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Sur le champ de bataille de Kuruksetra

 
VERSET 1

 

dhritarashtra uvaca
dharma-kshetre kuru-kshetre
samaveta yuyutsavah
mamakah pandavas caiva
kim akurvata sanjaya

 

TRADUCTION

Dhrtarastra dit:
O Sanjaya, qu'ont fait mes fils et les fils de Pandu après s'être assemblés au lieu saint de Kuruksetra, prêtes à livrer bataille?

 

TENEUR ET PORTEE

La Bhagavad-gita est un texte sacré fort répandu, qui expose la science de Dieu. La Gita-mahatmya ("Les gloires de la Bhagavad-gita") la résume, ajoutant ce conseil de l'étudier très attentivement sous la direction d'un maître entièrement voué à Sri Krsna. Elle recommande également d'en chercher la signification sans y introduire ses propres idées. D'ailleurs, la Bhagavad-gita indique elle-même comment il faut étudier et comprendre son contenu, par l'exemple d'Arjuna qui comprit sans défaillance l'enseignement reçu des lèvres mêmes du Seigneur. Qui a la chance de recueillir ce savoir dans un même esprit de fidélité à la filiation spirituelle* de Krsna, sans y introduire aucune interprétation personnelle, acquerra une connaissance supérieure à celle qu'on pourrait obtenir en étudiant toutes les Ecritures védiques*, ou même tous les textes sacrés du monde. La Bhagavad-gita contient non seulement le message de tous les autres Ecrits révélés, mais aussi des informations qu'on ne trouve nulle part ailleurs. De là son caractère exceptionnel: la Bhagavad-gita nous livre la perfection de la science de Dieu, car elle fut directement énoncée par le Seigneur Lui-même, Sri Krsna.

Le dialogue entre Dhrtarastra et Sanjaya, tel que le Mahabharata le rapporte, fait ressortir cette grande philosophie. C'est sur le champ de bataille de Kuruksetra (terre sacrée, lieu de pèlerinage depuis les temps immémoriaux de l'ère védique) que l'exposa le Seigneur, venu en personne sur notre planète pour guider les hommes.

Le mot dharma-ksetra (littéralt: lieu où s'accomplissent les rites du sacrifice) est chargé de signification dans ce contexte, car c'est la Personne Suprême, nul autre que Dieu, qui Se trouve aux côtés d'Arjuna sur le champ de bataille de Kuruksetra. Le père des Kurus, Dhrtarastra, doute fort que ses fils aient une chance de remporter la victoire, et il demande à son secrétaire Sanjaya: "Qu'ont fait mes fils et les fils de Pandu?" Il sait bien que ses fils et ceux de son jeune frère Pandu sont réunis sur le champ de bataille de Kuruksetra, bien déterminés à se battre. Il veut être sûr que ses fils et leurs cousins ne sont parvenus à aucun compromis, en même temps qu'il désire être rassuré sur leur sort. Or, Dhrtarastra craint beaucoup l'influence du lieu sacré sur l'issue de la bataille, car les Vedas en parlent comme d'une aire de sacrifice où descendent même les habitants des cieux, et il sait que son influence bénéfique jouera en faveur d'Arjuna et des Pandavas, à cause de leur vertu.

Sanjaya, élève de Vyasa, possède, par la grâce de son maître, le privilège de voir le champ de bataille sans quitter le palais du roi Dhrtarastra. Averti de son pouvoir, Dhrtarastra lui demande de décrire ce qui se passe sur le champ de bataille.

Dhrtarastra dévoile ici ses pensées: bien que les fils de Pandu et les siens appartiennent à la même famille, il affirme que seuls ces derniers sont des Kurus, et tente d'écarter les Pandavas de l'héritage royal. Par là, nous voyons plus clairement la position qu'adopte Dhrtarastra vis-à-vis de ses neveux, les fils de Pandu. Et il devient évident, dès le début de cette narration, que le fils de Dhrtarastra (Duryodhana) et ses partisans seront balayés du champ sacrificiel de Kuruksetra, où Se trouve Krsna, père de la religion. Ils en seront arrachés comme les mauvaises herbes d'une rizière, et les gens profondément vertueux, conduits par Yudhisthira, remporteront la victoire par la grâce du Seigneur. Tel est le sens des mots dharma-ksetre et kuru-ksetre, mise à part leur importance historique et védique.

 


VERSET 2

 

sanjaya uvaca
drishtva tu pandavanikam
vyudham duryodhanas tada
acaryam upasangamya
raja vacanam abravit

 

TRADUCTION

Sanjaya dit:
0 Dhrtarastra, après avoir observé l'armée des fils de Pandu déployée en ordre de combat, le roi Duryodhana s'approche de son précepteur et lui tient ces propos:

 

TENEUR ET PORTEE

Aveugle par les yeux du corps, Dhrtarastra souffre malheureusement d'une autre infirmité: il est dépourvu de vision spirituelle. Il sait bien, d'autre part, que ses fils sont aussi aveugles que lui sur le plan de la spiritualité, que par suite, ils n'arriveront jamais à un accord avec les Pandavas, dont la foi est native. Sanjaya, son secrétaire, connaît les craintes du roi concernant l'influence de la plaine sacrée sur l'issue de la bataille. Il sait pourquoi le roi l'interroge, et pour pallier à son découragement, assure que ses fils n'accepteront aucun compromis, même sous l'emprise du saint lieu. Duryodhana, l'informe-t-il, vient d'évaluer les forces militaires des aàndavas et se dirige à présent vers le chef de ses armées, Dronacarya, pour lui décrire la situation. Duryodhana, bien qu'il soit roi, comme ce verset l'indique, doit consulter le chef de ses troupes tant la situation est sérieuse. Habile politique, il ne parvient cependant pas à masquer la crainte que lui inspire le déploiement des Pandavas.


 

VERSET 3

 

pasyaitam pandu-putranam
acarya mahatim camum
vyudham drupada-putrena
tava sisyena dhimata

 

TRADUCTION

"Contemple, ô mon maître, la puissante armée des fils de Pandu, disposée de si experte façon par ton brillant élève, le fils de Drupada.

