginale du Seigneur, l'être distinct, maintenant souillé par la matière, croit pouvoir jouir de tous les plaisirs du monde; lourde erreur, car il n'en est pas le réel bénéficiaire. Il apparaît clairement ici que le bénéficiaire suprême, le parama purusa, est Dieu, la Personne Suprême qui, dans Ses diverses manifestations et émanations plénières (Narayana: Vasudeva, etc.), a jouissance de tout ce qui est.

De même que la méditation permet au yogi de se concentrer sur l'Ame Suprême, qui habite son coeur, le chant du mantra Hare Krsna permet au bhakta de toujours fixer son mental sur l'objet de son adoration, à savoir le Seigneur Suprême, sous l'une ou l'autre de Ses Formes personnelles (Krsna, Rama, Narayana ... ). Cette pratique constante le purifie et lui permet à la fin de sa vie, d'être transporté jusqu'au royaume de Dieu. S'il faut ainsi imposer au mental la pensée de Krsna, c'est qu'il est, par nature, fébrile et instable. De même qu'à force de penser à la métamorphose qu'elle désire, la chenille, dans une seule vie, se transforme en papillon, l'homme, à force de penser à Krsna, est assuré d'acquérir, à la fin de sa vie, les mêmes attributs de corps que Krsna.

 


VERSET 9

 

kavim puranam anusasitaram
anor aniyamsam anusmared yah
sarvasya dhataram acintya-rupam
aditya-varnam tamasah parastat

 

TRADUCTION

Il faut méditer sur le Seigneur Suprême en tant que l'Etre omniscient, le plus ancien, le Maître et Soutien de tout, qui, plus ténu encore que le plus ténu, est inconcevable, au-delà de l'intelligence matérielle, et toujours demeure une personne. Resplendissant comme le soleil, Il transcende ce monde de ténèbres.

 

TENEUR ET PORTEE

Ce verset décrit de quelle façon il convient de penser au Seigneur Suprême, et démontre sans laisser le moindre doute, par l'énumération de Ses Attributs, qu'il n'est ni une force impersonnelle, ni un simple "vide". On ne saurait méditer sur quelque chose d'aussi imprécis qu'une telle force, ou qu'un "vide". La chose serait fort malaisée. Au contraire, il est facile de s'absorber en Krsna, si l'on pense à Ses divers Attributs, tels que les donne ce verset. Rama, Krsna, est d'abord et avant tout le purusa, le bénéficiaire suprême, et divya, purement spirituel. Notre verset Le décrit également comme kavim, c'est-à-dire parfaitement conscient du passé, du présent et de l'avenir, et, par suite, omniscient; comme l'Etre le plus ancien, car Il est l'origine de tout, car tout est né de Lui; comme le maître de l'univers, soutien et guide de l'humanité; comme plus infiniment petit que le plus infiniment petit: si l'âme infinitésimale ne mesure que le dix-millième de la pointe d'un cheveu, le Seigneur est si inconcevablement ténu qu'il pénètre à Son tour dans le coeur de cette particule spirituelle. Absolu, Il a ce pouvoir de pénétrer dans l'atome et dans le coeur du plus infiniment petit, pour le diriger en tant que l'Ame Suprême; d'où le qualificatif de "plus ténu que le plus ténu" que Lui accorde ce verset.

Mais bien que si ténu, Il n'en demeure pas moins omniprésent, le soutien de tout ce qui est, y compris de tous les systèmes planétaires. On se demande souvent comment les immenses planètes peuvent flotter dans l'espace, mais nous savons par ce verset que le Seigneur Suprême, par Son inconcevable puissance, est celui qui maintient tous les astres, toutes les galaxies. Le mot acintya, "inconcevable", est ici particulièrement lourd de sens. Car, la puissance de Dieu dépasse notre entendement, dépasse notre imagination; c'est pourquoi on la dit inconcevable, ou acintya. Qui pourrait contredire ce point? Krsna est partout présent dans l'univers matériel, et pourtant S'en trouve au-delà. Or, nous ne pouvons pas même comprendre cet univers! Comment donc saisir ce qui se trouve au-delà, dans le monde spirituel, infiniment plus vaste? Comment saisir l'acintya, l'inconcevable, qui transcende la matière, qui dépasse la logique et la spéculation humaine. Par suite, l'homme d'intelligence abandonnera la controverse inutile et les vaines hypothèses pour s'en remettre aux Ecritures, comme les Vedas, la Bhagavad-gita et le Srimad-Bhagavatam, les étudier et en appliquer les principes. Telle est la clé de l'entendement.

 


VERSET 10

 

prayana-kale manasacalena
bhaktya yukto yoga-balena caiva
bhruvor madhye pranam avesya samyak
sa tam param purusham upaiti divyam

 

TRADUCTION

Qui, à l'instant de la mort, fixe entre les sourcils son air vital et, avec la dévotion la plus profonde, s'absorbe dans le souvenir du Seigneur Suprême, ira certes à Lui.

