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SRIMAD-BHAGAVATAM
CHANT 1 CHAPITRE 13 Dhrtarastra quitte
le palais.
pitr-bhratr-suhrt-putra
hatas te vigatam vayam atma ca jaraya grastah para-geham upasase
Le "roi" se voit ici rappeler combien la main cruelle du temps a rendu précaire sa position. Son expérience aurait dû lui donner de comprendre quel destin fatal l'attendait. Car son père, Vicitravirya, était mort, bien longtemps auparavant, alors que lui et ses frères cadets étaient encore très jeunes; et ils durent aux bons soins de Bhismadeva d'être convenablement éduqués. Plus tard, c'est son frère Pandu qui partit de ce monde, et enfin, au cours de la Bataille de Kuruksetra, ses cent fils, et ses petits-fils pas moins nombreux, et tous ses bienfaiteurs -Bhismadeva, Dronacarya, Karna-, et des rois, et des amis, en grand nombre. Il avait donc perdu tous ses proches, tous ses biens, il vivait maintenant à la merci de son neveu, qu'il avait pourtant, comme un ennemi, si fort persécuté. Et toutes ces épreuves, tous ces coups frappés par le sort autour de lui, ne l'empêchaient pas de croire que son existence allait indéfiniment se prolonger. Vidura voulait lui faire prendre conscience que tout être, s'il veut assurer sa protection, doit d'abord déployer les efforts voulus, puis s'en remettre à la grâce du Seigneur. Chacun doit s'acquitter de ses devoirs en toute foi, et ne dépendre, pour le résultat, que du maître suprême. Car nul, frère, enfant, père, Etat ou autre, ne peut être du moindre secours à celui que ne couvre pas la protection suprême du Seigneur. C'est elle qu'il faut, par suite, rechercher -la vie humaine a d'ailleurs été faite dans ce but. Et dans les versets qui vont suivre, Vidura s'attache à souligner de plus en plus profondément la condition précaire de Dhrtarastra.
andhah puraiva vadhiro
manda-prajnas ca sampratam visirna-danto mandagnih saragah kapham udvahan
Les signes de la vieillesse ont déjà commencé de se manifester en Dhrtarastra, et Vidura les lui représente l'un après l'autre, pour lui faire sentir l'approche rapide de la mort, et qu'il doit abandonner son insouciance frivole quant au destin qui l'attend. Car les symptômes décrits par Vidura sont bien ceux de l'apaksaya, le déclin de l'enveloppe matérielle qui précède l'anéantissement final. Le corps naît, se développe, se stabilise, engendre d'autres corps, dépérit et, à la fin, meurt; mais l'insensé cherche pour son corps périssable une situation durable, et croit ses biens, ses enfants, sa société, sa patrie..., capables de le protéger. Ces sottes idées en tête, il s'enlise en des activités de nature éphémère, et perd tout à fait conscience de ce qu'il devra tôt ou tard abandonner l'enveloppe charnelle, transitoire, pour en revêtir une autre, pour se rendre esclave d'une nouvelle et toute fraîche combinaison de relations sociales, d'amitié et d'amour matériels, également voués à la destruction ultime. Il oublie son identité éternelle et s'affaire follement autour du provisoire, perdant de vue son premier devoir. Les saints et les sages, comme Vidura, vont à ceux que ronge telle utopie, et cherchent à les éveiller au réel, mais eux regardent ces sadhus comme des parasites, et refusent, pour la plupart, de prêter l'oreille à leurs enseignements; mais ils accueillent volontiers toute sagesse de pacotille, tout prétendu sage susceptible de satisfaire leurs sens. Vidura n'a aucune intention de flatter les sentiments pervers de Dhrtarastra; aussi lui dépeint-il avec exactitude les conditions réelles de l'existence en ce monde et la voie pour s'affranchir des maux fatals qu'elle entraîne.