 

TENEUR ET PORTEE

Duryodhana fait habilement ressortir les points faibles de Dronacarya en rappellant à ce grand brahmana sa querelle ancienne avec le roi Drupada (père de Draupadi, la femme d'Arjuna). A la suite de cette querelle, Drupada avait accompli un grand sacrifice grâce auquel il put avoir un fils capable de tuer Dronacàrya. Celui-ci connaissait bien le pouvoir exceptionnel du fils de Drupada, Dhrstadyumna; cependant, lorsqu'on lui confia le soin d'en faire un guerrier, il accepta cette charge. Brahmana généreux, il n'hésita pas à communiquer au jeune garçon tous ses secrets dans l'art de combattre. Or, Dhrstadyumna est maintenant du parti des Pandavas, et il a organisé leurs troupes selon l'art enseigné par Dronacarya. Duryodhana rappelle donc son erreur à Dronacarya, qu'il veut vigilant et sans faiblesse. Dronacarya ne devra pas non plus montrer d'indulgence envers les Pandavas, qui furent, eux aussi, ses élèves affectueux, et particulièrement à l'égard d'Arjuna, son élève le plus cher et le plus brillant. Son manque de fermeté amènerait la défaite.


 

VERSET 4

 

atra sura mahesv-asa
bhimarjuna-sama yudhi
yuyudhano viratas ca
drupadas ca maha-rathah

 

TRADUCTION

"Y vois-tu ces vaillants archers, qui, au combat, égalent Bhima et Arjuna? Et combien d'autres grands guerriers, dont Yuyudhana, Virata et Drupada!

 

TENEUR ET PORTEE

Devant la science militaire de Dronacarya, Dhrtadyumna, en lui-même, ne présente pas un très grand obstacle, mais d'autres guerriers dans le camp adverse sont à craindre. Duryodhana pense qu'ils rendront la victoire extrêmement difficile, car il sait chacun d'entre eux aussi redoutable que Bhima et Arjuna, auxquels il compare les autres combattants.

 


VERSET 5

 

dhrishtaketus cekitanah
kasirajas ca viryavan
purujit kuntibhojas ca
saibyas ca nara-pungavah

 

TRADUCTION

"Dhrstaketu, Cekitana, Kasiraja, Purujit, Kuntibhoja, Saibya, et tant d'autres encore, tous grands héros à la force remarquable!

 


VERSET 6

 

yudhamanyus ca vikranta
uttamaujas ca viryavan
saubhadro draupadeyas ca
sarva eva maha-rathah

 

TRADUCTION

Vois le remarquable Yudhamanyu, le très puissant Uttamauja, le fils de Subhadra et les fils de Drapadi. Tous sont de valheureux combattants sur le char.

 


VERSET 7

 

asmakam tu visista ye
tan nibodha dvijottama
nayaka mama sainyasya
samjnartham tan bravimi te

 

TRADUCTION

O toi, le meilleur des brahmanas, laisse moi maintenant te dire quels chefs habiles commandent mon armée.


 

VERSET 8

 

bhavan bhismas ca karnas ca
kripas ca samitim-jayah
ashvatthama vikarnas ca
saumadattis tathaiva ca

 

TRADUCTION

"Ce sont des hommes de guerre renommés pour avoir, comme toi, obtenu la victoire dans tous leurs combats: Bhisma, Karna, Krpa, Asvattama, Vikarna et Bhurisrava, le fils de Somadatta.

 

TENEUR ET PORTEE

Duryodhana nomme ici les plus brillants héros de son armée, ceux qui, dans tous les combats, furent vainqueurs: Vikarna, frère de Duryodhana, Asvatthama, fils de Dronacarya, et Saumadatti (qu'on appelle aussi Bhurisrava), fils du roi des Bahlikas. Karna est le demi-frère d'Arjuna, mis au monde par Kunti avant son mariage avec le roi Pandu. Krpacarya, lui, est le beau-frère de Dronacarya, l'époux de sa soeur jumelle.

 


VERSET 9

 

anye ca bahavah sura
mad-arthe tyakta-jivitah
nana-shastra-praharanah
sarve yuddha-visaradah

 

TRADUCTION

"Et nombre d'autres héros encore sont prêts à sacrifier leur vie pour moi, tous bien armés, tous maîtres dans l'art de la guerre.

 

TENEUR ET PORTEE

Quant aux autres héros, Jayadratha, Krtavarma, Salya, etc., tous sont prêts à mourir pour Duryodhana. En d'autres termes, tous sont condamnés à périr sur le champ de bataille pour avoir pris le parti de Duryodhana, l'impie. Celui-ci, toutefois, confiant en la force de ses partisans réunis, ne doute pas d'obtenir la victoire.

 


VERSET 10

 

aparyaptam tad asmakam
balam bhismabhiraksitam
paryaptam tv idam etesam
balam bhimabhiraksitam

 

TRADUCTION

"On ne peut mesurer nos forces, que protège parfaitement Bhisma, l'ancien, tandis que les forces des Pandavas sont limitées, puisqu'elles n'ont pour les défendre que les soins de Bhima.

 

TENEUR ET PORTEE

Duryodhana fait alors une estimation de ses forces, comparées à celles des Pandavas. Il croit sans mesure la puissance de son armée, puisque Bhisma, l'ancien, le plus expérimenté des généraux, la protège. La force militaire des Pandavas lui semble au contraire limitée, parce qu'elle est sous le commandement de Bhima, lequel a moins d'expérience que Bhisma et fait, devant celui-ci, piètre figure. Duryodhana, depuis toujours, hait Bhima qui, il le sait, causera sa mort, mais il est tout de même certain de sa victoire, qu'assure la présence, à ses côtés, de Bhisma, le meilleur des généraux.

 


VERSET 11

 

ayanesu ca sarveshu
yatha-bhagam avasthitah
bhismam evabhirakshantu
bhavantah sarva eva hi

 

TRADUCTION

"Maintenant, vous tous, de vos positions respectives, apportez toute votre aide au vieux maître Bhisma."

 

TENEUR ET PORTEE

Duryodhana se rend compte, maintenant qu'il a exalté les prouesses de Bhisma, que les autres combattants risquent de s'offenser, de se croire jugés moins importants. Avec la diplomatie qui lui est coutumière, il tente donc de redresser la situation. Bhisma, comme il le souligne, est sans aucun doute le plus grand des héros, mais c'est un vieillard; les autres doivent donc veiller à sa protection. L'ennemi pourrait profiter de sa présence sur l'une des ailes pour attaquer l'autre. Il importe donc que les héros gardent sans défaillance leur position stratégique pour ne donner à l'ennemi aucune chance de percer les lignes. Il apparaît clairement que selon Duryodhana, la victoire des Kurus dépend de la présence de Bhismadeva. Le roi a d'ailleurs confiance en sa loyauté pleine et entière, dont il a déjà fait preuve, comme Dronacarya. Ils n'ont dit mot lorsque, dévêtue de force en présence de tous les grands généraux, Draupadi, la femme d'Arjuna, leur a demandé secours. Duryodhana connaît l'affection des deux généraux pour les Pandavas, mais il espère tout de même les voir abandonner tout sentiment, comme ils l'ont fait lors du match dont Draupadi était l'enjeu.


