SRIMAD-BHAGAVATAM
CHANT 2
CHAPITRE 4

Le processus de la création.

VERSET 16

vicaksana yac-caranopasadanat
sangam vyudasyobhayato ntar-atmanah
vindanti hi brahma-gatim gata-klamas
tasmai subhadra-sravase namo namah

TRADUCTION

Je rends mon hommage répété à Sri Krsna, source de toute heureuse fortune. En s'abandonnant à Ses pieds pareils-au-lotus, les hommes de haute capacilé intellectuelle se voient affranchis des liens qui les retiennent aux existences présente et future, et progressent sans mal vers une existence spirituelle.

TENEUR ET PORTEE

Après avoir abondamment instruit Arjuna, ainsi que tous ceux qui aspirent à devenir de purs bhaktas, Krsna lui livre enfin dans la Bhagavad-gita (XVIII.64-66) ce savoir des plus secrets:

sarva-guhyatamam bhuyah
srnu me paramam vacah
isto si me drdham iti
tato vaksyami te hitam

man-mana bhava mad-bhakto
mad-yaji mam namaskuru
mam evaisyasi satyam te
pratijane priyo si me

sarva-dharman parityajya
mam ekam saranam vraja
aham tvam sarva-papebhyo
moksayisyami ma sucah

''Si Je te révèle cette part du savoir, la plus secrète, c'est que tu es Mon ami très cher. Ecoute Ma parole, car Je la dis pour ton bien. Deviens Mon pur dévot, donne-toi à Moi seul; Je te promets une existence spirituelle parfaite qui te vaudra le droit éternel de Me servir d'un amour spirituel et absolu. Laisse là toute autre forme de religion, et abandonne-toi à Moi seul. Toutes les suites de tes fautes, Je t'en affranchirai. Désormais, n'aie nulle crainte."

Les hommes d'intelligence considèrent gravement cette dernière instruction du Seigneur. Connaître son identité spirituelle marque le premier pas dans la réalisation spirituelle; c'est là ce qu'on nomme le savoir confidentiel, ou secret. L'autre étape, la réalisation spirituelle proprement dite, celle qui consiste à connaître Dieu, la Personne Suprême, constitue un savoir encore plus secret qui forme l'enseignement ultime de la Bhagavad-gita. Celui qui atteint cette réalisation spirituelle devient naturellement un dévot du Seigneur et Lui voue un service d'amour absolu. Ce service de dévotion repose toujours sur l'amour de Dieu et se distingue en tout point des devoirs de routine que prescrivent le karma-yoga, le jnana-yoga et le dhyana-yoga. Bhagavad-gita contient diverses instructions qu'elle destine à différents groupes d'hommes. On y trouve des descriptions variées sur le varnasrama-dharma, le sannyasa-dharma ou le yati-dharma, le renoncement, la maîtrise des sens, la méditation, la perfection des pouvoirs surnaturels..., mais celui qui, mû par un amour spontané, s'abandonne complètement au Seigneur pour Le servir, celui-là assimile véritablement l'essence de tout le savoir contenu dans les Vedas. Adopter cette voie avec dextérité, c'est atteindre d'un coup la perfection de l'existence, celle qu'on nomme brahma-gati, la voie évolutive vers l'existence spirituelle. Comme l'affirme Srila Jiva Gosvami en s'appuyant sur les vérités contenues dans les Vedas, par brahma-gati, on entend obtenir une forme spirituelle égale à celle du Seigneur, et vivre éternellement libéré dans cette forme, sur l'une des planètes du monde spirituel. Le pur bhakta n'a pas à se plier à quelque discipline ardue et accède sans mal à cette perfection de l'existence. Sa vie dévotionnelle est riche de kirtanam, de smaranam, d'iksanam et autres activités mentionnées dans le verset précédent. Pour qui désire atteindre la plus haute perfection qui soit pour tout homme, quel que soit son rang social et le lieu où il habite, il s'agira d'emprunter la voie simple de la dévotion. Lorsque Brahma rencontra Krsna qui jouait tel un enfant à Vrndavana, il Lui offrit des prières où il indique qu'au lieu de se perdre en d'innombrables activités spirituelles, l'homme d'intelligence accédera à la plus haute perfection par la voie du bhakti-yoga (S.B.,10.14.4). L'exemple qu'utilise Brahma est fort à propos: une poignée de riz vaut plus qu'une montagne d'enveloppes de riz vidées de leur contenu. Pareillement, il est vain de s'attacher aux élucubrations du karma-kanda et du jnana-kanda, ou même aux savantes gymnastiques du yoga; il faut plutôt accéder judicieusement aux simples pratiques du kirtanam, du smaranam..., sous la direction d'un maître spirituel authentique et atteindre ainsi, sans mal, la plus haute perfection.