 

TENEUR ET PORTEE

Ce verset indique sans aucune ambiguïté qu'à l'instant de la mort, il faut fixer avec dévotion son mental sur le Seigneur Suprême. Il est recommandé aux yogis expérimentés d'élever le souffle vital entre les sourcils, mais le pur bhakta, qui ne s'adonne pas à ces pratiques, devrait, lui, constamment absorber son mental en Krsna, de façon à ce qu'au moment de la mort, il puisse, par Sa grâce, se souvenir de Lui. C'est ce qu'expliquera le verset quatorze.

Les mots yoga-balena, dans ce verset, doivent être soulignés: ils indiquent qu'à moins d'avoir pratiqué le yoga sous l'une ou l'autre de ses formes, et tout particulièrement le bhakti-yoga, on ne peut compter, à l'instant de la mort, retrouver soudainement le souvenir du Seigneur Suprême, et atteindre le niveau spirituel. Il est essentiel de s'entraîner à la vie spirituelle tout au long de son existence, par la pratique du yoga, car le mental de l'homme qui va mourir est fort troublé.

 


VERSET 11

 

yad aksharam veda-vido vadanti
vishanti yad yatayo vita-ragah
yad icchanto brahmacaryam caranti
tat te padam sangrahena pravaksye

 

TRADUCTION

Les grands sages du renoncement, versés dans les Vedas, et qui prononcent l'omkara, pénètrent dans le Brahman. Je vais maintenant t'instruire dans cette voie de salut, qui requiert la continence.

 

TENEUR ET PORTEE

Krsna explique ici que le Brahman, bien qu'il soit Un et sans égal, Se manifeste sous divers aspects. Pour l'impersonnaliste, par exemple, le Brahman S'identifie à la syllabe om, et le Seigneur décrit maintenant le Brahman sans forme, où pénètrent les sages qui ont accompli le renoncement. Tels sont les deux aspects du Brahman que réalisent les étudiants de la science védique: dès les premiers temps de leur éducation, vivant dans le plus complet célibat auprès du maître spirituel, ils apprennent à faire vibrer le son om et se voient instruits de la lumière impersonnelle du Brahman.

La continence est alors primordiale. Sans elle, point de progrès spirituel pour l'étudiant. Par malheur, les structures sociales ont tellement changé qu'il est aujourd'hui impossible à un individu de demeurer chaste d'un bout à l'autre de sa vie d'étudiant, d'observer strictement le brahmacarya. On trouve aujourd'hui, dans les universités, une multitude de disciplines, de spécialités diverses, mais nulle part on n'enseigne les principes du brahmacarya, sans lesquels il est très difficile de progresser dans la vie spirituelle. Pour combler cette lacune, l'avatara Caitanya Mahaprabhu vint enseigner au monde la méthode qui, selon les Ecritures, constitue le seul moyen de réaliser l'Absolu en l'ère de Kali, c'est-à-dire le chant des Saints Noms de Krsna:

hare krsna hare krsna krsna krsna hare hare
hare rama hare rama rama rama hare hare

 


VERSET 12

 

sarva-dvarani samyamya
mano hridi nirudhya ca
murdhny adhayatmanah pranam
asthito yoga-dharanam

 

TRADUCTION

Car, le yoga consiste à se détacher de toute activité des sens. C'est en fermant les portes des sens, en gardant le mental fixé sur le coeur et en maintenant l'air vital au sommet de la tête que l'on s'y établit.

 

TENEUR ET PORTEE

Il faut, pour pratiquer le yoga, se fermer à tous les désirs des sens. Tel est le pratyahara: maîtriser pleinement les organes de perception (les oreilles, la peau, les yeux, la langue et le nez), les couper de tout objet de plaisir matériel. Ainsi, le yogi peut fixer son mental sur l'Ame Suprême et mettre en œuvre la montée du souffle vital jusqu'au sommet de la tête, processus décrit en détail dans le sixième chapitre, mais qui n'offre aucune praticabilité dans notre ère. La meilleure voie reste et demeure la conscience de Krsna. Car, si l'on parvient à garder son mental absorbé en Krsna par le service de dévotion, demeurer en parfait samadhi devient chose facile.

 


VERSET 13

 

om ity ekaksharam brahma
vyaharan mam anusmaran
yah prayati tyajan deham
sa yati paramam gatim

 

 

TRADUCTION

Ainsi établi dans le yoga, et prononçant la syllabe sacrée om, suprême alliance de lettres, celui qui, à l'instant de quitter le corps, pense à Moi, Dieu, la Personne Suprême, celui-là, sans nul doute, atteindra les planètes spirituelles.