 

VERSET 12

 

tasya sanjanayan harsam
kuru-vrddhah pitamahah
simha-nadam vinadyoccaih
sankham dadhmau pratapavan

 

TRADUCTION

A cet instant, Bhisma, le grand et vaillant aïeul de la dynastie des Kurus, père des combattants, souffle très fort dans sa conque, qui résonne comme le rugissement d'un lion, réjouissant le coeur de Duryodhana.

 

TENEUR ET PORTEE

L'aïeul de la dynastie des Kurus a saisi le sens profond des paroles de son petit-fils Duryodhana, et ressent pour lui une compassion bien naturelle. Alors, répondant à sa renommée de lion, il souffle violemment dans sa conque, avec l'espoir de réconforter Duryodhana. Par le symbole de la conque, il fait comprendre indirectement à son petit-fils abattu que bien qu'il n'ait aucune chance de victoire (puisqu'il a pour ennemi Sri Krsna, le Seigneur Suprême), il n'épargnera aucun effort, car il est de son devoir de diriger les manoeuvres.


VERSET 13

 

tatah sankhas ca bheryas ca
panavanaka-gomukhah
sahasaivabhyahanyanta
sa shabdas tumulo ’bhavat

 

TRADUCTION

Alors les conques, bugles, cors, trompettes et tambours, se mettent à retentir, et leurs vibrations confondues provoquent un grand tumulte.

 


 

VERSET 14

 

tatah svetair hayair yukte
mahati syandane sthitau
madhavah pandavas caiva
divyau sankhau pradadhmatuh

 

TRADUCTION

Dans l'autre camp, debout sur leur vaste char attelé à des chevaux blancs, Krsna et Arjuna soufflent dans leurs conques divines.

 

TENEUR ET PORTEE

Les conques de Krsna et Arjuna sont dites divines, en contraste frappant avec la façon dont a été décrite celle de Bhismadeva. Leurs conques divines résonnent donc, annonçant que le camp rival est voué à la défaite, puisque Krsna Se trouve aux côtés des Pan1avas.

 

"La victoire accompagne toujours ceux qui, comme les fils de Pandu, ont l'alliance du Seigneur."

En outre, la déesse de la fortune ne quitte jamais le Seigneur; en épouse fidèle, elle demeure auprès de Lui en tout temps et en tout lieu. Ainsi, la victoire et la fortune attendent Arjuna; et la conque de Krsna en fait retentir la nouvelle. Arjuna possède un autre atout d'importance: le char qu'il monte en compagnie de Krsna lui a été offert par Agni (le deva du feu), ce qui laisse entendre que ce char peut tout conquérir, où qu'il soit mené à travers les trois inondes.

 


 

VERSET 15

 

pancajanyam hrsikeso
devadattam dhananjayah
paundram dadhmau maha-sankham
bhima-karma vrkodarah

 

TRADUCTION

Krsna souffle dans Sa conque, Pancajanya, et Arjuna dans la sienne, Devadatta; Bbima, le mangeur vorace aux exploits surhumains, fait retentir Paundra, sa conque formidable.

 

TENEUR ET PORTEE

Le Seigneur, Sri Krsna, est ici nommé Hrsikesa, en tant que maître des sens de tous les êtres. Certains philosophes, incapables d'expliquer la présence des sens dans l'être vivant, se hâtent de conclure à son impersonnalité. Ils ignorent que l'origine de tous les êtres, Krsna, est une personne, la Personne Suprême, dotée de sens spirituels et absolus, que l'être distinct, faisant partie intégrante de Krsna, est aussi doté de sens, qui participent de ceux du Seigneur. Krsna, sis dans le coeur de tous les êtres, est donc maître de leurs sens, qu'Il dirige selon leur degré d'abandon à Lui. Dans le cas du pur bhakta par exemple, Il les gouverne directement; ainsi contrôle-t-Il directement, sur le champ de bataille de Kuruksetra, les sens spirituels d'Arjuna, d'où Son Nom de Hrsikesa.

Selon les diverses circonstances, Il porte différents Noms: Madhusudhana, par exemple, pour avoir détruit le monstre Madhu; Govinda, car Il est source de plaisir pour les vaches et les sens de tous les êtres, et Vasudeva parce qu'Il est le fils de Vasudeva; Devaki-nandana, car Devaki est Sa mère, et Yasoda-nandana, puisque c'est avec Yasoda qu'Il passa Son enfance au village de Vrndavana. On L'appelle aussi Partha-sarathi du fait qu'Il conduit maintenant le char de Son ami Arjuna, et les directives qu'Il donne à ce dernier sur le champ de bataille Lui valent ici le Nom de Hrsikesa.

Arjuna, lui, est nommé Dhananjaya dans ce verset, en souvenir de l'aide qu'il fournit à son frère aîné, le roi Yudhistira; il dut en effet amasser l'énorme fortune dont celui-ci avait besoin pour l'accomplissement de divers sacrifices. Quant à Bhima, il est surnommé Vrkodara en raison d'un appétit aussi étonnant que son pouvoir d'accomplir des tâches herculéennes, comme la mise à mort du démoniaque Hidimba.

Les plus grands chefs de l'armée Pandava font donc maintenant sonner leurs conques, qui, à l'unisson de celle du Seigneur, encouragent vivement leurs soldats. Le camp opposé, par contre, ne possède aucun de ces avantages; ni le maître suprême, Krsna, ni la déesse de la fortune ne l'assiste. Sa défaite est déjà écrite; tel est le message envoyé par le son des conques.

 


 

VERSET 16-18

 

anantavijayam raja
kunti-putro yudhisthirah
nakulah sahadevas ca
sughosa-manipuspakau

kasyas ca paramesv-asah
sikhandi ca maha-rathah
dhrishtadyumno viratas ca
satyakis caparajitah

drupado draupadeyas ca
sarvasah prithivi-pate
saubhadras ca maha-bahuh
sankhan dadhmuh prithak prithak

 

TRADUCTION

Le roi Yudhisthira, fils de Kunti, fait résonner sa conque, Anantavijaya; Nakula et Sabadeva soufflent dans la Sughosa et la Manipuspaka. Le roi de Kasi, célèbre archer, le grand guerrier Sikhandi, Dhr Dhrstadyumna, Virata et Sityaki l'invincible, Drupada et les fils de Draupadi, et d'autres encore, ô roi, comme les fils de Subhadra, tous puissamment armés, font aussi sonner leur conque.