VERSET 17

tapasvino dana-para yasasvino
manasvino mantra-vidah sumangalah
ksemam na vindanti vina yad-arpanam
tasmai subhadra-sravase namo namah

TRADUCTION

J'offre mon hommage répété à Sri Krsna, source de toute heureuse fortune. Les grands sages de haute érudition, ceux qui prodiguent largement des dons charitables, ceux que les hauts exploits rendent célèbres, les grands philosophes et yogis, les illustres chanteurs d'hymnes védiques et les stricts observants des règles scripturaires, ne peuvent jouir du fruit de leurs actes sans consacrer leurs attributs prestigieux au service du Seigneur.

TENEUR ET PORTEE

Un grand savoir, une prédisposition à faire des dons charitables, l'art de diriger sur le plan politique, social ou religieux, la spéculation philosophique, la pratique du yoga, l'adresse à accomplir les rites védiques et nombre d'autres qualités chez l'homme, permettent d'atteindre la perfection à condition d'être employés dans le service du Seigneur. Car sans ce mariage avec le service d'amour absolu, ces mêmes qualités deviennent une source d'ennui pour la masse des hommes. Tout ce qui existe peut être utilisé soit pour son intérêt propre, soit pour servir quelqu'un d'autre que soi-même. On trouve deux sortes d'intérêt personnel: l'égoïsme pur et simple, et l'égoïsme extraverti. En essence, rien ne les distingue. En effet, voler pour son propre compte ou voler pour sa famille, les deux sont illégaux. Jamais la loi d'aucun pays n'a acquitté de brigands qui plaidaient non coupables sous prétexte qu'ils ne volaient pas pour eux-mêmes mais pour le bien de la collectivité ou de l'Etat. La généralité des hommes ignore que l'intérêt véritable d'un individu trouve son sens profond lorsqu'il s'unit à l'intérêt du Seigneur. A quoi sert-il, par exemple, de garder le corps en vie? On gagne de l'argent afin de pourvoir aux besoins du corps -physique ou social-, mais à moins que l'action ne soit mue par une conscience spirituelle, à moins que le corps ne soit préservé comme il se doit afin que nous puissions réaliser le lien qui nous unit à Dieu, ces nobles efforts destinés à pourvoir aux besoins vitaux ne nous rendront pas différents des animaux, qui luttent eux aussi pour le même but. Pour l'homme cependant, veiller au maintien de son corps représente une tout autre préoccupation que celles des animaux. Ainsi, le progrès de la connaissance, de l'accroissement des richesses, de la recherche philosophique, de l'étude des Ecritures védiques, ou même de l'accomplissement d'acte vertueux -oeuvres de charité, création d'hôpitaux, distribution de céréales-, tout doit être lié au Seigneur. Chacune de ces actions doit avoir pour but de plaire au Seigneur et non d'accéder aux souhaits d'aucun autre, individuellement ou collectivement -samsiddhir hari-tosanam. La Bhagavad-gita (IX.27) confirme ce principe: quoi que l'on prodigue en charité, quelque austérité que l'on pratique, tout doit être offert au Seigneur ou accompli en Son Nom. Les habiles dirigeants de notre civilisation athée ne pourront voir couronnées de succès leurs tentatives visant au progrès de l'éducation et de la situation économique à moins qu'ils n'aient conscience de Dieu. Et cette conscience spirituelle, on y accède à travers l'écoute de ce qui touche au Seigneur, la source de toute heureuse fortune, tel que l'énonce la Bhagavad-gita et le Srimad-Bhagavatam.