 

TENEUR ET PORTEE

Ce verset confirme, dans les termes les plus clairs, que le son om, le Brahman, et Krsna Lui-même ne diffèrent pas l'un de l'autre. Om n'est que la représentation impersonnelle de Krsna, et se trouve contenu dans le mantra Hare Krsna. Il est, d'autre part, établi que dans l'âge de Kali, le nôtre, celui qui aura sur les lèvres le maha-mantra Hare Krsna au moment de la mort atteindra le royaume spirituel. Ainsi, les dévots de Krsna atteindront Goloka Vrndavana, la planète de Krsna (certains personnalistes atteignent également l'une ou l'autre des innombrables planètes Vaikunthas du monde spirituel), tandis que les impersonnalistes, pour leur part, ne dépassent jamais le brahmajyoti.

 


VERSET 14

 

ananya-cetah satatam
yo mam smarati nityasah
tasyaham sulabhah partha
nitya-yuktasya yoginah

 

TRADUCTION

Parce que constamment absorbé dans le service de dévotion, celui qui toujours se souvient de Moi, sans écart, M'atteint sans peine, ô fils de Prtha.

 

TENEUR ET PORTEE

Ce verset traite du bhakti-yoga des purs dévots du Seigneur Suprême. Les versets précédents décrivaient quatre catégories d'êtres qui viennent à Dieu -le malheureux, le curieux, celui qui poursuit quelque gain matériel et le philosophe spéculatif ainsi que diverses méthodes pour s'affranchir de l'enlisement matériel, telles le karma-yoga, le jnana-yoga et le hatha-yoga; mais ici, c'est le pur bhakti-yoga, sans nulle trace de ces autres pratiques, que Krsna nous dépeint. Rien d'autre que Krsna n'intéresse le bhakta; ni l'élévation aux planètes édéniques, ni le salut, ou la libération des souffrances matérielles, n'ont pour lui d'attrait. D'un tel dévot du Seigneur, parce qu'il n'a aucun désir personnel, le Caitanya-caritamrta dit qu'il est niskama: lui seul connaît la paix véritable, que n'atteint jamais celui qui lutte pour un profit personnel. Le pur bhakta, entièrement voué au Seigneur Suprême, n'a qu'un désir: Le satisfaire; c'est pourquoi il peut aisément L'atteindre, comme promesse lui en a été faite par le Seigneur Lui-même. Le bhakta, qui peut offrir son service au Seigneur dans l'une ou l'autre de Ses Formes absolues, ne rencontre aucune des difficultés qui assaillent les adeptes des autres yogas. Le bhakti-yoga est un acte pur, simple, et d'application joyeuse. On peut commencer son service au Seigneur simplement en chantant Hare Krsna. Et Krsna, qui montre toujours une immense miséricorde pour Son serviteur, aide à Le connaître tel qu'Il est, par divers moyens, celui qui s'abandonne entièrement à Lui. Le Seigneur donne à Son dévot l'intelligence qui le conduira finalement jusqu'à Lui, dans Son royaume spirituel.

La qualité essentielle du pur bhakta est de toujours pouvoir fixer sa pensée sur Krsna, quels que soient le lieu et les circonstances. Rien ne doit l'en écarter. Il doit être capable d'offrir son service au Seigneur en tous temps et tous lieux. On dit parfois que le bhakta devrait demeurer en des lieux saints, comme Vrndavana, ou quelque autre ville ou village où le Seigneur a vécu, mais le pur bhakta peut vivre n'importe où, et n'importe où recréer, par son service de dévotion, l'atmosphère spirituelle de Vrndavana. Sri Advaita illustrait ce fait par les paroles suivantes, adressées à Caitanya Mahaprabhu:

"Partout où Tu es, ô Seigneur, là se trouve Vrndavana."

Ce souvenir constant de Krsna, cette méditation ininterrompue, est la marque du pur bhakta, pour qui le Seigneur devient si facilement accessible. Au-dessus de tout autre yoga, c'est ce bhakti-yoga que recommande la Bhagavad-gita. On compte généralement cinq sortes de bhaktas:

1) le santa-bhakta, qui sert Krsna dans une relation neutre;
2) le dasya-bhakta, qui agit envers Lui comme un serviteur envers son maître;
3) le sakhya-bhakta, qui Le sert comme un ami
4) le vatsalya-bhakta, qui Le sert comme des parents leur enfant;
5) le madhurya-bhakta, qui Le serf dans une relation amoureuse

. Mais quelle que soit la nature de cette relation, le bhakta s'engage constamment, avec amour, dans le service absolu du Seigneur Suprême, et ne peut L'oublier fût-ce une seconde, de même que lui n'est jamais oublié par le Seigneur fût-ce une seconde. Et c'est sans peine qu'il atteint le Seigneur. Telle est la bénédiction sublime conférée par le chant du maha-mantra, dans la conscience de Krsna.

