SRIMAD-BHAGAVATAM
CHANT 1
CHAPITRE 13

Dhrtarastra quitte
le palais.

VERSET 16

yudhisthiro labdha-rajyo
drstva pautram kulan-dharam
bhratrbhir loka-palabhair
mumude paraya sriya

TRADUCTION

Maître désormais de son royaume et témoin de la naissance d'un petit-fils doté de toutes qualités pour perpétuer la noble tradition familiale, Maharaja Yudhisthira régnait en paix et dans la plus grande opulence, assisté de ses jeunes frères, tous parfaits administrateurs.

TENEUR ET PORTEE

Dès le début de la Bataille de Kuruksetra, et Maharaja Yudhisthira et Arjuna se sont trouvés en proie à un trouble profond; malgré toute leur réticence à faire périr les leurs, leur devoir était de combattre, puisque telle était la volonté suprême du Seigneur, Sri Krsna. Et quand la bataille fut terminée, plus encore qu'avant, Maharaja Yudhisthira sentit peser sur lui la douleur de tant d'hommes et d'animaux massacrés, d'autant plus lourde que plus un fils, ou presque, n'était là pour perpétuer, après les Pandavas, la dynastie Kuru. Son seul espoir: l'enfant encore dans le sein de sa belle-fille Uttara. Mais lui-même fut attaqué par Asvatthama, et ce n'est que par la grâce du Seigneur qu'il fut sauvé. Après ces jours de ténèbres, quand l'Etat connut de nouveau paix et ordre, et que lui-même vit sauf et heureux l'enfant Pariksit, Maharaja Yudhisthira sentit s'alléger son coeur d'homme, bien qu'en vérité le bonheur matériel, éphémère et illusoire, n'eut pour lui que peu d'attrait.

VERSET 17

evam grhesu saktanam
pramattanam tad-ihaya
atyakramad avijnatah
kalah parama-dustarah

TRADUCTION

Or ceux, dans leur folie, qui s'attachent trop aux choses de la famille, s'absorbant tout entiers dans cette pensée, seront insensiblement, mais implacablement, vaincus par le temps éternel.

TENEUR ET PORTEE

"A moi le bonheur! Tout va à merveille! Mes économies s'arrondissent; je léguerai des biens substantiels à mes héritiers; j'ai réussi! Les pauvres mendiants de sannyasis sont peut-être dépendants de Dieu, mais c'est chez moi qu'ils viennent chercher aumône; je suis donc visiblement plus puissant que Dieu."- Ainsi pense, dans sa folie, l'homme de famille qu'aveuglent ses attachements, dans le glissement imperceptible du temps éternel. La durée de notre existence est fixée, nul ne la saurait prolonger fût-ce d'une seconde, si ce n'est par la volonté suprême, ordonnatrice du temps. Ce temps précieux -plus particulièrement pour l'homme-, avec quelle prudence, quel scrupule, on devrait en user. Car rien au monde, fût-ce une montagne d'or échafaudée pièce à pièce au long d'une vie de travail incessant, ne peut racheter un seul instant passé à notre insu. Chaque seconde de la vie humaine doit nous rapprocher de la solution ultime à ce qui représente le grand problème de l'existence: la répétition des naissances et des morts dans un cycle sans fin à travers les 8 400 000 espèces vivantes. Car l'origine de toutes les souffrances de l'être distinct est bien le corps de matière, sujet à la naissance et à la mort, à la maladie et à la vieillesse. Hors de lui, l'être est éternel, immortel et non né. Telle est la réalité de la vie, que l'insensé oublie, dont il méconnaît et les problèmes et les solutions à ses problèmes. Il s'englue dans des intérêts familiaux précaires, sans percevoir le glissement furtif du temps éternel, qui le rapproche sans cesse de la fin d'une existence, et ne voit nulle solution au grave problème de cette mort, et des renaissances répétées, à la maladie, au vieillissement. Voilà ce qu'on appelle l'illusion.

