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SRIMAD-BHAGAVATAM
CHANT 4 CHAPITRE 3 Discussion entre Siva et Sati.
tvayy etad ascaryam ajatma-mayaya
vinirmitam bhati guna-trayatmakam tathapy aham yosid atattva-vic ca te dina didrkse bhava me bhava-ksitim
Daksayani, ou Sati, savait parfaitement que Siva, son époux, n'était guère attiré par le chatoiement de la manifestation matérielle, fruit de l'interaction des trois gunas. Elle s'adressa donc à lui en le qualifiant d'aja, terme appliqué à celui qui a transcendé les chaînes de la naissance et de la mort, ou qui a retrouvé son identité éternelle. Elle exprima sa pensée dans les termes suivants: "L'illusion qui consiste à accepter comme unique réalité la manifestation matérielle, ou cosmique, simple reflet dénaturé de la réalité spirituelle, n'a pas d'emprise sur toi, car tu as parfaitement conscience de ton identité spirituelle. Tu transcendes déjà toute attirance pour la vie sociale et toute considération de lien de parenté (père, mère ou soeur), lesquels sont purement illusoires. Mais parce que je ne suis qu'une femme, je n'ai pas atteint ce niveau de réalisation spirituelle. Pour moi, naturellement, ces choses semblent donc réelles." Seuls les êtres de moindre intelligence tiennent pour réel ce reflet dénaturé du monde spirituel. Ceux qui subissent l'influence de l'énergie externe perçoivent sa manifestation comme une réalité concrète, tandis que ceux qui ont atteint un certain niveau de réalisation spirituelle savent qu'elle est illusoire. En fait, la réalité se trouve autre part, dans le monde spirituel. "Mais en ce qui me concerne, dit Sati, je ne possède pas grande connaissance en matière de réalisation spirituelle. Ignorant tout de ces choses, je suis bien déchue, de telle sorte que je suis attirée par mon lieu de naissance, et je désire m'y rendre." Le Srimad-Bhagavatam dit de celui qui affectionne son lieu de naissance, son corps et d'autres objets d'attachement similaires, qu'il ne vaut guère mieux qu'un âne ou une vache. Sali avait sans aucun doute entendu tout ceci à maintes reprises de la bouche même de Siva, mais parce qu'elle était une femme (yosit), elle continuait de chérir les objets d'affection matériels dont nous avons parlé. Le mot yosit a le sens de "qui existe pour le plaisir de", d'où son utilisation pour désigner la femme. Celui qui désire s'élever spirituellement doit toujours restreindre ses rapports avec la yosit, car s'il devient un pantin entre ses mains, son progrès s'interrompt aussitôt. Ainsi que l'enseignent les Ecritures: "Ceux qui sont comme de simples jouets entre les mains d'une femme (yosit-kri da-mrgesu) ne peuvent en aucune façon progresser sur la voie de la réalisation spirituelle."
pasya prayantir abhavanya-yosito
py alankrtah kanta-sakha varuthasah yasam vrajadbhih siti-kantha manditam nabho vimanaih kala-hamsa-pandubhih
Siva est ici appelé abhava, "celui qui jamais ne connut la naissance", alors qu'il porte généralement le nom de bhava, "celui qui est né". A vrai dire, Siva, ou Rudra, est né d'entre les yeux de Brahma. Brahma lui-même porte le nom de Svayambhu, car il n'a été engendré ni par un être humain ni par aucune créature matérielle; il naquit directement du lotus qui pousse de l'abdomen de Visnu. Le nom abhava, ici donné à Siva, sous-entend "celui qui n'a jamais ressenti de souffrances matérielles". Sati voulait faire remarquer à son époux que même ceux qui n'avaient pas de liens de parenté avec son père s'étaient déplacés, laissant entendre par là que son désir était d'autant plus normal qu'un lien intime l'unissait à Daksa. Ce verset fait mention de la couleur bleutée de la gorge de Siva. En effet, Siva absorba un jour un océan de poison et le conserva dans sa gorge sans l'avaler, sans le laisser descendre dans son estomac. Sa gorge en devint bleue et il porte depuis le nom de nilakantha, "celui dont la gorge est bleutée". Or, c'est pour le bien d'autres personnes que Siva absorba cet océan de poison. En effet, lorsque devas et asuras barattèrent l'océan, il en sortit d'abord du poison, et pour éviter que les êtres ordinaires ne soient intoxiqués, Siva l'absorba dans sa totalité. Ainsi, puisqu'il avait pu absorber une si grande quantité de poison pour le bien d'autrui, maintenant que sa femme lui demandait personnellement de se rendre à la demeure de son père, il ne pouvait, compte tenu de sa grande bienveillance, qu'accéder à sa requête, même s'il ne souhaitait pas lui accorder cette permission.