 


 

VERSET 15

 

mam upetya punar janma
duhkhalayam asasvatam
napnuvanti mahatmanah
samsiddhim paramam gatah

 

TRADUCTION

Quand ils M'ont atteint, les yogis imbus de dévotion, ces nobles âmes, s'étant par là élevés à la plus haute perfection, jamais plus ne reviennent en ce monde transitoire, oú règne la souffrance.

 

TENEUR ET PORTEE

L'univers matériel est un lieu de souffrance, où il faut naître, subir la maladie, la vieillesse et la mort; aussi les âmes qui atteignent l'ultime perfection, qui atteignent la planète spirituelle suprême, Krsnaloka, ou Goloka Vrndavana, n'ont-elles aucun désir d'y retourner. Krsnaloka, disent les Ecritures védiques, existe au-delà de notre vision matérielle, et y parvenir constitue pour l'être distinct la plus haute perfection. Les mahatmas, les "grandes âmes" qui reçoivent les enseignements absolus de bhaktas réalisés et qui développent ainsi graduellement leur attitude dévotieuse au service du Seigneur, dans la conscience de Krsna, ces mahatmas donc, deviennent tellement pris par leur service d'amour qu'ils n'éprouvent plus le moindre intérêt pour les planètes édéniques, et renoncent même au désir d'être promus au planètes spirituelles. Leur seule et unique volonté, c'est d'être toujours en compagnie de Krsna. Ces âmes pures, conscientes de Krsna, atteignent la cime de la perfection; ce sont les plus grandes âmes.


VERSET 16

 

abrahma-bhuvanal lokah
punar avartino 'rjuna
mam upetya tu kaunteya
punar janma na vidyate

 

TRADUCTION

Toutes les planètes de l'univers, de la plus évoluée à la plus basse, sont lieux de souffrance, oú se succèdent la naissance et la mort. Mais pour l'âme qui atteint Mon Royaume, ô fils de Kunti, il n'est plus de renaissance.

 

TENEUR ET PORTEE

Les différents yogis -karma-yogis, jnana-yogis, hatha-yogis, etc. devront tous, à un moment ou à un autre, atteindre la perfection dévotionnelle, dans le bhakti-yoga, s'ils veulent parvenir à la demeure absolue de Krsna et ne plus jamais retourner dans l'univers matériel. Même ceux qui atteignent les planètes des devas, les plus hautes planètes matérielles, demeurent prisonniers du cycle des morts et des renaissances. Car, tandis que les uns s'élèvent de la Terre jusqu'aux planètes édéniques, telles que Brahmaloka, Candraloka, ou Indraloka.... d'autres se dégradent et quittent ces lieux de délices pour retourner sur Terre. Exécuter le sacrifice connu sous le nom de pancagni-vidya, par exemple, tel que le recommande la Katha Upanisad, permet à l'homme d'atteindre Brahmaloka; mais si, une fois là, il ne cultive pas la conscience de Krsna, il devra fatalement retourner sur Terre. Si un être progresse dans sa conscience de Krsna lors de son séjour sur des planètes supérieures, alors il passera sur des planètes de plus en plus évoluées, jusqu'à ce que, venu le temps de la destruction universelle, il se voit transporté au royaume éternel de Dieu. Au moment de l'anéantissement du monde, Brahma et ceux qui l'entourent, tous constamment absorbés dans la conscience de Krsna, gagnent, chacun selon ses désirs, l'une ou l'autre des planètes spirituelles.

 


VERSET 17

 

sahasra-yuga-paryantam
ahar yad brahmano viduh
ratrim yuga-sahasrantam
te ’ho-ratra-vido janah

 

TRADUCTION

Un jour de Brahma vaut mille des âges que connaissent les hommes; et autant sa nuit.

 

TENEUR ET PORTEE

La durée de l'univers matériel est limitée. Elle se manifeste par cycles de kalpas. Chaque kalpa constitue un jour de la vie de Brahma et compte mille cycles de quatre âges, ou yugas: le satya-yuga, le treta-yuga, le dvapara-yuga et le kali-yuga. Le satya-yuga, où règnent la vertu, la sagesse et la spiritualité, sans la moindre trace d'ignorance ou de vice, dure 1 728 000 ans. Le treta-yuga, où commence d'apparaître le vice, dure 1 296 000 ans. Le dvapara-yuga, durant lequel la vertu et la spiritualité déclinent encore tandis que le vice grandit, dure 864 000 ans. Et le kali-yuga (commencé depuis 5 000 ans), qui voit abonder les conflits, l'ignorance, l'irréligion et le vice, où la vraie vertu est pratiquement disparue, dure 432 000 ans. En cet âge, l'immoralité s'accroît à tel point qu'à sa fin, le Seigneur Suprême apparaît en personne, sous la forme de l'avatara Kalki, pour vaincre les asuras, sauver Ses dévots, et inaugurer un nouveau satya-yuga. Puis le cycle reprend. Ces quatre yugas répétés mille fois forment une journée de la vie de Brahma, le deva créateur, et chacune de ses nuits dure autant. Brahma vit cent ans, qui correspondent donc à 311 billions 40 milliards (311 040 000 000 000) de nos années terrestres, puis meurt. Toutefois, cette longévité formidable, pour nous presque infinie, ne représente qu'un bref éclair dans le flot de l'éternité. L'Océan Causal contient d'innombrables Brahmas, qui apparaissent et disparaissent comme des bulles dans l'Atlantique. Appartenant à l'univers matériel, comme leur monde respectif, ils sont en incessant devenir.

