SRIMAD-BHAGAVATAM
CHANT 2
CHAPITRE 4

Le processus de la création.

VERSET 11

suta uvaca
ity upamantrito rajna
gunanukathane hareh
hrsikesam anusmrtya
prativaktum pracakrame

TRADUCTION

Suta Gosvami dit:
Le roi lui ayant demandé de dépeindre l'énergie créatrice du Seigneur Suprême, Sukadeva Gosvami porta d'abord son souvenir vers le maître des sens (Sri Krsna), puis répondit de la juste manière par ces mots.

TENEUR ET PORTEE

Lorsqu'il parle en public et qu'il dépeint les Attributs spirituels du Seigneur, le bhakta ne s'imagine jamais pouvoir agir au gré de sa fantaisie. Il ne prononce que les mots que lui inspire le Seigneur Suprême, le maître des sens. L'être distinct ne saurait être le possesseur de ses sens; un bhakta sait que les sens appartiennent au Seigneur Souverain et qu'ils trouvent leur juste usage lorsqu'ils sont employés à Le servir. Puisque les sens forment des instruments, et les éléments matériels leurs objets, et que tous sont conférés par le Seigneur, chaque action, parole ou vision est régie uniquement par le Seigneur, ce que confirme la Bhagavad-gita (XV.15): sarvasya caham hrdi sannivisto mattah smrtir jnanam apohanam ca. Nul n'est libre d'agir au gré de sa fantaisie, indépendamment, et il faut donc chercher à obtenir le consentement du Seigneur pour ce qui est de parler, de manger ou de toute autre action. En recevant ainsi la bénédiction du Seigneur, tout ce qu'accomplira bhakta sera pur, non soumis aux quatre imperfections propres à l'âme conditionnée.

VERSET 12

sri-suka uvaca
namah parasmai purusaya bhuyase
sad-udbhava-sthana-nirodha-lilaya
grhita-sakti-tritayaya dehinam
antarbhavayanupalaksya-vartmane

TRADUCTION

J'offre mon hommage respectueux à Dieu, la Personne Suprême, qui, pour créer l'univers matériel, assume les trois gunas. Il est le Tout complet et absolu sis dans le corps de chacun et Ses voies sont inconcevables.

TENEUR ET PORTEE

L'univers matériel se manifeste à partir des trois gunas -la vertu, la passion et l'ignorance- et afin de veiller à sa création, son maintien ainsi qu'à sa dissolution, le Seigneur Suprême revêt respectivement les trois Formes prépondérantes de Brahma, Visnu et Sankara (Siva). Visnu pénètre tout ce qui est matériellement créé. Dans Sa Forme de Garbhodakasayi Visnu, par exemple, Il pénètre au sein de chaque univers. Puis dans celle de Ksirodakasayi Visnu, Il pénètre le corps de chaque être vivant. Parce qu'Il représente l'origine de toutes les manifestations dites visnu-tattva, Sri Krsna est ici qualifié de parah puman ou, comme dans la Bhagavad-gita (XV.18), de Purusottama. Puisqu'Il est le Tout complet et absolu, les purusavataras représentent donc Ses émanations plénières. On ne peut Le connaître qu'à travers la seule voie du bhakti-yoga; inaccessible aux philosophes empiriques ainsi qu'aux yogis en quête de pouvoirs surnaturels, on Le qualifie donc également d'anupalaksya-vartmane: le maître de la voie inconcevable, celle du bhakti-yoga.

VERSET 13

bhuyo namah sad-vrjina-cchide satam
asambhavayakhila-sattva-murtaye
pumsam punah paramahamsya asrame
vyavasthitanam anumrgya-dasuse

TRADUCTION

J'offre encore l'hommage de mon respect à la Forme de l'Existence et de la Transcendance totales, qui libère les bhaktas vertueux de tout malheur, met fin à l'évolution impie des démoniaques abhaktas, et donne aux spiritualistes situés dans la plus haute perfection spirituelle d'atteindre au but qui leur échoit.