aho mahiyasi jantor
jivitasa yatha bhavan bhimapavarjitam pindam adatte grha-palavat
Jamais un sadhu ne doit se prendre à flatter un roi ou un riche dans l'espoir d'obtenir d'eux des biens matériels lui permettant de s'assurer une existence confortable. Son devoir, au contraire, est d'exposer la vérité nue aux yeux embrumés des chefs de famille, afin qu'ils prennent conscience de la précarité de l'existence matérielle. Dhrtarastra nous offre l'image même du vieillard indûment attaché à la vie de famille; devenu misérable, dans toute la profondeur du mot, il n'en désirait pas moins continuer de vivre dans le confort de la maison des Pandavas, à laquelle appartenait Bhima, dont Vidura souligne ici le nom parce qu'il fit périr de sa main deux des principaux fils de Dhrtarastra: Duryodhana et Duhsasana, les plus chers au roi pour leur infamie notoire. Pourquoi donc, dans ces conditions, acceptait-il de vivre dans la demeure des Pandavas? Par désir du confort matériel, même obtenu au prix d'humiliations sans fin. Vidura s'étonna de voir si puissant sur les êtres le sentiment qu'ils pourront assurer la continuité de leur existence. Or, ce sentiment est le signe même de la pérennité de l'âme; et voilà pourquoi nul ne veut quitter l'habitacle que représente le corps. Les esprits obscurcis ignorent que des enveloppes corporelles diverses leur sont dévolues pour qu'ils subissent dans chacune telle forme d'emprisonnement; et que c'est seulement au bout de très nombreuses morts et renaissances qu'ils obtiennent la forme humaine, comme une occasion d'entreprendre l'oeuvre de réalisation spirituelle, de retourner à Dieu, en leur demeure première. Les insensés, comme Dhrtarastra, ne voient pas le réel sous son vrai jour, et s'attachent à mille projets de survie dans un lieu confortable où ils puissent indéfiniment toucher les intérêts de leur ''capital''. Utopie aveugle, chimère, à laquelle ils s'accrochent, quand bien même les pires adversités viennent leur apporter le signe tangible d'une réalité bien différente de leur rêve. Un sadhu comme Vidura a pour fonction d'éclairer ces esprits, de les aider à faire retour vers Dieu, auprès de qui la vie est éternelle; aucun désir de retour en l'univers matériel, règne de la souffrance, pour celui qui a rejoint Son royaume. Mesurons ainsi l'importance et le caractère de haute responsabilité que revêt la mission confiée à un tel mahatma.
agnir nisrsto dattas ca
garo daras ca dusitah hrtam ksetram dhanam yesam tad-dattair asubhih kiyat
L'institution religieuse du varnasrama incite l'homme à se réserver dans la fin de sa vie un certain nombre d'années où il se consacrera totalement à l'oeuvre de réalisation spirituelle, à la poursuite du salut. Cela correspond à une division naturelle de l'existence; mais il arrive que certains, tel Dhrtarastra, demeurent attachés à la vie familiale en dépit de leur grand âge, et même s'ils doivent se dégrader jusqu'à recevoir la charité d'un ennemi. Vidura tenait à ouvrir les yeux de son frère sur cet état de chose pour le moins regrettable, et lui faire comprendre que mieux valait mourir comme ses fils, plutôt que de s'humilier de la sorte. Il y a cinq mille ans, un Dhrtarastra était l'exception. De nos jours, on en compte au moins un par maisonnée. Les hommes politiques notamment n'éprouvent aucun désir de renoncer à leurs fonctions, et ne les quittent qu'emportés par une mort naturelle, ou assassinés. La fixation à la vie de famille, quand elle dure jusqu'à la fin de l'existence, relève de la décrépitude la plus grossière, et le redressement de tels Dhrtarastras par des mahatmas de la qualité de Vidura relève, aujourd'hui plus que jamais, d'un besoin urgent.
tasyapi tava deho yam
krpanasya jijivisoh paraity anicchato jirno jaraya vasasi iva
Penchons-nous ici sur les mots krpanasya jijivisoh. On peut dire qu'il existe deux classes d'hommes: les krpanas et les brahmanas. Le krpana, ou ''avare'', ne connaît pas la juste valeur de son enveloppe matérielle, que le brahmana conçoit parfaitement, en regard de son moi véritable. De par la conception erronée qu'il se fait de sa chair, le krpana n'a qu'un but, qu'il poursuit à toute force: satisfaire ses sens; et la vieillesse venue, il voudrait retrouver la jeunesse par quelque intervention médicale ou autre. C'est à bon droit que Vidura qualifie Dhrtarastra de krpana, car le "roi" vieilli ignore la nature véritable de son enveloppe charnelle, et désire à tout prix en prolonger l'existence. Chose impossible, au-delà du temps dévolu, comme Vidura s'efforce de le lui faire comprendre. Qu'il se prépare plutôt à la mort. Elle est inévitable: faut-il alors accepter toutes les humiliations pour survivre, plutôt que de marcher dans le droit chemin, même pour y trouver sa fin? Certes non. La vie humaine doit permettre de s'affranchir une fois pour toutes des peines multiples liées à l'existence matérielle, et chacun devrait être formé de manière à atteindre ce but. Dhrtarastra, pour avoir conçu faussement l'existence, avait déjà gaspillé la plus grande part de ses énergies; il convenait donc tout à fait qu'il investît les derniers jours d'une déplorable vie d'avare à poursuivre le bien ultime. Car, c'est bien vivre en avare que de ne pas savoir mettre à profit les avantages de la forme humaine. Seule une grâce extraordinaire permet qu'un misérable de cette espèce entre au contact d'une âme réalisée comme Vidura, et puisse, par ses instructions, échapper au gouffre de l'existence matérielle.
Hare Krishna Hare Krishna Krishna Krishna Hare Hare Hare Rama Hare Rama Rama Rama Hare Hare |