 

TENEUR ET PORTEE

Avec beaucoup de tact, Sanjaya apprend à Dhrtaràstra que sa politique, visant à tromper lesfils de Pandu pour tenter d'installer sur le trône ses propres fils, est malavisée et fort peu louable. D'ailleurs, il est déjà clair que toute la dynastie Kuru sera tuée au cours de cette grande bataille. Tous les combattants sont condamnés, de Bhisma, l'aïeul, jusqu'aux membres de la plus jeune génération, comme Abhimanyu, et d'autres encore, dont les rois de nombreux états du monde, sont aussi condamnés. Le roi Dhrtarastra, pour avoir encouragé la conduite de ses fils, est responsable de la future catastrophe.

 


VERSET 19

 

sa ghoso dhartarastranam
hridayani vyadarayat
nabhas ca prithivim caiva
tumulo ’bhyanunadayan

 

TRADUCTION

Le mugissement de toutes ces conques réunies devient assourdissant, et, se répercutant au ciel et sur la terre, il déchire le coeur des fils de Dhrtarastra.

 

TENEUR ET PORTEE

Aucun verset ne dit que le son des conques de Bhisma et des partisans de Duryodhana ait suscité la moindre affliction dans le camp des Pandavas. Par contre, celui-ci montre que le rugissement des conques Pandavas ébranle le courage des fils de Dhrtarastra. Si les Pandavas peuvent inspirer tant de crainte au camp ennemi, cela tient uniquement à leur totale confiance en Krsna. Celui qui, même au sein des pires calamités, prend refuge auprès du Seigneur Suprême ne connaît plus la peur

 


VERSET 20

 

atha vyavasthitan drishtva
dhartarastran kapi-dhvajah
pravrtte shastra-sampate
dhanur udyamya pandavah
hrishikesham tada vakyam
idam aha mahi-pate

 

TRADUCTION

A ce moment, ô roi, amis sur son char, dont l'étendard porte l'emblème de Hanuman, Arjuna, le fils de Pandu, saisit son arc, prêt à décocher ses flèches, les yeux fixés sur les fils de Dhrtarastra, puis s'adresse à Hrsilkesa.

 

TENEUR ET PORTEE

Le combat est sur le point de s'engager. Comme nous l'avons vu, les fils de Dhrtarastra sont plus ou moins découragés par le déploiement inattendu des forces Pandavas, conseillées par le Seigneur Lui-même. De plus, un autre signe propice annonce la victoire prochaine des Pandavas: c'est l'emblème de Hanuman décorant l'étendard d'Arjuna. Hanuman était entièrement voué au Seigneur, Rama, et Lui avait offert ses services au cours de la bataille qu'il dut livrer contre Ravana et dont Il sortit victorieux. Or, en ce jour, Hanuman et Rama sont tous deux auprès d'Arjuna, prêts à lui venir en aide, car Krsna n'est autre que Rama, qu'accompagne toujours Hanuman, Son serviteur éternel, et Sita, Sa compagne éternelle, la déesse de la fortune. Arjuna ne doit donc craindre aucun ennemi, d'autant moins que Krsna, le maître des sens, lui donne, en personne, Ses directives. Il bénéficie du meilleur conseiller militaire. Ces heureux auspices, offerts par le Seigneur à Son dévot éternel, sont les gages d'une victoire assurée.

 


VERSET 21-22

arjuna uvaca
senayor ubhayor madhye
ratham sthapaya me ’cyuta
yavad etan nirikse ’ham
yoddhu-kaman avasthitan
kair maya saha yoddhavyam
asmin rana-samudyame

 

TRADUCTION

Arjuna dit:
0 Toi, l'Infaillible, mène, je T'en prie, mon char entre les deux armées afin que je puisse voir qui est sur les lignes, qui désire combattre, qui je devrai affronter au cours de la bataille imminente.

 

TENEUR ET PORTEE

De par Sa miséricorde immotivée, Krsna S'est mis au service d'Arjuna, Son ami; et pourtant, Il est Dieu, la Personne Suprême. Ici, on Le nomme l'Infaillible, car Son affection pour Ses dévots ne faillit jamais. Il est l'Infaillible car dans Son rôle de conducteur de char, Il n'hésite pas à obéir aux ordres d'Arjuna. Et bien qu'Il ait accepté cette position subordonnée, Sa suprématie n'est pas pour autant mise en cause. En toutes circonstances, Il demeure Hrsikesa, Dieu, la Personne Suprême, le maître des sens de chaque être. Les sentiments qu'échangent le Seigneur et Son serviteur sont fort tendres et purement spirituels. Tout comme Son serviteur est toujours prêt à Le servir, le Seigneur cherche sans cesse l'occasion de servir Son dévot. Il éprouve plus de plaisir à voir Son dévot Lui donner des ordres qu'à dominer Lui-même. Il est le maître absolu, tous les êtres Lui sont subordonnés; nul n'est au-dessus de Lui, nul ne peut Le commander. Et pourtant, voir Son dévot Lui donner des ordres Le remplit d'une grande joie spirituelle.

Arjuna est un bhakta, il n'a aucun désir de lutter contre ses proches; mais il y est conduit par l'obstination de Duryodhana, qui se refuse à toute négociation. Aussi est-il maintenant très anxieux d'apprendre quels sont les chefs présents sur le champ de bataille. Ce n'est plus, naturellement, l'heure de proposer un nouvel accord de paix. Il veut néanmoins voir leur visage pour savoir à quel point ils tiennent à engager un combat que personne ne souhaite.

 


VERSET 23

 

yotsyamanan avekse ’ham
ya ete ’tra samagatah
dhartarastrasya durbuddher
yuddhe priya-cikirsavah

 

TRADUCTION

Que je voie ceux qui sont venus ici combattre dans l'espoir de plaire au fils malveillant de Dhrtarastra.

 

TENEUR ET PORTEE

Duryodhana nourrit depuis longtemps le désir d'usurper le royaume des Pandavas. Secret de polichinelle que le sien: tous connaissent les plans démoniaques qu'il a échafaudés en accord avec son père Dhrtarastra. Certain que ceux qui ont rejoint le camp de Duryodhana sont de la même espèce, Arjuna veut connaître leur identité avant le combat, mais sans aucune intention de leur proposer la paix. Il veut en outre estimer leur force, bien qu'il soit sûr de sa victoire puisque Krsna Se tient à ses côtés.


 

VERSET 24

 

sanjaya uvaca
evam ukto hrsikeso
gudakesena bharata
senayor ubhayor madhye
sthapayitva rathottamam

 

TRADUCTION

Sanjaya dit:
Sri Krsna a entendu la requête d'Arjuna, ô descendant de Bharata, et Il conduit le char splendide entre les deux armées.