VERSET 18

kirata-hunandhra-pulinda-pulkasa
abhira-sumbha yavanah khasadayah
ye nye ca papa yad-apasrayasrayah
sudhyanti tasmai prabhavisnave namah

TRADUCTION

Les races Kirata, Huna, Andhra, Pulinda, Pulkaga, Abhira, Sumbha, Yavana, Khasa ainsi que d'autres également souillées de fautes, peuvent se voir purifiées en prenant refuge des dévots du Seigneur, car Celui-ci possède toute puissance. A Lui mon plus humble hommage.

TENEUR ET PORTEE

Kirala: Une province de l'ancienne Bharata-varsa mentionnée dans la section Bhisma-parva du Mahabharata. Les Kiratas sont généralement rangés parmi les tribus aborigènes de l'Inde. La vieille province Kirata devait donc s'étendre sur une partie du territoire qui regroupe aujourd'hui Santal Parganas dans le Bihar et Chota Nagpur.

Huna: L'Allemagne de l'Est et une partie de la Russie constituaient la province des Hunas. Et parfois, on appelle également par ce nom certaines tribus vivant dans les montagnes.

Andhra: Une province du sud de l'Inde que mentionne la section Bhisma-parva du Mahabharata. Elle porte aujourd'hui le même nom.

Pulinda: Le Mahabharata (Adi-parva 174.38) fait mention des habitants de la province Pulinda, territoire qui fut conquis par Bhimasena et Sahadeva. Le peuple grec forme ce qu'on nomme les Pulindas et dans le Vana-parva du Mahabharata, on trouve mentionné que la race non védique de cette partie du monde allait gouverner la terre entière. Cette province était autrefois l'une des provinces de Bharata et ses habitants comptaient parmi les rois ksatriyas. Mais parce qu'ils délaissèrent la culture brahmanique, ils furent qualifiés de mlecchas -ce que les païens sont au christianisme et les kafirs à l'Islam.

Abhira: Ce nom apparaît à deux endroits dans le Mahabharata: dans le Sabha-parva et le Bhisma-parva. Cette province longeait le fleuve Sarasvati dans le Sind. Ce qu'on nomme aujourd'hui la province Sind s'étendait jadis jusqu'a la rive opposée de la mer d'Arabie et tous ses habitants étaient connus sous le nom d'Abhiras. Ce peuple était placé sous la domination de Maharaja Yudhisthira et selon les dires de Markandeya, les mlecchas de cette partie du monde allaient également régner sur Bharata. Ce qui advint, comme pour les Pulindas: Alexandre le Grand fut à la tête des Pulindas lorsqu'ils envahirent l'Inde et Muhammad Ghori fut le chef des Abhiras, qui conquirent et envahirent l'Inde à leur tour. Ces Abhiras sont également de souche ksatriya, fidèle à la culture brahmanique, mais ils tranchèrent tout lien avec leur culture originelle. L'histoire révèle que parce qu'ils craignaient Parasurama, certains ksatriyas allèrent trouver asile dans les régions montagneuses du Caucase; ils devinrent les Abhiras et la terre qu'ils occupaient l'Abhiradesa.

Sumbhas, ou Kankas: Les habitants de la province Kanka de la vieille Bharata, que mentionne également le Mahabharata.

Yavanas: Maharaja Yayati confia à l'un de ses fils nommé Yavana, le royaume de Turquie. Les Turcs descendent donc de Maharaja Yavana, et en portent ainsi le nom. Par conséquent, eux aussi appartenaient à l'ordre ksatriya, mais plus tard, ils délaissèrent la culture brahmanique et passèrent à l'état de mleccha-yavanas. Les Yavanas sont dépeints dans le Mahabharata (Adi-parva 85.34). Il y eut également un prince Yavana du nom de Turvasu dont le territoire fut conquis par Sahadeva, l'un des cinq frères Pandavas. Poussés par Karna, les Yavanas de l'ouest se joignirent à Duryodhana lors de la Bataille de Kuruksetra. Il avait également été prédit que ces Yavanas allaient conquérir l'Inde, ce qui s'avéra juste par la suite.

Khasa: Les habitants de Khasadesa se trouvent dépeints dans la section Drona-parva du Mahabharata. On nomme généralement ainsi ceux qui ont la moustache fine. La race Khasa comprend donc les Mongols, les Chinois et les autres peuples d'Extrême-Orient qui répondent à cette description.