TENEUR ET PORTEE

Sri Krsna représente certes la Forme de l'existence totale, tant matérielle que spirituelle. Le mot akhila signifie total ou complet, ou ce qui n'est pas khila, inférieur. Comme l'enseigne la Bhagavad-gita, il est deux sortes de prakrti ou nature; l'une, matérielle, forme l'énergie externe du Seigneur, l'autre, spirituelle, constitue Son énergie interne. La nature matérielle est dite inférieure ou apara, et la nature spirituelle, supérieure, absolue ou para. La forme du Seigneur n'appartient donc pas à la nature matérielle inférieure mais se situe plutôt dans la plus parfaite transcendance. Si on qualifie le Seigneur de murti, c'est qu'Il possède une Forme purement spirituelle, mais les hommes d'intelligence moindre qui ignorent tout de Sa Forme spirituelle Le définissent comme le brahman impersonnel. Or, le brahman n'est rien d'autre que la radiance qui émane de Son Corps spirituel et, absolu -yasya prabha. Conscients de Sa Forme absolue les bhaktas servent le Seigneur et Celui-ci répond à leur élan par Sa miséricorde sans cause en les affranchissant de tout malheur. Quant aux hommes de vertu qui observent la règle des Vedas, il sont, eux aussi, chers au Seigneur qui les garde sous Sa protection. D'autre part, les athées et les abhaktas qui s'opposent aux préceptes védiques se voient sans cesse entravés dans la poursuite de leurs vils efforts. Certains d'entre eux, particulièrement bénis par le Seigneur, sont anéantis de Sa propre main -il en fut d'ailleurs ainsi de Ravana, Hiranyakasipu et Kamsa. Ces asuras qui trouvent ainsi la libération voient donc leurs activités démoniaques freinées dans leur progression. Qu'Il comble Ses dévots de grâces ou qu'il punisse les asuras, le Seigneur demeure à jamais comme un père bienveillant et manifeste Sa bonté envers tous car Il est l'existence totale de toute existence distincte.

Le niveau de paramahamsa représente la plus haute perfection spirituelle qui soit. Selon Srimati Kuntidevi, le Seigneur n'est véritablement connu que des seuls paramahamsas. Tout comme la réalisation de la Vérité Absolue connaît une progression depuis celle du brahman, à celle du Paramatma localisé, puis à celle de la Personne Suprême, Purusottama, Sri Krsna, il existe une semblable gradation dans l'évolution spirituelle du sannyasa. Ces diverses étapes de l'ordre du renoncement se nomment kuticaka, bahudaka, parivrajakacarya et paramahamsa, et se trouvent mentionnées par la reine Kuntidevi, la mère des Pandavas, dans ses prières à Sri Krsna (S.B., premier Chant, huitième chapitre). Les paramahamsas se trouvent généralement autant parmi les impersonnalistes que chez les bhaktas, mais comme le précise Kuntidevi dans le Srimad-Bhagavatam, les paramahamsas comprennent le pur bhakti-yoga et le Seigneur descend en ce monde spécifiquement pour leur offrir ce bhakti-yoga. En dernière analyse, les véritables paramahamsas sont donc de purs dévots du Seigneur. Srila Jiva Gosvami, d'ailleurs, établit de façon directe que le but suprême réside dans le fait d'adopter le service d'amour absolu offert au Seigneur, le bhakti-yoga. C'est donc dire que les véritables paramahamsas sont ceux qui ont emprunté la voie du bhakti-yoga.

Le Seigneur manifeste une telle bienveillance envers tous qu'Il accorde même aux impersonnalistes, qui adoptent la bhakti comme un moyen de se fondre dans l'existence impersonnelle de Son brahmajyoti, d'atteindre à leur but. Il l'affirme Lui-même dans la Bhagavad-gita (IV.11): ye yatha mam prapadyante. Selon Srila Visvanatha Cakravarti, il existe deux ordres de paramahamsas: l'impersonnaliste qui porte le nom de brahmanandi et le bhakta ou premanandi, et tous deux atteignent leur but, bien que les premanandis soient plus heureux dans leur choix que les brahmanandis. Mais il reste qu'ensemble ils appartiennent à l'ordre des spiritualistes et qu'ils ne manifestent aucun intérêt pour la nature matérielle, inférieure, toute emplie de souffrances propres à l'existence conditionnée.