 

TENEUR ET PORTEE

Dans ce verset, Sanjaya appelle Arjuna "Gudakesa". Ce nom vient de gudaka (sommeil) et désigne celui qui a vaincu le sommeil. Or, sommeil est synonyme d'ignorance, et si l'on donne ce nom à Arjuna, c'est que son amitié pour Krsna lui a permis de dominer à la fois le sommeil et l'ignorance. Il est entièrement voué au Seigneur et ne peut L'oublier même un instant. Telle est la nature du bhakta; qu'il veille ou dorme, il ne cesse d'avoir à l'esprit le Nom de Krsna, Sa Forme, Ses Attributs et Ses Divertissements. Absorbé dans ces pensées, il vainc le sommeil et l'ignorance, et atteint le samadhi, la conscience de Krsna. Krsna est Hrsikesa, le maître des sens et du mental de chaque être; Il sait donc pour quelle raison Arjuna veut placer son char au milieu des armées. Il l'y conduit...

 


VERSET 25

 

bhisma-drona-pramukhatah
sarvesam ca mahi-ksitam
uvaca partha pasyaitan
samavetan kurun iti

 

TRADUCTION

Devant Bhisma, Drona et tous les princes de ce monde, Hrsikesa, le Seigneur, dit à Arjuna: "Vois donc, ô Partha, l'assemblée de tous les Kurus."

 

TENEUR ET PORTEE

Sri Krsna est l'Arne Suprême résidant en chaque être; Il sait donc parfaitement ce qui préoccupe Arjuna (dans ce contexte, le Nom "Hrsikesa" indique également que le Seigneur sait tout). Arjuna, lui, est appelé Partha, "fils de Kunti, ou Prtha". Ce nom est également chargé de sens; Krsna est son ami et veut lui dire que s'Il a accepté de conduire son char, c'est parce qu'il est le fils de Sa tante Prtha, soeur de Son père Vasudeva. Mais pour quels motifs demande-t-il à Arjuna de porter son regard vers les Kurus? Arjuna voudrait-il refuser la lutte? Ce n'est pas là ce qu'attend Krsna du fils de Sa tante Prtha, et s'Il lui fait cette remarque, c'est un peu par plaisanterie, pour lui montrer qu'il connaît bien ses pensées.

 


VERSET 26

 

tatrapasyat sthitan parthah
pitrn atha pitamahan
acaryan matulan bhratrn
putran pautran sakhims tatha
svasuran suhridas caiva
senayor ubhayor api

 

TRADUCTION

Arjuna voit alors, dispersés dans les deux camps, ses pères, aïeux, précepteurs, oncles maternels, frères, fils, petits-fils et amis; avec eux, son beau père et tous ceux qui jadis lui ont montré tant de bienveillance. Tous sont présents.

 

TENEUR ET PORTEE

Arjuna découvre, dans les lignes, des hommes qui, à un degré ou à un autre, ont tous avec lui un lien de parenté. Certains, comme Bhurisrava, sont de la génération de son père; d'autres, comme Dronacarya et Krpacarya, furent ses précepteurs. Ses grands-parents, Bhisma et Somadatta, sont également là, de même que certains de ses oncles maternels, comme Salya et Sakuni, des frères, comme Duryodhana, des fils, comme Laksmana, des proches, comme Asvatthama, et d'autres encore, qui s'étaient toujours montrés bienveillants à son égard, tel Krtavarma. Bon nombre de ses amis apparaissent également dans les différents bataillons.

 


VERSET 27

 

tan samiksya sa kaunteyah
sarvan bandhun avasthitan
kripaya parayavisto
visidann idam abravit

 

TRADUCTION

Voyant devant lui tous ceux à qui des liens d'amitié ou de parenté l'unissent, Arjuna, le fils de Kunti, est saisi d'une grande compassion s'adresse au Seigneur.

 


VERSET 28

 

arjuna uvaca
drstvemam sva-janam krishna
yuyutsum samupasthitam
sidanti mama gatrani
mukham ca parisusyati

 

 
TRADUCTION

Arjuna dit:
Cher Krsna, de voir ainsi les miens, devant moi en lignes belliqueuses, je tremble de tous mes membres et sens ma bouche se dessécher.

 

TENEUR ET PORTEE

Celui qu'inonde une dévotion véritable pour le Seigneur possède entièrement les qualités que l'on trouve chez les hommes saints et les devas. Celui que n'illumine pas cet amour est au contraire dépourvu de ces qualités, peu importe ses mérites d'ordre matériel, son éducation, sa culture... Maintenant qu'il voit ses parents et ses amis sur le champ de bataille, Arjuna sent l'envahir une compassion pour eux tous qui ont décidé de lutter ainsi les uns contre les autres. Il est, depuis le début, plein de sympathie à l'égard de ses propres soldats, mais il prend maintenant en pitié même les soldats du camp ennemi, dont il prévoit la mort imminente. A cette pensée, ses membres se mettent à trembler, sa bouche se dessèche; il s'étonne du désir de combattre de ses rivaux, car tous sont du même sang que lui. Cette hostilité accable le bhakta généreux qu'est Arjuna, et bien qu'on ne le mentionne pas ici, il est facile d'imaginer que non seulement ses membres tremblent et sa bouche s'assèche, mais aussi qu'il pleure de pitié. Ces symptômes ne sont certes pas dus à de la faiblesse, mais à la tendresse de coeur qui caractérise le pur bhakta.

 

"L'homme animé d'une dévotion constante pour le Seigneur possède toutes les qualités des devas. Qui ne se voue à la Personne Suprême n'a, au contraire, que des atouts matériels, de peu de prix. La raison en est qu'il erre sur le plan mental, acceptant ainsi la fascination des énergies matérielles, dont il devient la proie."

 


VERSET 29

 

vepathus ca sarire me
roma-harsas ca jayate
gandivam sramsate hastat
tvak caiva paridahyate

 

TRADUCTION

Tout mon corps frissonne et mes cheveux se hérissent. Mon arc, Gandiva me tombe des mains, et la peau me brûle.

 

TENEUR ET PORTEE

Le corps d'un homme se trouve agité de frissons et ses cheveux se hérissent dans deux cas bien précis: soit lors d'une grande extase spirituelle, soit en raison d'une grande frayeur motivée par des événements matériels: il n'existe en effet nul motif de crainte une fois que l'on atteint la réalisation spirituelle. Les phénomènes qui affectent le corps d'Arjuna sont dus à une crainte d'ordre matériel, celle de rencontrer la mort. Et cette peur se manifeste sous d'autres aspects encore: il est si tourmenté que son fameux arc Gandiva lui glisse des mains; et, comme son coeur s'enflamme, il éprouve une sensation de brûlure sur la peau. Sa détresse vient simplement de ce qu'il s'identifie à la matière, par une conception erronée de sa nature véritable.