Nul, dans l'univers matériel, pas même Brahma, n'échappe à la naissance, à la vieillesse, à la maladie ni à la mort. Brahma, cependant, parce qu'il sert directement le Seigneur Suprême en régissant l'univers, connaît dès lors la libération. C'est sur sa planète, Brahmaloka, qui est d'ailleurs la planète la plus évoluée de l'univers et qui survit même aux lieux édéniques du système planétaire supérieur, que vont les sannyasis avancés; mais, de par les lois de la nature matérielle, ni Brahma ni les habitants de Brahmaloka n'échappent à la mort.

 


VERSET 18

 

avyaktad vyaktayah sarvah
prabhavanty ahar-agame
ratry-agame praliyante
tatraivavyakta-samjnake

 

TRADUCTION

Avec le jour de Brahma naissent toutes les variétés d'êtres; et que vienne sa nuit, toutes sont annihilées.

 

TENEUR ET PORTEE

Les jivas (âmes distinctes) de moindre intelligence s'efforcent de demeurer dans l'univers matériel, et c'est ainsi qu'ils errent d'un système planétaire à l'autre, tantôt s'élevant, tantôt se dégradant. Durant le jour de Brahma, ils sont actifs, dans les divers corps qui leur sont accordés pour agir matériellement; mais quand vient la nuit de Brahma, tous ces corps périssent, et les jivas s'immergent alors dans le Corps de Visnu. Ils ne seront de nouveau manifestés qu'à l'aube d'un autre jour de Brahma. Et ce cycle se répète jusqu'à la fin de la vie de Brahma, où ils sont anéantis et demeurent non manifestés pour plusieurs millions d'années. Lorsqu'enfin naît le Brahma suivant, dans un nouvel âge, ils réapparaissent. Tel est le destin des jivas qui se laissent ensorceler par le monde de la matière. Toutefois, les êtres d'intelligence qui adoptent la conscience de Krsna et chantent Hare Krsna, Hare Rama, en pratiquant le service de dévotion, vivront, et cela déjà dans l'existence présente, sur la planète spirituelle de Krsna, où ils connaîtront l'éternelle félicité, sans que le cycle des morts et des renaissances ait désormais sur eux aucune prise.

 


VERSET 19

 

bhuta-gramah sa evayam
bhutva bhutva praliyate
ratry-agame ’vasah partha
prabhavaty ahar-agame

 

TRADUCTION

Sans fin, jour après jour, renaît le jour, ô Partha, et chaque fois, des myriades d'êtres sont ramenés à l'existence. Sans fin, nuit après nuit, tombe la nuit, et avec elle, les êtres, dans l'anéantissement, sans qu'ils rien n'y puissent.

 


 

 

 

VERSET 20

 

paras tasmat tu bhavo ’nyo
’vyakto ’vyaktat sanatanah
yah sa sarveshu bhutesu
nasyatsu na vinasyati

 

TRADUCTION

Il existe cependant un autre monde, lui éternel, au-delà des deux états, manifesté et non manifesté, de la matière. Monde suprême, qui jamais ne périt; quand tout en l'Univers matériel est dissout, lui demeure intact.

 

TENEUR ET PORTEE

L'énergie spirituelle, ou énergie supérieure de Krsna, est éternelle et absolue. Elle existe au-delà de toutes les mutations de l'énergie matérielle, manifestée puis annihilée durant les jours et les nuits de Brahma, et même s'y oppose complètement par nature. Ces deux énergies, supérieure et inférieure, ont été analysées dans le septième chapitre.


 
VERSET 21

 

avyakto ’kshara ity uktas
tam ahuh paramam gatim
yam prapya na nivartante
tad dhama paramam mama

 

TRADUCTION

On le dit non manifesté et impérissable ce Royaume suprême, but ultime; pour qui l'atteint, point de retour. Ce monde, c'est Ma Demeure Absolue.