VERSET 14

namo namas te stv rsabhaya satvatam
vidura-kasthaya muhuh kuyoginam
nirasta-samyatisayena radhasa
sva-dhamani brahmani ramsyate namah

TRADUCTION

J'offre mon respectueux hommage à l'illustre compagnon des membres de la dynastie Yadu, à Lui qui est un sujet de préoccupation constante pour les abhaktas. Il est le maître et bénéficiaire suprême des univers matériel et spirituel mais Il prend plaisir à vivre en Sa demeure originelle dans le monde spirituel. Nul ne l'égale, Sa splendeur est sans limites.

TENEUR ET PORTEE

Les manifestations spirituelles du Seigneur Suprême, Sri Krsna, présentent deux aspects. Pour Ses purs dévots, Il est un compagnon constant, comme lorsqu'Il devient l'un des membres de la dynastie Yadu, l'ami d'Arjuna, un pâtre du village de Vrndavana, le fils de Nanda-Yasoda, l'ami de Sudama, Sridama et Madhumangala, ou encore le bien-aimé des gopis de Vrajabhumi. Voilà Son aspect personnel. Et dans Son aspect dit impersonnel. Il diffuse les rayons du brahmajyoti sans limites et omniprésent. Une fraction de ce brahmajyoti omniprésent et semblable aux rayons du soleil se voit recouverte par l'obscurité du mahat-tattva et cette infime partie constitue l'univers matériel. Celui-ci contient d'innombrables univers semblables à celui que nous connaissons et qui renferment à leur tour des centaines de milliers de planètes comme la nôtre. Alors que les profanes sont plus ou moins captivés par la manifestation infinie de la radiance du Seigneur, les bhaktas, eux, se soucient davantage de Sa Forme personnelle, dont tout émane -janmady asya yatah. Tout comme les rayons du soleil se diffusent à partir du globe solaire, le brahmajyoti émane de Goloka Vrndavana, la planète la plus élevée du monde spirituel. Illimité et bien au-delà de l'univers matériel, le monde spirituel est constellé de planètes spirituelles nommées Vaikunthas. Les matérialistes connaissent bien mal leur propre univers, que dire alors du royaume absolu. Aussi les esprits profanes restent-ils toujours fort éloignés du Seigneur. Et même si un jour ils arrivent à fabriquer un engin dont la vitesse égalerait celle du vent ou de la pensée, ils ne pourront pas même espérer atteindre les planètes du monde spirituel. Pour eux, le Seigneur et Sa demeure sublime resteront à jamais un mythe ou un mystère problématique, mais par contre, le Seigneur sera toujours disposé à accorder Sa compagnie à Ses dévots.

Le Seigneur déploie dans le monde spirituel une incommensurable splendeur. Il habite chacune des innombrables planètes Vaikunthas de par Ses émanations plénières et S'entoure de Ses dévots libérés. Quant aux impersonnalistes qui aspirent à se fondre dans Son existence, il leur sera accordé de faire partie du brahmajyoti telles des étincelles spirituelles. Ils ne sont nullement qualifiés pour vivre en compagnie du Seigneur, fût-ce sur les planètes Vaikunthas ou sur Goloka Vrndavana, l'astre suprême que l'on trouve mentionné dans notre verset sous le nom de sva-dhama et que le Seigneur décrit dans la Bhagavad-gita (XV.6) comme mad-dhama:

na tad bhasayate suryo
na sasanko na pavakah
yad gatva na nivartante
tad dhama paramam mama

Ce sva-dhama n'a besoin ni de la lumière du soleil, ni de celle de la lune, ni d'électricité. Ce dhama, cette demeure, est suprême; celui qui l'atteint n'a plus jamais à revenir dans le monde matériel. Les planètes Vaikunthas et Goloka Vrndavana sont lumineuses par nature et ce sont les rayons de lumière que diffusent ces sva-dhamas du Seigneur qui forment le brahmajyoti. D'autres Ecrits védiques comme les Mundaka (2.2.10), Katha (2.2.15) et Svetasvatara Upanisads (6.14) viennent également appuyer ces dires:

na tatra suryo bhati na candra-tarakam
nema vidyuto bhanti kuto yam agnih
tam eva bhantam anu bhati sarvam
tasya bhasa sarvam idam vibhati