 


VERSET 30

 

na ca saknomy avasthatum
bhramativa ca me manah
nimittani ca pasyami
viparitani keshava

 

TRADUCTION

0 Kesava, je ne puis demeurer ici plus longtemps. Je ne suis plus maître de moi et mon esprit s'égare; je ne présage que des événements funestes.

 

TENEUR ET PORTEE

Arjuna est saisi d'une telle angoisse qu'il ne peut rester plus longtemps sur le champ de bataille. Son désarroi lui fait perdre la maîtrise de lui-même. Un trop grand attachement aux choses de ce monde plonge automatiquement l'homme dans une telle confusion. La peur et le déséquilibre mental subjuguent celui qui se laisse affecter par les diverses circonstances où le place la vie matérielle, nous dit le Srimad-Bhagavatam. Arjuna ne prévoit maintenant que des événements funestes; il pense que même la victoire ne lui apportera aucune joie. L'emploi du terme nimitta est, à ce propos, plein de signification: il indique le trouble, l'embarras, où se voit plongé l'homme frustré dans ses espérances, qui ayant oublié l'Etre Suprême, n'a plus d'autre centre de préoccupation que lui-même et son propre bien-être. Arjuna ne devrait tenir aucun compte de son propre intérêt et se soumettre totalement à la volonté de Krsna; c'est uniquement ainsi qu'il servira, comme tous les êtres, sa véritable cause. Lorsque nous subissons l'influence de la nature matérielle, nous oublions cela, et nous souffrons. Arjuna en est maintenant arrivé à croire que la victoire ne lui sera qu'une source de lamentation.

 


VERSET 31

 

na ca sreyo ’nupasyami
hatva sva-janam ahave
na kankse vijayam krishna
na ca rajyam sukhani ca

 

TRADUCTION

Que peut apporter de bon ce combat, où sera massacrée ma propre famille? A pareil prix, ô Krsna, comment pourrais-je encore désirer la victoire, aspirer à la royauté et aux plaisirs qu'elle procure?

 

TENEUR ET PORTEE

Ignorant qu'ils peuvent satisfaire leurs plus grands désirs en se donnant Visnu (Krsna) pour seul but, les êtres conditionnés cherchent des relations basées sur le corps, et non sur l'âme, et espèrent y trouver le bonheur. Abusés par maya, ils oublient que même les joies matérielles viennent de Krsna. Il semble ici qu'Arjuna n'ait plus souvenir du code moral du ksatriya.

Deux catégories d'hommes possèdent les qualités requises pour atteindre le soleil, astre de puissance et d'éclat: le ksatriya mourant sur le champ de bataille sous les ordres du Seigneur Lui-même, et le sannyiasi qui pour avoir adopté l'ordre du renoncement, a consacré sa vie à la réalisation spirituelle. Arjuna répugne à tuer ses ennemis, et combien plus les membres de sa famille. Pensant que ceux-ci disparus, il ne connaîtra plus aucune joie, il refuse de combattre, un peu comme celui qui, n'ayant pas faim, n'éprouve aucune envie de cuisiner, puisqu'il n'a aucun plaisir à en retirer. Dans son désespoir, il décide maintenant d'aller vivre dans la solitude de la forêt. Pourtant, il est ksatriya et doit, pour accomplir sa vie, posséder un royaume; un ksatriya ne peut accepter aucun autre devoir. Mais Arjuna ne possède aucune terre sur laquelle régner; sa seule chance d'en acquérir est de se battre contre ses cousins, de reconquérir ainsi le royaume légué par son père. Mais c'est justement ce à quoi il se refuse. Il croit donc n'avoir d'autre choix que de se retirer dans la forêt, pour y vivre dans l'isolement et la frustration.

 


VERSET 32-35

 

kim no rajyena govinda
kim bhogair jivitena va
yesham arthe kanksitam no
rajyam bhogah sukhani ca

ta ime ’vasthita yuddhe
pranams tyaktva dhanani ca
acaryah pitarah putras
tathaiva ca pitamahah

matulah svasurah pautrah
syalah sambandhinas tatha
etan na hantum icchami
ghnato ’pi madhusudana

api trailokya-rajyasya
hetoh kim nu mahi-krte
nihatya dhartarastran nah
ka pritih syaj janardana

 

TRADUCTION

0 Govinda, que servent tant de royaumes, que sert le bonheur, à quoi bon la vie même, quand ceux pour qui nous désirons ces biens se tiennent maintenant sur le champ de bataille? 0 Madbusudana, regarde. Toute ma famille, mes pères, fils, aïeux, oncles maternels, beaux-pères, petits-fils et beaux-frères, et mes maîtres aussi, tous prêts à sacrifier leur vie et leurs richesses, se dressent devant moi. Comment pourrais-je souhaiter leur mort, dussé-je par là survivre? 0 Toi qui maintiens tous les êtres, je ne peux me résoudre à lutter contre eux, même en échange des trois mondes, et que dire de cette Terre.

 

TENEUR ET PORTEE

Arjuna appelle ici Krsna "Govinda", car Il est source de plaisir pour les vaches et les sens de tous les êtres. Usant de ce Nom, Arjuna laisse paraître qu'il compte sur le Seigneur pour satisfaire ses désirs matériels. Govinda n'existe pas pour notre plaisir, mais si nous nous efforçons de réjouir Ses Sens, les nôtres seront aussitôt comblés. Dans l'univers matériel, nous voulons tous étancher la soif de plaisir de nos sens, et c'est à Dieu que nous demandons d'apaiser cette soif. Mais le Seigneur répond à nos demandes selon notre mérite, et non pas selon notre souhait. Si, au lieu d'un désir personnel, nous n'avons que celui de plaire à Govinda, Sa grâce comblera tous nos voeux. A l'évidence, la compassion qu'éprouve Arjuna pour les membres de sa famille et de sa communauté, laquelle l'empêche de combattre, n'est qu'une manifestation de son profond amour pour eux. Comme tout le monde, Arjuna veut que sa gloire brille aux yeux de ses parents, de ses amis. Mais il craint de ne pas pouvoir la leur faire partager après la victoire s'ils meurent tous sur le champ de bataille. Ce calcul est typique de la vie matérielle; il n'a aucune place dans la vie spirituelle. Désirant combler les souhaits du Seigneur, le bhakta est prêt, en toutes circonstances, à suivre Sa volonté; il veut accepter tous les trésors du monde, si le Seigneur les lui donne, et les utiliser pour Le servir; mais il sera aussi satisfait de ne rien posséder si c'est Sa volonté. Pourtant, Arjuna refuse de tuer ses parents, et s'il faut absolument qu'ils périssent, il veut que Krsna Lui-même S'en charge. Il ignore que Krsna les a déjà tués, avant même qu'ils ne se rangent sur le champ de bataille, et que lui ne doit être que Son instrument, comme le Seigneur le lui révélera dans les chapitres qui suivent.