Les noms historiques ci-haut mentionnés correspondent à diverses peuplades et nations du monde. Il est donc possible pour tous, même pour ceux qui s'engagent constamment en des actes coupables, de s'élever au rang d'hommes parfaits s'ils prennent refuge auprès des dévots du Seigneur. Jésus-Christ et Mahomet, deux puissants dévots du Seigneur, Lui offrirent un service colossal en répandant Ses gloires sur la surface du globe. Et selon les dires de Srila Sukadeva Gosvami, si, au lieu d'être vouée à l'athéisme, l'administration de ce monde était confiée à des dévots du Seigneur -ce pourquoi fut mise sur pied l'Association pour la Conscience de Krsna-, il s'ensuivrait par la grâce du Seigneur tout-puissant un changement radical dans le coeur des hommes de toutes nations, car un dévot du Seigneur représente certes une autorité capable d'effectuer une telle métamorphose: en purifiant le mental poussiéreux de la masse des hommes. Que les hommes politiques conserve leurs positions, les purs dévots du Seigneur ne sont guère enclins au pouvoir politique ou aux considérations diplomatiques. Ils ne se préoccupent que de voir à ce que la généralité des hommes échappe à la fourberie des propagandes politiques et qu'elle ne gâche pas sa précieuse forme humaine en la vouant à une civilisation dont la ruine est certaine. Bref, si les dirigeants politiques acceptaient d'être guidés par des bhaktas, ceux-ci, par la force purificatrice de leur message, opéreraient une nette transformation dans le monde; c'est ce que démontra Lui-même Sri Caitanya. Sukadeva Gosvami commença sa louange par le mot yat-kirtanam, et de même, Sri Caitanya affirme que la seule glorification du Saint Nom du Seigneur amène une transformation totale dans tous les coeurs, ce qui aura pour effet d'aplanir les différends que les chefs d'Etat ont fait surgir entre nations. Ces obstacles balayés, d'autres bienfaits suivront. Le but, comme nous l'avons tant de fois mentionné dans ces pages, est de retourner vers Krsna, en notre demeure originelle.

Selon la voie du vaisnavisme, -celle de la dévotion-, rien ne saurait faire obstacle à quiconque désire progresser dans la réalisation spirituelle. En effet, le vaisnava possède une si grande puissance qu'il peut transformer même un Kirata, Huna, Andhra, etc., en vaisnava. Le Seigneur enseigne dans la Bhagavad-gita (IX.32) que tout le monde peut devenir Son dévot -même les êtres de basse naissance, les femmes, les vaisyas ou les sudras- et que tous ainsi se qualifient pour retourner en leur demeure originelle, auprès de Krsna. Une seule condition: prendre refuge auprès d'un pur dévot du Seigneur qui possède un savoir parfait concernant la science spirituelle, la science de Krsna, celle qui est offerte par la Bhagavad-gita et le Srimad-Bhagavatam. Ainsi, quel que soit son lieu d'origine, quiconque devient versé dans cette science divine devient par là pur bhakta et maître spirituel pour la masse des hommes qu'il rendra meilleurs en purifiant leur coeur. Et fût-il corrompu par le péché, même le plus bas des hommes sera d'emblée purifié au contact assidu d'un pur vaisnava. Par suite, un vaisnava peut accepter d'authentiques disciples de toutes les parties du globe, quel que soit leur rang social ou leur confession, et les élever grâce aux principes régulateurs de l'existence au niveau de purs vaisnavas, bien au-delà de la culture brahmanique. Personne ne respecte plus le varnasrama-dharma, même parmi ceux qui prétendent encore y adhérer. Il n'est d'ailleurs guère possible de le réinstaurer parmi les bouleversements sociaux politiques et économiques actuels. Mais quelles que soient les moeurs d'un pays, tous peuvent y adopter le vaisnavisme, car celui-ci agit au niveau spirituel et ne saurait donc connaître d'obstacles matériels. Suivant l'ordre de Sri Caitanya Mahaprabhu, le message la Bhagavad-gita et du Srimad-Bhagavatam doit être disséminé par toute la terre afin que tous ceux qui en manifestent le désir puissent y adhérer. Il ne fait aucun doute que l'homme responsable, libre de toute tendance chauviniste, et en quête de savoir, écoutera ce message culturel. Le vaisnava ne considère jamais l'origine d'un autre vaisnava, non plus qu'il ne tient pour une idole la murti installée dans les temples. Et pour éclaircir certains doutes qui pourraient encore subsister, Srila Sukadeva Gosvami invoque la grâce du Tout-puissant (prabhavisnave namah). Tout comme le Seigneur tout-puissant accepte de recevoir à travers la pratique dévotionnelle de l'arcana l'humble service que Son dévot offre à Sa Forme arca dans les temples, le corps d'un pur vaisnava se spiritualise dès que celui-ci s'abandonne au service du Seigneur, sous la tutelle d'un vaisnava qualifié. A ce propos, une règle vaisnava stipule; arcye visnau sila-dhir gurusu nara-matir vaisnave jati-buddhih sri-visnor namni sabda-samanya-buddhih, etc. "Jamais on ne doit tenir la murti adorée dans les temples pour une idole, ou voir le maître spirituel authentique comme un homme ordinaire, et jamais le vaisnava ne doit être identifié à une quelconque couche sociale." (Padma Purana)