Cependant, cette illusion n'a aucune prise sur l'âme éveillée par la dévotion au service du Seigneur. Yudhisthira Maharaja et ses frères Pandavas nous en offrent l'exemple: absorbés dans le service du Seigneur, Sri Krsna, ils comptaient pour bien peu les plaisirs illusoires du monde matériel. Comme nous l'avons déjà souligné, Maharaja Yudhisthira était fermement établi dans le service de Mukunda, le libérateur suprême, en sorte que même les hauts plaisirs du royaume édénique ne lui causaient qu'indifférence; car jusque dans la demeure de Brahma, ils restent illusoires et passagers. Parce que lui est éternel, l'être distinct ne trouve le bonheur que dans le royaume éternel de Dieu (paravyoma), d'où nul ne revient plus en ce monde de naissance, de maladie, de vieillissement et de mort. C'est pourquoi tout confort ou plaisir matériel, n'offrant aucune assurance d'éternité, ne peut être qu'illusoire pour l'âme immortelle. Il mérite d'être qualifié d'érudit, celui qui saisit la profondeur de cette vérité; il saura sacrifier tous les plaisirs de ce monde pour atteindre le seul but désirable: le brahma-sukha, ou bonheur absolu. Tel est le plaisir dont sont affamés les véritables spiritualistes, et de même que tous les plaisirs du monde ne sauront satisfaire l'affamé s'il y manque de la nourriture, de même toutes les joies matérielles ne sauraient distraire celui qui a faim de bonheur éternel et absolu. Ce qu'enseigne notre verset, ce n'est donc pas à Maharaja Yudhisthira, à ses frères ou à leur mère qu'il faut l'appliquer, mais bien plutôt à ceux, égarés comme Dhrtarastra, pour lesquels Vidura justement vint jouer le rôle de précepteur.

VERSET 18

viduras tad abhipretya
dhrtarastram abhasata
rajan nirgamyatam sighram
pasyedam bhayam agatam

TRADUCTION

Fort de ce savoir, Mahatma Vidura s'adresse à Dhrtarastra par ces mots: "O roi, veuille quitter sur-le-champ ces lieux, ne reste pas une seconde de plus. Ne sens-tu pas combien la crainte s'est emparée de toi?

TENEUR ET PORTEE

La mort cruelle n'épargne aucun homme, qu'il ait pour nom Dhrtarastra ou même Yudhisthira. En sorte que l'enseignement spirituel destiné au vieux Dhrtarastra s'appliquait tout aussi bien à Maharaja Yudhisthira, plus jeune. De fait, tous les habitants du palais, y compris le roi, ses frères et leur mère, se passionnaient dans les discours de Vidura, pourtant destinés d'abord à guérir Dhrtarastra de son trop de matérialisme.

Le mot rajan, pour désigner Dhrtarastra, mérite qu'on s'y attarde. Dhrtarastra étant l'aîné de la famille, représentait par suite l'héritier légitime du trône d'Hastinapura, mais aveugle de naissance, dut renoncer à ce droit d'aînesse. Ce renoncement forcé causa en lui une souffrance inapaisable, et dès la mort de Pandu, son frère cadet, il forma, pour adoucir son amertume, le dessein, lui tuteur naturel de ses neveux encore mineurs, de les écarter du règne sous les apparences de ce rôle pour y établir ses propres fils -l'aîné étant Duryodhana-, et lui-même, par personne interposée, en devenir roi. Animé de ces ambitions impériales, Dhrtarastra, en connivence avec Sakuni, son frère, fomenta diverses intrigues, qui toutes échouèrent par la volonté du Seigneur; cependant, même à la fin de son existence, ayant tout perdu, hommes et richesses, il s'accrochait toujours à la royauté, et faisait valoir son droit d'ancienneté sur Maharaja Yudhisthira. Ce dernier, par sens du devoir, le soutenait avec tous les honneurs royaux, si bien que Dhrtarastra passait insoucieusement les jours, désormais comptés, qui lui restaient, pris par son sentiment illusoire d'être le roi, ou du moins l'oncle royal de l'empereur Yudhisthira. Vidura, saint homme, de plus naturellement obligé et affectueux envers son frère aîné Dhrtarastra, désirait l'arracher à sa torpeur, l'éveiller à la réalité, l'amener à voir qu'il n'était qu'un faux roi, rongé de maladie et de vieillesse par le temps tout-puissant. Ainsi c'est par sarcasme que Vidura donne ici à Dhrtarastra le titre de "roi". Tout être en ce monde est asservi au temps éternel; peut-on alors parler de royauté, pour quiconque, dans l'ordre matériel? Le roi ne doit-il pas jouir du pouvoir d'ordonner? Un célèbre roi d'Angleterre voulut dominer jusqu'au temps et à la marée. Mais l'océan, le temps, n'obéissent pas aux hommes que sont les rois de ce monde. Aussi sont-ils de faux rois, et c'est ce que doit réaliser Dhrtarastra, en même temps qu'il est confronté aux signes funestes de sa fin. Vidura lui enjoint de quitter sur-le-champ le palais s'il éprouve le moindre désir d'être arraché à l'imminence de son inquiétant destin. Vidura n'aura pas besoin d'adresser de tels propos à Maharaja Yudhisthira, sachant bien qu'un monarque de sa qualité reste conscient des périls qu'impose ce monde précaire, et accomplira à temps, même en son absence, les actes nécessaires pour échapper de manière définitive au conditionnement matériel.