Arjuna, pur dévot du Seigneur, n'a donc aucun désir d'exercer des représailles sur ses frères et cousins, malgré leur impiété. Cependant, leur mort fait partie du plan du Seigneur; en effet, si le bhakta ne tire jamais vengeance d'une injustice, le Seigneur, quant à Lui, ne tolère jamais qu'un mécréant offense Son serviteur. Il pardonne à qui L'offense personellement, mais n'excusera jamais celui qui s'attaque à Ses dévots. Bien qu'Arjuna veuille leur pardonner, le Seigneur, Lui, a décidé de tuer les impies.

 


VERSET 36

 

papam evasrayed asman
hatvaitan atatayinah
tasman narha vayam hantum
dhartarastran sa-bandhavan
sva-janam hi katham hatva
sukhinah syama madhava

 

TRADUCTION

Bien qu'ils soient nos agresseurs, si nous tuons nos amis et les fils de Dhrtaristra, nous serons la proie du péché; un tel crime serait Indigne de nous. Et de quel profit serait-il? 0 Krsna, Toi l'époux de la déesse de la fortune, comment pourrions-nous être jamais heureux après avoir tué ceux de notre lignage?

 

TENEUR ET PORTEE

Il existe, selon les Vedas, six catégories d'agresseurs:

i) celui qui empoisonne autrui;
ii) celui qui incendie la propriété d'autrui;
iii) celui qui occupe la terre d'autrui;
iv) celui qui dépouille autrui de ses biens;
v) celui qui attaque autrui avec des armes meurtrières;
vi) celui qui enlève la femme d'autrui.

Tuer de tels agresseurs n'est pas un péché, mais un devoir qui ne souffre pas de délai. Mais s'il est naturel qu'un homme ordinaire suive cette règle, Arjuna, être d'exception, s'y refuse; vertueux de nature, il veut obéir à ses sages inclinations et agir saintement à l'égard de ses ennemis. Ce genre de sainteté, toutefois, ne convient pas à un ksatriya. Un chef d'Etat se doit d'être vertueux, mais non pas pour autant lâche. L'avatara Ramacandra, par exemple, était si pur que chacun désirait vivre dans Son royaume, le ramarajya. Cependant, jamais Il ne montra signe de couardise. Ravana L'avait agressé en enlevant Sa femme, Sita; Ramacandra lui donna une leçon sans pareille dans l'histoire du monde. Pour Arjuna, certes, il faut prendre en considération le caractère particulier de ses agresseurs: il s'agit de son propre grand-père, de son précepteur, de ses amis, de ses fils et petits-rils... Par suite, Arjuna pense ne pas devoir prendre contre eux les mesures sévères prescrites pour des agresseurs ordinaires. En outre les Ecritures enjoignent les saints hommes de toujours accorder le pardon, peu importe les circonstances. Il lui semble donc plus important de maintenir cette vertu que de tuer sa famille et ses compatriotes en obéissant à des impératifs politiques. Quel profit retirerait-il de leur mort? Après tout, les plaisirs de la royauté ne sont que matériels et, par suite, éphémères. Devra-t-il risquer sa vie et son salut éternel pour un si maigre profit? Arjuna vient ici de donner à Krsna le Nom très révélateur de Madhava, l'époux de la déesse de la fortune. Il veut faire remarquer à Krsna que Lui, l'époux de la déesse de la fortune, n'aurait pas dû s'engager dans un combat qui sera finalement cause de sa mauvaise fortune. Mais Krsna n'est jamais cause d'infortune pour quiconque, et bien moins encore pour ceux qui se sont entièrement voués à Lui.

 


VERSET 37-38

 

yady apy ete na pasyanti
lobhopahata-cetasah
kula-ksaya-kritam dosam
mitra-drohe ca patakam

katham na jneyam asmabhih
papad asman nivartitum
kula-ksaya-kritam dosam
prapasyadbhir janardana

 

TRADUCTION

0 Janardana, si, aveuglés par la convoitise, ces hommes ne voient aucun mal à détruire leur famille, nulle faute à se quereller avec leurs amis, pourquoi nous, qui voyons le péché, devrions-nous agir de même?

 

TENEUR ET PORTEE

Le ksatriya ne peut refuser un défi au jeu ou au combat; Arjuna, mis au défi par le camp de Duryodhana, ne peut donc se dérober. Mais, pense-t-il, ses rivaux ne comprennent sans doute pas les conséquences néfastes d'un tel défi, que lui, par contre, est en mesure de voir, et pour cette raison, il refuse de combattre. Une obligation ne peut en effet nous lier que lorsqu'elle entrame des résultats positifs, et Arjuna ayant bien pesé le pour et le contre, décide de ne pas livrer bataille.

 


VERSET 39

 

kula-ksaye pranasyanti
kula-dharmah sanatanah
dharme naste kulam krtsnam
adharmo ’bhibhavaty uta

 

TRADUCTION

La destruction d'une famille entraîne l'effondrement des traditions éternelles; ses derniers représentants sombrent alors dans l'irréligion.

 

TENEUR ET PORTEE

Le varnasrama-dharma comprend maints principes moraux dont le rôle est de permettre aux membres d'une famille de grandir en force et en sagesse d'assimiler graduellement, tout au long de leur existence, les valeurs spiriuelles. Ce sont les anciens qui, dans leur famille, ont la responsabilité de veiller à l'application de ces principes. Leur trépas risque donc de marquer l'interruption de ces pratiques, ce qui conduirait leur descendance à tomber ans l'irréligion, à perdre ainsi toute possibilité de libération spirituelle. Faire périr les anciens est, par suite, une faute capitale.

 


VERSET 40

 

adharmabhibhavat krishna
pradusyanti kula-striyah
strisu dustasu varsneya
jayate varna-sankarah

 

TRADUCTION

Lorsque l'impiété, ô Krsna, règne dans une famille, les femmes se corrompent, et de leur dégradation, ô descendant de Vrsni, naît une progéniture indésirable.

 

TENEUR ET PORTEE

Une population saine est le principe fondamental de la paix, de la prospérité et du progrès spirituel dans la société des hommes. Les principes moraux du varnasrama-dharma furent donc conçus de façon à diriger la société tout entière vers le progrès spirituel en y assurant le maintien de la vertu. La pureté d'une population dépend de la chasteté et de la fidélité des femmes. Or, de même qu'un enfant se laisse facilement abuser, une femme a tendance à se laisser corrompre. Pour cette raison, tous deux ont besoin de la protection des aînés de la famille. Selon Cânakya Pandita, l'intelligence des femmes est généralement de moindre vigueur, aussi est-il difficile de leur donner pleine confiance. Mais si leur chasteté et leur dévotion sont sauvegardées grâce à divers actes de piété et au respect des traditions familiales, elles ne se laisseront pas entraîner dans l'adultère et engendreront une descendance vertueuse, capable de participer au varnasrama-dharma. Au contraire, que ce système social ne soit pas respecté, et le commerce assidu entre hommes et femmes conduit à l'adultère, avec le risque d'engendrer une population indésirable. Par la faute d'hommes irresponsables, des enfants souillés, indésirés, envahissent la société, d'où viennent ensuite guerres et épidémies.