Pour conclure, le Seigneur, par Sa toute-puissance, peut accepter tout homme, quel que soit son lieu d'origine, et en toutes circonstances, soit personnellement ou à travers Sa manifestation authentique: le maître spirituel. Le Seigneur Caitanya prit plusieurs disciples de milieux autres que celui du varnasrama, et pour nous enseigner, Il affirma Lui-même n'appartenir à aucune souche sociale mais être à jamais le serviteur de ceux qui servent Sri Krsna, le maître des gopis de Vrndavana. Telle est la voie de la réalisation spirituelle.

VERSET 19

sa esa atmatmavatam adhisvaras
trayimayo dharmamayas tapomayah
gata-vyalikair aja-sankaradibhir
vitarkya-lingo bhagavan prasidatam

TRADUCTION

Lui, Ame Suprême et souverain maître des âmes réalisées; Lui, personnification même des Vedas, des Ecritures révélées et de l'austérité; Lui qu'adorent Brahma, Siva et ceux qui transcendent toute ambition présomptueuse; Lui, l'objet de tant de respect et de vénération; puisse-t-Il, l'Absolu Suprême, me montrer Sa bienveillance.

TENEUR ET PORTEE

Bien que ceux qui ont emprunté diverses voies de réalisation spirituelle vénèrent comme maître absolu la même Personne Divine et Suprême, Celle-ci n'est accessible qu'à ceux qui ont délaissé toute ambition présomptueuse Tous recherchent la paix éternelle ou l'immortalité, et pour y atteindre, se vouent à l'étude des Ecritures védiques ou d'autres Ecrits révélés, et accomplissent de rudes austérités au nom de la philosophie empirique, du yoga des pouvoirs, de la dévotion sans partage ou de quelque autre voie spirituelle. Mais les bhaktas seuls parviennent à la réalisation parfaite du Seigneur Suprême car ils sont libres de toute ambition, de toute convoitise. On regroupe parmi ceux qui aspirent à atteindre la réalisation spirituelle les karmis, les jnanis, les yogis et les bhaktas. Les karmis, qui convoitent les fruits de l'accomplissement de rites védiques, sont qualifiés de bhukti-kamis signifiant qu'ils sont avides de plaisir matériel. Les jnanis, qui aspirent à ne plus faire qu'Un avec le Suprême par la pratique de la spéculation intellectuelle sont qualifiés, eux, de mukti-kamis, c'est-à-dire qu'ils recherchent le salut. Quant aux yogis en quête de pouvoirs surnaturels, qui s'adonnent à diverses austérités dans le but d'accéder aux huit perfections matérielles et qui, à la fin d'une pratique méditative, rencontrent l'Ame Suprême, ceux-ci sont qualifiés de siddhi-kamis car ils aspirent à se faire plus ténus que le plus ténu, plus lourds que le plus lourd, obtenir ou créer tout ce qu'ils souhaitent, dominer tous ceux qu'ils désirent. Voilà, en effet, les pouvoirs d'un puissant yogi. Mais les bhaktas, les dévots du Seigneur, ne nourrissent aucun désir de cette sorte, visant leur propre satisfaction. Ils n'aspirent qu'à servir le Seigneur, car ils ont conscience de Sa grandeur et savent tous les êtres distincts éternellement assujettis au Seigneur en tant que Ses parties intégrantes. Par cette réalisation parfaite de sa véritable identité, le bhakta en vient à ne plus rien désirer pour lui-même; on le dit dès lors niskami, dénué de tout désir. De par sa nature originelle, l'être distinct ne peut être sans désir; les bhukti-kamis, les mukti-kamis et les siddhi-kamis désirent tous obtenir quelque chose pour leur propre satisfaction. De même, les bhaktas, les niskamis, sont emplis de désirs mais tous visent la satisfaction du Seigneur. Ils se placent tout entiers sous la volonté du Seigneur et sont toujours prêts à accomplir leur devoir pour Sa satisfaction.