katham sutayah pitr-geha-kautukam
nisamya dehah sura-varya nengate anahuta apy abhiyanti sauhrdam bhartur guror deha-krtas ca ketanam
tan me prasidedam amartya vanchitam
kartum bhavan karuniko batarhati tvayatmano rdhe ham adabhra-caksusa nirupita manugrhana yacitah
rsir uvaca
evam giritrah priyayabhibhasitah pratyabhyadhatta prahasan suhrt-priyah samsmarito marma-bhidah kuvag-isun yan aha ko visva-srjam samaksatah
Siva, le libérateur du mont Kailasa, répondit à la prière de son épouse bien-aimée avec un sourire, bien qu'au même moment il se rappelait les paroles malveillantes et blessantes que Daksa lui avait adressées en présence des responsables de l'univers.
Quand Siva entendit son épouse lui parler de Daksa, l'effet psychologique fut immédiat; il se rappela les paroles injurieuses que ce dernier avait proférées contre lui devant l'assemblée des responsables de l'univers, et le souvenir de ces paroles attrista son coeur, ce qui ne l'empêcha pas d'esquisser un sourire pour être agréable à sa femme. La Bhagavad-gita enseigne qu'un être libéré demeure toujours serein face au bonheur et au malheur de ce monde. Aussi peut-on se demander pourquoi un être libéré comme Siva fut si attristé par les paroles de Daksa. La réponse nous est donnée par Srila Visvanatha Cakravarti Thakura: Siva est atmarama, c'est-à-dire établi dans la plus parfaite réalisation spirituelle; mais, parce qu'il assume la charge du tamo-guna, de l'ignorance, il est parfois affecté par les joies et les souffrances de l'univers matériel. Les joies et les peines du monde spirituel se distinguent de celles de l'univers matériel en ce que leurs effets sont qualitativement absolus. En conséquence, même lorsqu'on éprouve des sentiments d'affliction dans le royaume absolu, la douleur qui en découle est toujours empreinte de félicité. Un jour, par exemple, alors que Krsna était encore tout jeune enfant, Il Se mit à pleurer parce que Sa mère, Yasoda, L'avait réprimandé. Mais bien que des larmes aient coulé de Ses yeux, cette réaction ne saurait être considérée comme provoquée par l'ignorance, car cet incident fut source d'une félicité spirituelle et absolue. Lors de Ses multiples Divertissements, Krsha semblait parfois maltraiter les gopis, mais en réalité, leurs relations étaient empreintes d'une félicité sublime. Voilà ce qui distingue le monde spirituel de l'univers matériel. Ce dernier est un reflet dénaturé du monde spirituel, où tout est pur. Puisque, dans le monde spirituel, tout est absolu, la variété des joies et des peines spirituelles est uniquement ressentie comme une félicité ininterrompue; dans l'univers matériel, au contraire, où tout est souillé par les gunas, les joies et les peines sont ressenties comme telles. Ainsi, bien qu'il fût parfaitement réalisé, Siva, parce qu'il gouverne l'ignorance, éprouve de la peine.
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