On y lit que le sva-dhama ne requiert ni soleil, ni lune, ni étoiles, ni électricité et que dire de simples lampes; qu'à l'inverse, toute lumière n'a d'autre origine que ces planètes lumineuses par nature et ne constitue que le reflet de cette radiance du sva-dhama. Celui qu'éblouit la radiance de l'impersonnel brahmajyoti ne peut connaître l'aspect personnel de la Transcendance. Aussi trouve-t-on dans l'Isopanisad (XV) la prière suivante du bhakta qui demande au Seigneur de supprimer Son aveuglante radiance afin qu'il puisse Le voir tel qu'Il est:

hiranmayena patrena
satyasyapihitam mukham
tat tvam pusann apavrnu
satya-dharmaya drstaye

''O Seigneur, Tu es le soutien de toutes choses, matérielles et spirituelles, et tout s'épanouit par l'effet de Ta grâce. Le service de dévotion offert à Ta Personne, le bhakti-yoga, représente la véritable religion, le satya-dharma, et j'ai adopté ce service d'amour. Veille maintenant à mon bien-être: montre-moi Ton vrai visage. Enlève, je Te prie, le voile irradiant de Ton brahmajyoti que je puisse contempler Ta Forme éternelle de connaissance et de félicité absolues."

VERSET 15

yat-kirtanam yat-smaranam yad-iksanam
yad-vandanam yac-chravanam yad-arhanam
lokasya sadyo vidhunoti kalmasam
tasmai subhadra-sravase namo namah

TRADUCTION

J'offre mon hommage répété à Sri Krsna, source de toute heureuse fortune. La glorification, le souvenir, les paroles, les prières, l'écoute et l'adoration qui s'attachent à Sa Personne peuvent d'un coup purifier l'être distinct des suites de tous ses actes coupables.

TENEUR ET PORTEE

Sri Sukadeva Gosvami, la plus haute autorité spirituelle, recommande ici la voie sublime qui permet de s'affranchir de toutes les conséquences de ses fautes. Il est de nombreuses façons d'accomplir le kirtanam, de glorifier le Seigneur: soit par le souvenir de Sa Personne, soit en se rendant dans les temples pour y contempler la murti, soit par l'offrande de prières devant le Seigneur ou soit par l'écoute des récits à Sa gloire tels que rapportés dans le Srimad-Bhagavatam et la Bhagavad-gita.

Ce serait une erreur pour le bhakta de se croire privé de la compagnie du Seigneur et d'être ainsi contrarié par Son absence physique. Le chant, l'écoute, le souvenir..., ces activités dévotionnelles dans leur totalité, ou quelques-unes d'entre elles, ou même une seule, permettent de se trouver au contact du Seigneur à travers une telle pratique du service d'amour sublime. Le son même du Saint Nom de Sri Krsna ou Rama sature aussitôt l'atmosphère d'énergie spirituelle. Sachons une fois pour toutes que le Seigneur Se manifeste là même où est accompli un tel service pur et absolu, et celui qui pratique ainsi le kirtana sans commettre aucune offense jouit de la présence réelle du Seigneur. De même, le souvenir et l'offrande de prières produiront les mêmes fruits s'ils sont accomplis sous la direction d'un maître expert. Evitons toutefois d'inventer des formes nouvelles de dévotion. On pourra adorer la Forme du Seigneur dans un temple ou Lui offrir de façon impersonnelle des prières dévotionnelles dans une mosquée ou une église et s'affranchir ainsi sans le moindre doute des conséquences de ses fautes, mais à condition, bien sûr, de prendre un soin méticuleux à ne pas commettre sciemment d'autres actes coupables en espérant qu'ils seront pardonnés par la force des prières et de l'adoration. Pécher volontairement en comptant sur le service de dévotion pour en annuler les conséquences -namno balad yasya hi papabuddhih-, voilà bien la plus grande offense pouvant être commise dans l'accomplissement du service dévotionnel. L'écoute revêt donc une importance capitale car elle nous gardera de toute chute semblable. Et c'est d'ailleurs afin de souligner la valeur de cette écoute que le Gosvami invoque à ce propos toute heureuse fortune.


Hare Krishna Hare Krishna Krishna Krishna Hare Hare
Hare Rama Hare Rama Rama Rama Hare Hare