 

TENEUR ET PORTEE

La Brahma-samhita nomme le royaume absolu de Krsna, la Personne Suprême, cintamani-dhama, "le lieu où tous les désirs sont comblés". On y trouve d'innombrables palais, bâtis avec des pierres cintamanis; on y trouve également des arbres-à-souhaits qui font apparaître sur leurs branches toutes sortes de nourritures, et des vaches surabhis, qui prodiguent leur lait sans fin. Des milliers et des milliers de Laksmis, ou déesses de la fortune, y servent Govinda, le Seigneur originel, cause de toutes les causes; rien, dans tous les mondes, n'égale en beauté la Forme absolue et infiniment fascinante de ce merveilleux joueur de flûte (venum kvanantam). Voyez Ses yeux pareils aux pétales du lotus, Son teint couleur de nuage, Ses habits couleur safran, la guirlande qui pend à Son cou et la plume de paon qui orne Ses cheveux: Sa beauté est plus grande encore que celles, réunies, de milliers de kandarpas (Cupidons). Le Seigneur ne donne, dans la Bhagavad-gita, qu'un aperçu rapide de ce qu'est Sa demeure personnelle, Goloka Vrndavana, planète suprême du monde spirituel; mais un tableau détaillé nous en est offert dans la Brahma-samhita.

Il n'y a rien au-dessus de la demeure du Seigneur Suprême, qui constitue la destination ultime de tous les êtres, disent les Textes védiques. Celui qui l'atteint ne retourne jamais dans l'univers matériel. Il n'existe, d'autre part, nulle différence entre Krsna et Sa demeure absolue: tous deux participent d'une seule et même nature.

Sur Terre, en Inde, dans le district de Mathura, une centaine de kilomètres au sud de Delhi, se trouve Vrndavana, qui est la réplique exacte de Goloka Vrndavana, dans le monde spirituel. C'est là que Krsna passa Son enfance lorsqu'Il descendit sur notre planète.


 

VERSET 22

 

purushah sa parah partha
bhaktya labhyas tv ananyaya
yasyantah-sthani bhutani
yena sarvam idam tatam

 

TRADUCTION

La dévotion pure permet seule d'atteindre Dieu, le Seigneur Suprême, plus grand que tous. Bien qu'Il ne quitte jamais Son Royaume, Il pénètre en toute chose, et tout en Lui repose.

 

TENEUR ET PORTEE

Ce verset enseigne nettement que la destination ultime des êtres, le lieu d'où l'on ne revient pas, est la demeure de Krsna, la Personne Suprême: lieu, ajoute la Brahma-samhita, où tout est félicité spirituelle (ananda-cinmayarasa). La diversité y existe également, mais toute imprégnée de félicité spirituelle. Cette diversité émane du Seigneur Suprême, et est entièrement spirituelle, car rien, dans le monde de l'absolu, n'est matériel; seule y règne, comme l'enseignait le septième chapitre, l'énergie spirituelle. C'est là que demeure éternellement le Seigneur, bien qu'il soit aussi omniprésent dans notre univers, par Ses énergies matérielles. Globalement donc, Il est partout, dans les univers tant matériel que spirituel, et ce, par Ses diverses énergies. Tout ce qui est, dans l'ordre matériel comme dans l'ordre spirituel, est par Lui soutenu, ce qu'indique le mot yasyantahsthani.

Ce verset rappelle en outre que seule la bhakti, le service de dévotion, peut donner accès aux planètes spirituelles, les planètes Vaikunthas, où vit le Seigneur en personne. Sur toutes ces planètes, un seul Seigneur, Krsna, qui, pour régner sur chacune d'elles, S'est multiplié en des milliards de manifestations plénières, toutes dotées de quatre bras et portant différents Noms: Purusottama, Trivikrama, Kesava, Madhava, Aniruddha, Hrsikesa, Sankarsana, Pradyumna, sridhara, Vasudeva, Damodara, Janardana, Narayana, Vamana, Padmanabha, etc. On compare ces émanations aux feuilles d'un arbre, qui serait Krsna Lui-même. Ainsi, par Son pouvoir d'omniprésence, tout en résidant à Goloka Vrndavana, Sa demeure suprême, le Seigneur dirige sans défaillance les deux mondes, le matériel et le spirituel.

 


VERSET 23

 

yatra kale tv anavrttim
avrttim caiva yoginah
prayata yanti tam kalam
vaksyami bharatarsabha

 

 

TRADUCTION

Les moments oú l'on part de ce monde pour n'y plus revenir, ceux aussi oú l'on part et revient, laisse-Moi maintenant te les décrire, ô meilleur des Bharatas.

 

TENEUR ET PORTEE

Les purs dévots du Seigneur, les âmes qui se sont totalement abandonnées à Lui, ne se soucient guère du moment ou de la façon dont ils quitteront leur corps. Ils s'en remettent totalement à Krsna, et ainsi, retournent à Lui facilement, et dans la joie. Pour ceux, par contre, qui se sont liés à quelque autre méthode de réalisation spirituelle, comme le karma-yoga, le jnana-yoga, le hatha-yoga, ou n'importe quelle autre voie, ils ne devront quitter leur corps qu'à un moment propice, bien déterminé, s'ils veulent ne plus avoir à revenir en ce monde de morts et de renaissances. Le meilleur temps pour ce faire sera défini dans les versets qui suivent. Le yogi accompli peut choisir l'instant et le lieu de son départ de l'univers matériel; moins avancé, il devra se soumettre au bon vouloir de la nature, et peut-être revenir ici-bas.