VERSET 19

pratikriya na yasyeha
kutascit karhicit prabho
sa esa bhagavan katah
sarvesam nah samagatah

TRADUCTION

"Aucune mesure en ce monde, d'où qu'elle vienne, et appliquée par quiconque, ne saurait porter remède à ta condition terrible. Il faut donc y reconnaître, ô souverain, la volonté du Seigneur Suprême, qui nous vient à tous sous la forme du temps éternel.

TENEUR ET PORTEE

Il n'est pas de puissance capable de résister à la cruelle mort. Nul, fût-ce dans les pires souffrances, ne veut mourir; et pourtant, même les techniques les plus élaborées de la science moderne demeurent incapables de remédier à la vieillesse et la mort, dont elle est un présage livré par le temps cruel. Nul ne saurait décliner les sommations ou le jugement suprême du temps éternel. Vidura expose le détail de ces vérités devant Dhrtarastra pour que celui-ci renonce à lui demander, comme si souvent dans le passé, de trouver quelque moyen qui lui permît d'échapper à son sort redoutable. Avant même qu'il ne s'égare encore, et rejette ses conseils, Vidura montre à son aîné qu'aucune mesure en ce monde, d'où qu'elle vienne, et appliquée par quiconque, ne saurait porter remède à sa condition. Rien ni personne, dans l'univers matériel, ne peut arrêter la mort; c'est pourquoi elle s'identifie au Seigneur Suprême, à Dieu; ce qu'Il confirme d'ailleurs Lui-même dans la Bhagavad-gita.(1)

On ne souligne jamais assez que rien ni personne en ce monde ne peut vaincre la mort. Hiranyakasipu, par exemple, voulut jeter un défi à cette loi. Il désirait l'immortalité, et entreprit pour l'atteindre des pénitences si sévères que l'univers tout entier en frémit. Brahma lui-même vint auprès de lui pour le dissuader de poursuivre une ascèse qui troublait l'ordre du monde; Hiranyakasipu lui demanda en échange cette immortalité à quoi il aspirait. Or Brahma dut lui répondre que lui-même, le maître pourtant de la plus haute planète de l'univers, était sujet à la mort, et ne pouvait donc le satisfaire. Ainsi, on trouve la mort jusque sur de loin la plus haute planète matérielle, Brahmaloka; que dire des autres! Partout où le temps éternel excerce son pouvoir, on retrouve les implacables tribulations de la naissance, de la maladie, de la vieillesse et de la mort.

(1) mrtyuh sarva-haras caham
"Je suis la mort qui tout dévore."
(B.g., X.34)

VERSET 20

yena caivabhipanno yam
pranaih priyatamair api
janah sadyo viyujyeta
kim utanyair dhanadibhih

TRADUCTION

"Tout celui que vient toucher de sa main le temps éternel, le temps suprême, il lui faut renoncer sans délai à la vie, si chère, et bien sûr à tout ce qui lui fait cortège -richesses, honneurs, géniture et propriétés.

TENEUR ET PORTEE

On a vu un savant indien de renom, tout occupé de projets divers, appelé par le temps éternel, implacable, de la façon la plus soudaine, et alors qu'il s'apprêtait à prendre part à un important congrès, à renoncer à la vie, dans la voiture même où il se trouvait, -et avec elle à sa femme, ses enfants, son foyer, sa patrie, ses biens, etc. Au cours des menées politiques qui conduisirent à la scission de l'Inde en Pakistan et Hindousthan, combien d'hommes riches ou influents durent abandonner la vie, avec leurs biens et leur renommée, sous l'emprise du temps. Et mille autres exemples pourraient être cités encore, de l'empire qu'exerce le temps sur l'univers. Nul n'a la force de le vaincre, même les univers sont par lui anéantis, et les poètes n'ont cessé de chanter ses dévastations en vers plaintifs. Dans le quotidien, tant de choses et d'êtres vont et viennent hors de notre contrôle! Faute d'y rien pouvoir changer, nous devons savoir souffrir ces flux et reflux du temps.


Hare Krishna Hare Krishna Krishna Krishna Hare Hare
Hare Rama Hare Rama Rama Rama Hare Hare