Arjuna ne voulait d'abord pas combattre à la Bataille de Kuruksetra, se plaçant ainsi parmi ceux qui veulent répondre à leurs aspirations personnelles. Mais le Seigneur lui enleva tout désir en lui enseignant la Bhagavad-gita ou Il expose les voies du karma-yoga, du jnana-yoga, du hatha-yoga et du bhakti-yoga. Et parce que Arjuna était libre de toute ambition présomptueuse, il revint sur sa décision, voulut satisfaire le Seigneur en combattant (karisye vacanam tava), et devint libre de tout désir matériel.

Si notre verset mentionne particulièrement les noms de Brahma et de Siva, c'est qu'ils sont, avec Srimati Laksmiji et les quatre Kumaras -Sanaka, Sanatana, Sanandana et Sanat-kumara-, à la tête des quatre vaisnava-sampradayas, et dénués de tout désir matériel, libres de toute présomption. Srila Jiva Gosvami prête au terme gata-vyalikaih le sens de projjhita-kaitavaih, libre de toute présomption, ce qui ne s'applique exclusivement qu.aux purs bhaktas. Le Caitanya-caritamrta enseigne pour sa part que celui qui convoite les fruits de ses actes de vertu, celui qui aspire au salut en se fondant dans l'existence du Seigneur et celui qui recherche les perfections matérielles, les pouvoirs surnaturels, ceux-là ne connaissent pas de repos car ils demeurent à l'affût de quelque désir personnel. Mais le bhakta, lui, connaît une paix totale: il ne souhaite rien pour lui-même et se tient toujours prêt à répondre à l'appel du Seigneur:

krsna-bhakta--niskama, ata eva 'santa'
bhukti-mukti-siddhi-kami, sakali 'asanta'
(C.c.,Madhya 19.149)

Pour conclure, le Seigneur est certes le maître de tous car nul ne peut atteindre à ses fins sans qu'Il ne le permette, et comme Il l'enseigne Lui-même dans la Bhagavad-gita (VIII.9), Lui seul confère ces fruits; Il est l'adhisvara, le maître originel de tous -des védantistes, des grands karma-kandiyas, des illustres dirigeants religieux, de ceux que l'austérité ont rendu célèbres et de tous ceux qui oeuvrent au progrès spirituel. Mais en dernière analyse, seuls les bhaktas libres de toute présomption accèdent à la réalisation parfaite de Sa Personne. C'est la raison pour laquelle Srila Sukadeva Gosvami met particulièrement l'accent sur le service de dévotion offert au Seigneur.

VERSET 20

sriyah patir yajna-patih praja-patir
dhiyam patir loka-patir dhara-patih
patir gatis candhaka-vrsni-satvatam
prasidatam me bhagavan satam patih

TRADUCTION

Lui, Sri Krsna, le Seigneur et Maître des bhaktas, Lui qui protège et fait la gloire des rois tels Andhaka et Vrsni de la dynastie Yadu; Lui l'époux de la déesse de la fortune, le maître des sacrifices et donc le maître de tous les êtres distincts, Lui qui gouverne l'intelligence, possède toutes les planètes, matérielles et spirituelles; Lui l'avatara suprême sur cette terre, [l'unique et absolue réalité], puisse-t-Il me montrer Sa bienveillance.