 

Le mot sanskrit kala employé ici se rapporte, selon Baladeva Vidyabhusana Acarya, au deva-maître du temps.


 

VERSET 24

 

agnir jyotir ahah suklah
san-masa uttarayanam
tatra prayata gacchanti
brahma brahma-vido janah

 

TRADUCTION

Qui connaît le Brahman Suprême quitte ce monde à un moment propice, à la lumière du jour et sous le signe du deva du feu, durant les quinze jours oú croît la lune et les six mois oú le soleil passe au septentrion.

 

TENEUR ET PORTEE

Lorsqu'on utilise les mots feu, lumière, jour et lune, il est entendu que derrière chacune de ces manifestations se trouve un deva, qui influe sur les circonstances dans lesquelles le jiva, l'âme distincte, quitte le corps, et qui marquent cet instant critique où il prend le chemin d'une nouvelle vie. Si l'on quitte, volontairement ou non, son corps au moment décrit dans le verset, on pourra atteindre le brahmajyoti, le Brahman impersonnel. Ainsi, les yogis accomplis sauront, d'après ce verset, choisir le moment et le lieu propices à leur départ, tandis que les autres n'auront aucun moyen de contrôle sur le moment de leur mort; si, par accident, ils quittent leur corps à un moment favorable, ils n'auront pas à continuer de naître et de mourir de façon répétée, mais dans tous les autres cas, ils sont pratiquement assurés de revenir en ce monde. Le pur bhakta, ne court, lui, aucun risque de renaître, que le moment où il quitte son corps soit propice ou non, que la chose arrive par accident ou, par un arrangement défini.

 


VERSET 25

 

dhumo ratris tatha krishnah
san-masa daksinayanam
tatra candramasam jyotir
yogi prapya nivartate

 

TRADUCTION

Qu'il parte la nuit, dans la fumée, durant le déclin de lune ou dans les six mois qui voient le soleil passer au sud, qu'il atteigne l'astre lunaire, et le yogi devra encore en ce monde revenir.

 

TENEUR ET PORTEE

Le troisième Chant du Srimad-Bhagavatam nous apprend que ceux qui, sur Terre, passent maîtres dans l'exécution des actes intéressés et des sacrifices, atteignent la lune après la mort. Là, ces êtres évolués vivront pendant quelques 10000 ans, et jouiront de la vie en buvant le soma-rasa. Cependant, ils devront, un jour ou l'autre, retourner sur Terre.

Ainsi, malgré l'incapacité de nos sens grossiers à les percevoir, il existe bien des êtres sur la lune, supérieurs même à ceux qui habitent la Terre.

 


VERSET 26

 

sukla-krsne gati hy ete
jagatah sasvate mate
ekaya yaty anavrttim
anyayavartate punah

 

TRADUCTION

Il existe, selon les Vedas, deux façons de quitter ce monde: dans les ténèbres ou dans la lumière. L'une est la voie du retour, et l'autre du non-retour.

 

TENEUR ET PORTEE

Baladeva Vidyabhusana Acarya mentionne, dans ses écrits, un passage de la Chandogya Upanisad proche de celui-ci, et dont le sens profond est que les philosophes spéculatifs et les hommes avides des fruits de leur labeur ne peuvent qu'aller et venir dans l'univers matériel, comme ils font depuis des temps immémoriaux. Puisqu'ils refusent de s'abandonner à Krsna, aucun d'entre eux n'atteint le salut ultime.

 


VERSET 27

 

naite srti partha janan
yogi muhyati kascana
tasmat sarveshu kaleshu
yoga-yukto bhavarjuna

 

TRADUCTION

O fils de Prtha, ils ne s'égarent jamais, les bhaktas qui connaissent ces deux voies. Sois donc, ô Arjuna, toujours ferme dans la dévotion.

 

TENEUR ET PORTEE

Krsna conseille ici à Arjuna de ne pas se préoccuper des diverses voies que peut prendre l'âme au moment de quitter l'univers matériel. Que ce départ s'effectue par choix ou par accident, le bhakta ne doit guère s'en soucier. Il doit savoir qu'à s'en préoccuper il ne gagnera que vaines inquiétudes; qu'il chante simplement Hare Krsna et s'établisse avec fermeté dans la conscience de Krsna. Pour cela, le meilleur moyen consiste à toujours s'absorber dans 1e service du Seigneur. Ainsi, son chemin vers le royaume spirituel sera assuré, droit et paisible.