 


VERSET 41

 

sankaro narakayaiva
kula-ghnanam kulasya ca
patanti pitaro hy esam
lupta-pindodaka-kriyah

 

TRADUCTION

L'accroissement du nombre de ces indésirables engendre pour la famille, et pour ceux qui en ont détruit les traditions, une vie d'enfer. Les ancêtres sont oubliés, on cesse de leur offrir les oblations d'eau et de nourriture.

 

TENEUR ET PORTEE

Les traditions védiques concernant la poursuite des bienfaits matériels veulent que l'on offre régulièrement des oblations d'eau et de nourriture aux ancêtres de la famille. On offre d'abord cette nourriture à Visnu, puis on en présente aux ancêtres les restes sanctifiés appelés "prasada". En effet, les aliments d'abord offerts à Visnu ont le pouvoir de délivrer un homme des conséquences de tous ses actes coupables. Il se peut que nos ancêtres souffrent encore des conséquences de leurs péchés, qu'ils ne puissent même obtenir un corps physique et soient obligés de demeurer dans leur corps subtil, à l'état d'esprits. Leur offrir ce prasada, c'est leur permettre d'échapper aux conditions misérables où ils peuvent se trouver. Ce service est une tradition familiale; tous ceux qui ne se vouent pas au service direct de Dieu en sont tenus d'exécuter ces rites. Le bhakta n'a pas ce devoir, car il lui est donné, par la seule grâce de ses actes dévotionnels, de libérer des milliers d'ancêtres. Le Srimad-Bhagavatam dit à ce propos:

 

"Quiconque a pris refuge aux pieds pareils-au-lotus* de Mukunda, le pourvoyeur de la libération, quiconque s'est défait de tout lien et s'est sérieusement engagé sur la voie de la dévotion, n'a plus ni devoirs ni obligations envers les devas, les sages, sa famille, ses ancêtres, l'humanité et les êtres en général."(1)

Le bhakta remplit d'un coup toutes ces obligations par le fait qu'il sert Dieu, la Personne Suprême.

 


VERSET 42

 

dosair etaih kula-ghnanam
varna-sankara-karakaih
utsadyante jati-dharmah
kula-dharmas ca sasvatah

 

TRADUCTION

Ceux qui, par leurs actes irresponsables, brisent la tradition du lignage, ceux-là provoquent l'abandon des principes grâce auxquels prospérité et harmonie règnent au sein de la famille et de la nation.

 

TENEUR ET PORTEE

Les principes qui, dans le varasrama-dharma (aussi appelé sanatana-dharma), régissent la famille et la société, ont pour but de permettre aux hommes d'atteindre l'ultime salut. Lorsque des chefs d'Etat irresponsables brisent ces traditions, la confusion qui en résulte fait oublier à la société que le but de toute existence est Visnu, Krsna. Ceux qui suivent ces dirigeants aveugles sont certains d'aboutir au chaos.

 


VERSET 43

 

utsanna-kula-dharmanam
manushyanam janardana
narake niyatam vaso
bhavatity anususruma

 

TRADUCTION

Je le tiens de source autorisée, ô Krsna: ceux qui détruisent les traditions familiales vivent à jamais en enfer.

 

TENEUR ET PORTEE

Les arguments d'Arjuna ne viennent pas d'une expérience personnelle, mais de ce qu'il a entendu des lèvres de ceux qui transmettent la connaissance sans l'altérer. La vraie connaissance s'acquiert de cette façon; on ne peut l'obtenir sans l'aide d'un maître qui la possède déjà parfaitement. Selon le varnasrama-dharma, l'homme doit procéder, avant la mort, à une cérémonie d'ablution (prayascitta), destinée à le purifier de tous ses actes coupables. S'il y manque, ses actions déméritoires le forceront à renaître sur des planètes infernales*, où il mènera une vie des plus misérables.

 


VERSET 44

 

aho bata mahat papam
kartum vyavasita vayam
yad rajya-sukha-lobhena
hantum sva-janam udyatah

 

TRADUCTION

Hélas, par soif des plaisirs de la royauté, n'est-il pas étrange que nous nous apprêtions maintenant à commettre de si grands crimes?

 

TENEUR ET PORTEE

Des motifs égolistes peuvent pousser l'homme à commettre de grands péchés, comme le meurtre d'un membre de sa famille. L'histoire du monde en offre de nombreux exemples. Mais Arjuna est un bhakta, toujours conscient des principes moraux; aussi prend-il soin d'éviter de tels actes.

 


VERSET 45

 

yadi mam apratikaram
ashastram shastra-panayah
dhartarastra rane hanyus
tan me kshemataram bhavet

 

TRADUCTION

Mieux vaut mourir de la main des fils de Dhrtaràstra, sans armes et sans faire de résistance, que de lutter contre eux.

 

TENEUR ET PORTEE

Les principes militaires du ksatriya lui ordonnent de ne pas attaquer un ennemi désarmé, ou qui refuse la lutte. Sans tenir compte de l'immense désir de lutte animant l'ennemi, Arjuna se refuse au combat, même s'il est attaqué. Son attitude résulte d'une grande bonté, signe de son ardente dévotion pour le Seigneur.


 

VERSET 46

 

sanjaya uvaca
evam uktvarjunah sankhye
rathopastha upavisat
visrjya sa-saram capam
soka-samvigna-manasah

 

TRADUCTION

Sanjaya dit:
Ayant ainsi parlé sur le champ de bataille, Arjuna laisse choir son arc et ses flèches; il s'assoit sur son char, accablé de douleur.

 

TENEUR ET PORTEE

Arjuna se tenait debout sur son char tant qu'il observait l'armée ennemie. Mais une telle détresse l'accable maintenant devant ce qu'il a vu qu'il se sied, posant à côté de lui son arc et ses flèches. Seul celui qui, voué au Signeur, possède la grandeur d'âme et la tendresse de coeur d'Arjuna, est digne de recevoir la connaissance spirituelle.

Ainsi s'achèvent les enseignements de Bhaktivedanta sur le premier chapitre de la Srîmad-Bhagavad-gîtâ, intitulé: "Sur le champ de bataille de Kuruksetra".