TENEUR ET PORTEE

Sukadeva Gosvami, qui compte parmi les premiers gata-vyalikas, ceux qui ne connaissent aucune illusion, révèle ici sa propre réalisation en ce qui concerne Sri Krsna: en Lui, Personne Souveraine, repose la somme de toutes excellences. Tous recherchent la faveur de la déesse de la fortune mais ignorent que Sri Krsna est l'époux bien-aimé de toutes les déesses de la fortune. La Brahma-samhita nous apprend en effet que dans Son royaume absolu de Goloka Vrndavana, le Seigneur garde les vaches surabhis, et qu'Il y est servi par des centaines de milliers de telles déesses. Elles émanent toutes de la sublime puissance de félicité propre à Son énergie interne -la hladini-sakti- et quand le Seigneur Se manifeste sur terre, Il dévoile une partie de Ses Divertissements en compagnie de cette énergie de félicité, lors de Sa rasa-lila, afin d'attirer les âmes conditionnées qui, sous l'influence de l'énergie de félicité illusoire, poursuivent tous les vils plaisirs de la chair. Les purs dévots du Seigneur, tel Sukadeva Gosvami, parfaitement détachés de la sexualité perverse du monde matériel, n'allient pas ce Divertissement de l'énergie de félicité du Seigneur au plaisir sexuel; ils goûtent au contraire, en le relatant, une saveur toute spirituelle, inaccessible aux esprits profanes avides de luxure. La sexualité en ce monde matériel représente la cause fondamentale de l'empêtrement dans les chaînes de l'illusion, et certes, Sukadeva Gosvami n'y porte aucun intérêt. De même, la manifestation de l'énergie de plaisir du Seigneur ne saurait avoir de rapport avec ces activités méprisables. Sri Caitanya était un sannyasi des plus rigoureux, à tel point qu'Il ne tolérait pas même qu'une femme s'approche de Lui, voulut-elle se prosterner devant Lui. Et jamais Il n'a prêté l'oreille aux hymnes que les deva-dasis entonnaient dans le temple de Jagannatha car il est interdit pour un sannyasi d'entendre le chant d'une voix féminine. Or, malgré cette rigueur caractéristique au sannyasa, Sri Caitanya enseigna que l'adoration que les gopis de Vrndavana portaient au Seigneur représente la plus haute forme d'amour, le plus haut service d'amour absolu qui puisse Lui être offert. Srimati Radharani règne sur toutes ces déesses de la fortune; elle représente donc l'équivalent félicieux du Seigneur et ne diffère en rien de Krsna.

Certains rites védiques recommandent l'accomplissement de certaines formes de sacrifices permettant d'accéder au plus grand des bienfaits. Les grâces obtenues par de si grands sacrifices, proviennent somme toute de la déesse de la fortune, et le Seigneur, étant l'époux, l'amour de cette déesse, représente donc en vérité le maître de tout sacrifice. Ainsi Sri Visnu porte-t-Il également le titre de Yajna-pati signifiant qu'Il est le bénéficiaire souverain de toute forme de yajnas. La Bhagavad-gita recommande d'offrir toutes actions au Yajna-pati (yajnartat karmanah), sans quoi elles nous asserviront aux lois de la nature matérielle. Ceux qui restent encore prisonniers de l'illusion, vyalikam, accomplissent des sacrifices pour le plaisir des devas de moindre importance, mais les bhaktas savent toutefois que Sri Krsna représente le bénéficiaire suprême de toute forme de sacrifice; aussi accomplissent-ils le sankirtana-yajna (sravanam kirtanam visnoh), particulièrement recommandé dans l'âge de Kali. Dans le kali-yuga, l'absence des ingrédients essentiels et la médiocrité des officiants rendent irréalisable toute autre forme de sacrifice.

La Bhagavad-gita (III.10-11) nous apprend que lorsqu'il eut fait renaître les âmes conditionnées au sein de l'univers, Brahma leur recommanda d'accomplir des sacrifices et de mener une vie prospère. En effet ces sacrifices assurent aux âmes conditionnées les éléments nécessaires au maintien de la vie et finalement purifient leur existence même. Ainsi s'élèveront-elles: naturellement au niveau d'une existence spirituelle, en fait leur véritable nature. L'âme conditionnée ne doit donc en aucun temps délaisser l'accomplissement de sacrifices, de dons charitables et d'austérités. Le but de toute ces pratiques reste de satisfaire le Yajna-pati, la Personne Souveraine; le Seigneur est donc également, et à juste titre, Praja-pati. La Katha Upanisad enseigne que le Seigneur unique est à la tête des innombrables êtres vivants et qu'Il veille à leurs besoins (eko bahunam yo vidadhati kaman); aussi porte-t-Il également le Nom de Bhuta-bhrt, Celui qui assure le maintien de tous les êtres.