Notons ici le terme yoga-yukta, chargé de sens: il indique que la fermeté dans la pratique du yoga est d'être, par tous ses actes, constamment engagé dans la conscience de Krsna. Srila Rupa Gosvami nous conseille d'être détachés en ce monde, de n'agir que dans la conscience de Krsna, pour atteindre ainsi la perfection. Le bhakta, donc, fort de savoir qu'il atteindra en toute certitude la demeure suprême par la pratique du service de dévotion, n'a guère souci de distinguer les moments favorables des moments défavorables pour son départ de ce monde; il n'est guère touché par les descriptions que nous donnent ces versets.


 

VERSET 28

 

vedesu yajnesu tapahsu caiva
danesu yat punya-phalam pradistam
atyeti tat sarvam idam viditva
yogi param sthanam upaiti cadyam

 

TRADUCTION

L'étude des Vedas, les sacrifices, les austérités, les actes charitables, la recherche philosophique et l'action intéressée: celui qui choisit la voie du service de dévotion n'est en rien privé de leurs fruits; et, à la fin, il gagne le Royaume absolu.

 

TENEUR ET PORTEE

Ce verset résume les septième et huitième chapitres, surtout en ce qu'ils ont trait à la conscience de Krsna et au service de dévotion. Il est essentiel d'étudier les Vedas sous la direction d'un maître spirituel et d'accepter de vivre auprès de lui une vie de grande austérité. Le brahmacari doit vivre sous le toit du maître spirituel et agir comme son humble serviteur; il doit demander l'aumône de maison en maison pour la lui ramener, ne prendre son repas que sur son ordre, et, si un jour cet ordre ne vient pas, se résoudre à jeûner. Tels sont là quelques-uns des principes du brahmacarya. Après avoir, de 5 à 20 ans, étudié les Vedas sous la conduite de son maître spirituel, le brahmacari pourra devenir un homme de parfait caractère. L'étude des Vedas, en effet, n'est pas un passe-temps pour penseurs en chaise-longue, mais vise à former des hommes parfaits. Après avoir reçu cette formation, le brahmacari peut se marier et commencer un foyer. Il devra alors accomplir toutes sortes de sacrifices et s'efforcer de poursuivre son progrès spirituel. Puis, en temps voulu, il abandonnera la vie familiale et sociale pour s'engager dans le vanaprastha, où il entreprendra une sévère ascèse: il habitera la forêt, s'habillera de l'écorce des arbres, ne se rasera plus, etc. L'homme passant ainsi d'étape en étape, du brahmacari-asrama au grhastha-asrama, puis au vanaprastha-asrama, et enfin au sannyasi-asrama, s'élèvera jusqu'au dernier stade de la perfection humaine. Certains vont alors sur les planètes édéniques, et ceux qui progressent encore davantage atteignent, dans le monde spirituel, soit le brahmajyoti, soit les planètes Vaikunthas, soit Krsnaloka. Tel est le sentier qu'ont tracé les Ecritures védiques vers le sommet de la perfection.

La beauté de la conscience de Krsna, toutefois, c'est qu'elle permet au bhakta de dépasser d'un coup, par la pratique du service de dévotion, tous les rites propres aux quatre étapes mentionnées.

Il faut chercher à comprendre les septième et huitième chapitres de la Bhagavad-gita en recevant l'enseignement qu'ils contiennent dans la compagnie de purs bhaktas, et non à travers l'érudition ou la spéculation intellectuelle. Si un homme a le bonheur de comprendre, en compagnie des bhaktas la Bhagavad-gita, et plus particulièrement les chapitres six à douze, qui renferment l'essence de ce texte sacré, sa vie devient plus lumineuse que par tous les sacrifices, austérités, charités, spéculations... imaginables.

Si l'on doit entendre l'enseignement de la Bhagavad-gita des lèvres d'un bhakta, c'est que seul un bhakta, comme le confirme le début du quatrième chapitre, peut le saisir parfaitement. Et la foi n'est autre que ce qui nous fera choisir de recevoir ainsi la Bhagavad-gita, plutôt que d'accepter les élucubrations de commentateurs non qualifiés. En recherchant la compagnie des bhaktas, nous en venons à pratiquer le service de dévotion, service qui nous révèle la Forme de Krsna, Son Nom, Ses Divertissements, etc., et dissipe tous nos doutes. Dès lors, étudier la Bhagavad-gita nous procure une joie sans bornes, et nous développons un goût et un sentiment profond pour la conscience de Krsna. Plus tard, l'évolution spirituelle se poursuivant, l'amour de Krsna nous envahit, et c'est là le premier pas vers la perfection ultime, qui nous conduira jusqu'à Goloka Vrndavana, la demeure de Krsna, dans le monde spirituel, où le bhakta goûte le bonheur éternel.

"Ainsi s'achèvent les enseignements de Bhaktivedanta sur le huitième chapitre de la Srimad-Bhagavad-gita, intitulé: "Atteindre l'Absolu".