Chacun se voit attribué l'intelligence que lui ont value les actes de sa vie passée. Et, la Bhagavad-gita (XV.15) l'enseigne: le degré d'intelligence diffère en chaque être distinct car il est déterminé par le Seigneur. Celui-ci, dans Sa Forme de Paramatma, d'Ame Suprême, Se tient dans le coeur de chaque être, et de Lui seul vient le pouvoir du souvenir, du savoir et de l'oubli (mattah smrtir jnanam apohanam ca). Ainsi, certains pourront, par la grâce du Seigneur, se souvenir de leurs actions passées, et d'autres non. Par Sa grâce, celui-ci jouira d'une grande intelligence, et cet autre sera sot. On qualifie donc le Seigneur de Dhiyam-pati, le maître de l'intelligence.

Les âmes conditionnées s'acharnent à régner en maître sur la matière, et c'est avec force qu'elles y appliquent leur intelligence. Or, ce mauvais usage de l'intelligence relève de la démence. On devrait plutôt l'employer à s'affranchir des griffes de la matière, mais c'est par démence seule que l'âme conditionnée se voue tout entière au plaisir des sens et ira jusqu'à volontairement commettre les pires méfaits pour arriver à ses fins. Et au lieu d'atteindre une existence libre de tout conditionnement, une existence de parfaite liberté, l'âme conditionnée, enragée, n'obtiendra ainsi que diverses formes d'asservissement répété en de nouveaux corps de matière. Où que nos yeux se posent en ce monde, tout a été créé par le Seigneur. C'est donc Lui le véritable possesseur de tout ce qui existe au sein de l'univers. L'âme conditionnée peut jouir d'une fraction de cette manifestation matérielle, mais toujours sous la direction du Seigneur et jamais de façon indépendante. Voilà ce qu'enseigne l'Isopanisad. Il faut savoir se suffire des dons que prodigue le Seigneur de l'univers: c'est pure folie que de vouloir empiéter sur la part attribuée à autrui.

De par Sa miséricorde immotivée, le Seigneur de l'univers descend en ce monde grâce à Sa propre puissance, l'atma-maya, afin de renouer le lien éternel qui unit les âmes conditionnées à Sa Personne, et Il incite celles-ci à s'abandonner à Lui, plutôt que de faussement revendiquer le titre de bénéficiaire de certains plaisirs placés sous Son contrôle. Quand Krsna apparaît, Il démontre combien est supérieure Son excellence à jouir de tout plaisir. Ainsi, par exemple, déploiera-t-Il cette puissance en épousant seize mille femmes à la fois. L'être conditionné par la matière est très fier d'avoir ne serait-ce qu'une seule femme, mais voilà qui fait bien sourire le Seigneur. L'homme d'intelligence, lui, sait qui est l'époux véritable. Car pour tout dire, le Seigneur est l'époux de toutes les femmes de Sa création, mais l'être conditionné, entièrement subordonné au Seigneur, s'enorgueillit lorsqu'il peut épouser une ou deux femmes.

Tous ces attributs sous le titre de pati se rapportent à Sri Krsna, et Sukadeva Gosvami Le qualifie plus spécifiquement de pati et gati de la dynastie Yadu. Les membres de cette dynastie savaient bien que Krsna représente le tout de ce qui est, et chacun aspirait à Le rejoindre dans Son royaume dès que Ses Divertissements sur terre seraient achevés. La dynastie Yadu fut d'ailleurs anéantie pour cette même raison, et par la volonté suprême du Seigneur. Son anéantissement fut une mise en scène matérielle créée de toutes pièces par le Seigneur Lui-même, car en vérité jamais Il ne Se sépare de Ses compagnons éternels. Ainsi, pour tous les bhaktas, le Seigneur est le guide souverain, et comme tel, Sukadeva Gosvami Lui offre l'hommage de son respect plein d'amour.


Hare Krishna Hare Krishna Krishna Krishna Hare Hare
Hare Rama Hare Rama Rama Rama Hare Hare